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D’un intérêt national mal assumé à un intérêt européen à réinventer

Numéro 1 janvier 2014 - Allemagne Europe par Lechat Benoît

janvier 2014

Rare­ment une cam­pagne élec­to­rale alle­mande aura autant rete­nu l’attention des médias euro­péens. N’était-on pas en droit d’espérer un inflé­chis­se­ment de la poli­tique euro­péenne menée par le gou­ver­ne­ment d’Angela Mer­kel ? Mais, en réa­li­té, l’espoir était sans illu­sion depuis plu­sieurs mois, tant il parais­sait écrit dans les astres que plu­tôt que de rup­ture, c’est à une com­plète conti­nui­té de la poli­tique alle­mande à l’égard de l’Union euro­péenne qu’il fal­lait s’attendre. Com­ment com­prendre le manque d’ambition euro­péen de l’équipe d’Angela Mer­kel ? Et quelles leçons peut-on en tirer pro­vi­soi­re­ment pour l’avenir de l’Europe ? La pre­mière d’entre elles pour­rait être une invi­ta­tion à pour­suivre un inté­rêt géné­ral euro­péen non néces­sai­re­ment syno­nyme de l’intérêt natio­nal, du moins à court terme.

L’accord de gou­ver­ne­ment conclu en décembre 2013 pré­sente certes les appa­rences d’une ambi­tion euro­péenne renou­ve­lée en affir­mant que la grande coa­li­tion entre­pren­dra « tous les efforts en vue de sur­mon­ter la crise en Europe et d’effectuer une nou­velle per­cée en direc­tion d’une Europe forte sur le plan poli­tique et éco­no­mique et juste sur le plan social ». Mais la majo­ri­té CDU-SPD renonce d’emblée, et de manière très expli­cite, à la prin­ci­pale mesure qui per­met­trait d’atteindre cet objec­tif. En l’occurrence, le contrat de la grande coa­li­tion entend refu­ser « toute forme de mise en com­mun des dettes » qui ris­que­rait de pous­ser les États endet­tés à ne pas assu­mer leur res­pon­sa­bi­li­té bud­gé­taire1. Ceux (peu nom­breux) qui espé­raient une per­cée sur ce plan en sont, sans sur­prise, res­tés pour leurs frais. Les sociaux-démo­crates semblent avoir clai­re­ment accor­dé la prio­ri­té à des avan­cées en termes de salaire mini­mum, ayant sans doute fait le double constat qu’ils n’obtiendraient rien de la CDU sur la mutua­li­sa­tion des dettes et que la posi­tion du par­ti de madame Mer­kel n’était pas for­cé­ment contraire à leurs propres inté­rêts, du moins à court terme.

La vaine indignation de Schmidt et Fischer

Dans une longue inter­view croi­sée publiée quelques semaines avant la conclu­sion de cet accord, deux grandes figures de la poli­tique alle­mande, l’ancien chan­ce­lier social-démo­crate, Hel­mut Schmidt, et l’ancien ministre vert des Affaires étran­gères, Josch­ka Fischer, avaient bien rai­son de mau­gréer d’avance contre le manque de sens euro­péen de la majo­ri­té d’une classe poli­tique alle­mande, inca­pable de prendre des déci­sions allant à l’encontre d’une opi­nion publique de plus en plus rena­tio­na­li­sée. Les deux figures que l’on ne peut pour­tant sus­pec­ter d’être des idéa­listes éche­ve­lés, estiment, en l’occurrence, que l’Europe ne pour­ra s’en sor­tir sans méca­nisme de réduc­tion des dettes pas­sées et sans pro­ces­sus de mise en com­mun des dettes futures, les fameux euro­bonds. Impen­sable, jugent-ils, de pour­suivre une poli­tique d’austérité qui enfonce les États du sud de l’Europe et qui enlève tout espoir d’émancipation à une par­tie crois­sante des jeunes Euro­péens. L’ultra-réalo Josch­ka Fischer explique de la façon sui­vante com­ment, dans les nom­breuses confé­rences qu’il donne à tra­vers l’Allemagne, il par­vient à convaincre des publics de classes moyennes habi­tués à voter pour la CDU ou le FDP, de la néces­si­té de cette « union de trans­ferts » : « Ces gens ne sont abso­lu­ment pas pour don­ner de l’argent aux Ita­liens ou aux Grecs, le débat est tou­jours très émo­tion­nel. Mais cela finit tou­jours de la même manière : “Vous pen­sez vrai­ment que l’Europe se cas­se­ra, si nous ne le fai­sons pas”… Je leur dis oui, et alors j’ai tou­jours la même réac­tion, “si c’est le prix à payer pour l’Europe, alors nous devons le faire”. » Et l’ancien mili­tant « spon­ti » de conclure que, pour lui, cela démontre autant l’ineptie de la thèse selon laquelle il est impos­sible de vendre l’Europe aux Alle­mands que la fai­blesse extrême des poli­tiques2.

« Jamais rien sans la France ! » versus « L’impression que le Rhin s’élargit3 »

La chan­ce­lière qui entame son troi­sième man­dat semble pour­tant n’avoir plus rien à perdre ou plus rien à prou­ver. Elle pour­rait donc prendre le risque d’aller à l’encontre de l’opinion alle­mande et lan­cer une ouver­ture en direc­tion de cette mise en com­mun des dettes. Mais cela paraît, pour l’heure, très peu pro­bable, à moins d’une nou­velle pres­sion des évè­ne­ments. Com­ment expli­quer cette céci­té, sinon par le fait qu’une par­tie sub­stan­tielle de la classe poli­tique alle­mande a fini par croire au récit qui domine l’opinion publique alle­mande selon lequel l’Allemagne s’en sort parce qu’elle est rigou­reuse et que les autres ne le sont pas ? Pour Hel­mut Schmidt, Ange­la Mer­kel ne rai­sonne pas comme lui, à savoir que dans toutes les grandes déci­sions euro­péennes, comme l’adhésion de la Grèce sou­te­nue par Gis­card, il pen­sait à ce que la France vou­lait. Quant à Josch­ka Fischer, il estime, lui, que le regard de la chan­ce­lière serait en réa­li­té davan­tage tour­né vers l’est de l’Europe, comme en témoi­gne­rait notam­ment la fer­veur de son enga­ge­ment dans la poli­tique étran­gère à l’égard de la Pologne.

La conscience européenne grandit sur ses frontières

Faut-il dès lors incri­mi­ner le démé­na­ge­ment de la capi­tale fédé­rale de Bonn à Ber­lin ? En 1946, le maga­zine Die Zeit inter­ro­gea le futur chan­ce­lier Kon­rad Ade­nauer sur la loca­li­sa­tion idéale de la future capi­tale alle­mande. Celui qu’on allait appe­ler le « Vieux » répon­dit sans hési­ter que cette capi­tale devait se trou­ver non loin de la fron­tière de l’ennemi héré­di­taire, la France, l’option ber­li­noise pou­vant contri­buer à renouer avec la men­ta­li­té mili­ta­riste et bel­li­queuse typi­que­ment prus­sienne. Il est vrai que l’ancrage rhé­nan de l’ancien maire de Cologne ne le pous­sait pas à éprou­ver une sym­pa­thie exa­cer­bée pour l’Allemagne du nord.

Plus de soixante ans plus tard, il faut évi­dem­ment se gar­der de faire des rac­cour­cis his­to­riques et de don­ner rai­son à pos­té­rio­ri à un des pères fon­da­teurs de la Répu­blique fédé­rale. Nous n’assistons pas à un retour du mili­ta­risme ou du bel­li­cisme prus­sien. Non, plu­tôt, ce à quoi nous sommes confron­tés comme Euro­péens, c’est bien à la dif­fi­cul­té d’une bonne par­tie de la classe poli­tique alle­mande à se défi­nir un nou­vel hori­zon euro­péen, tout en assu­mant plei­ne­ment le fait qu’elle se pense et se vit d’abord, comme les autres Euro­péens, au plan national.

Devenir une sorte de Suisse ?

Dans un petit livre Non à l’Europe alle­mande qui semble avoir recueilli un suc­cès plus grand en France qu’en Alle­magne — peut-être parce qu’il cor­res­pond à ce que les Fran­çais ont envie de s’autoriser à pen­ser de leurs voi­sins —, le socio­logue Ulrich Beck a ten­té de résu­mer l’état d’esprit d’une Alle­magne qui reven­dique tout sim­ple­ment d’être un « pays nor­mal » et qui est ani­mée par le sen­ti­ment légi­time d’avoir plei­ne­ment assu­mé sa res­pon­sa­bi­li­té his­to­rique dans la catas­trophe du nazisme4. Mais selon Beck, l’Allemagne oscil­le­rait entre, d’un côté, le sou­hait de tour­ner la page du XXe siècle et de deve­nir comme la Suisse, un pays dépour­vu de res­pon­sa­bi­li­té his­to­rique spé­ci­fique à l’égard de ses voi­sins et, de l’autre, la conscience d’être une sorte d’« ins­ti­tu­trice de l’Europe » char­gée d’apporter aux autres Euro­péens les bien­faits de sa bonne ges­tion, de son fédé­ra­lisme comme de sa for­ma­tion duale ou de sa tran­si­tion vers les éner­gies renou­ve­lables. Certes, il faut se gar­der de géné­ra­li­sa­tions abu­sives, même quand elles sont ins­pi­rées par un des socio­logues euro­péens les plus influents. Il appa­rait cepen­dant clair que le contexte contem­po­rain de « dépo­li­ti­sa­tion de la poli­tique » comme la mode de la « bonne gou­ver­nance », qui frappent tant la socié­té alle­mande que les autres socié­tés occi­den­tales, ne faci­litent pas le dia­logue entre Euro­péens sur les causes de la crise de la zone euro, comme sur les remèdes à appor­ter. La lita­nie de la néces­si­té de « réformes struc­tu­relles » se fait sub­ti­le­ment entendre der­rière les appa­rences béates de la bonne ges­tion. Très vite aus­si jaillit chez les vic­times de la crise, le soup­çon que la vul­gate néo­li­bé­rale qui domine les ins­ti­tu­tions euro­péennes n’est là que pour cacher la défense des inté­rêts des grands pays, à com­men­cer par le pre­mier d’entre eux, l’Allemagne.

Une renationalisation parfois honteuse et insaisissable

La rena­tio­na­li­sa­tion ou plu­tôt l’absence de sou­mis­sion des inté­rêts natio­naux à un inté­rêt euro­péen ne sont pas le mono­pole de l’Allemagne. Il suf­fit de voir à quel point il est dif­fi­cile en Bel­gique fran­co­phone d’impliquer les poli­tiques et l’opinion publique dans les débats euro­péens. Le non-débat sur le TSCG (Trai­té sur la sta­bi­li­té, la coor­di­na­tion et la gou­ver­nance au sein de l’Union éco­no­mique et moné­taire) en est une illus­tra­tion flam­boyante. Cela est sans doute tout sim­ple­ment dû au fait que maints Belges fran­co­phones n’hésitent pas, le cas échéant, à faire valoir quelque spé­ci­fi­ci­té natio­nale, telle que la défense du « modèle social belge ». Mais ce qui semble spé­ci­fique à l’Allemagne de ce début de siècle, c’est l’extrême dif­fi­cul­té de cer­tains repré­sen­tants poli­tiques, notam­ment de la gauche alle­mande, lorsqu’ils s’expriment en dehors de leur pays, à s’assumer comme Alle­mands, défen­dant expli­ci­te­ment leurs inté­rêts natio­naux. Le résul­tat de cette rena­tio­na­li­sa­tion hon­teuse est de brouiller les pistes et d’entraver les dia­logues entre natio­naux, quand ceux-ci pré­tendent se pla­cer d’emblée au point de vue euro­péen, alors qu’ils défendent des points de vue stric­te­ment nationaux.

Pour une solidarité non utilitariste et inconditionnelle

Il ne s’agit cepen­dant pas de légi­ti­mer les rena­tio­na­li­sa­tions des approches des enjeux euro­péens, mais de prô­ner que ceux-ci s’expriment clai­re­ment, tout en se sou­met­tant à un inté­rêt euro­péen com­mun. Nous devons comme Euro­péens reprendre la quête d’une forme abso­lu­ment incon­di­tion­nelle de la soli­da­ri­té euro­péenne. À force de vou­loir recon­qué­rir les opi­nions publiques en usant de l’argument de l’intérêt bien com­pris, la soli­da­ri­té entre dans le domaine du cal­cul, voire du soup­çon. Les voies du fédé­ra­lisme ne sont pas for­cé­ment impé­né­trables, mais elles res­tent constam­ment à ré-explo­rer. La crise de la zone euro nous apprend, sans sur­prise, que l’État-nation ne dis­pa­rai­tra pas dans une Europe des régions ou dans un État-nation euro­péen, comme cer­tains fédé­ra­listes l’avaient un jour espé­ré. L’Union euro­péenne res­te­ra cette construc­tion ad hoc, agen­çant plu­sieurs niveaux de pou­voir et de légi­ti­mi­té, appar­te­nances natio­nales et euro­péennes. Mais elle ne pour­ra pour­suivre sa construc­tion que si elle se refonde sur une concep­tion incon­di­tion­nelle de la soli­da­ri­té entre Euro­péens. C’est, en tous les cas, une piste à creu­ser, et cela doit faire l’objet d’un tra­vail cultu­rel, si nous vou­lons évi­ter que le rêve euro­péen ne se dis­solve dans la méfiance entre nations, comme l’évolution de la poli­tique euro­péenne de l’Allemagne nous le laisse craindre actuellement.

  1. Voir http://bit.ly/IURMVE.
  2. En octobre, un groupe d’éminents éco­no­mistes alle­mands (le groupe dit de Glie­nicke) a publié un appel à un ren­for­ce­ment de la soli­da­ri­té entre Euro­péens, notam­ment via la mise en place d’une assu­rance-chô­mage au plan euro­péen. Voir http://bit.ly/1ideLtY.
  3. Josch­ka Fischer et Hel­mut Schmidt dans Die Zeit, « Euro­pa braucht einen Putsch », le 27 novembre 2013.
  4. Ulrich Beck, Non à l’Europe alle­mande, Autre­ment, 2013 (tra­duc­tion française).

Lechat Benoît


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