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Création de la Celac. Et si l’Amérique latine s’unissait (enfin)?

Numéro 4 Avril 2012 par François Reman

avril 2012

« La Celac, nou­veau machin ou chance pour l’Amérique latine ? », se deman­dait le jour­na­liste du Figa­ro Patrick Bèle au len­de­main de la créa­tion de la Com­mu­nau­té des États lati­­no-amé­­ri­­cains et des Caraïbes consa­crée par la décla­ra­tion de Cara­cas le 3 décembre der­nier. La mise sur pied de ce nou­vel orga­nisme a en tout cas per­mis de se pencher […]

« La Celac, nou­veau machin ou chance pour l’Amérique latine ? », se deman­dait le jour­na­liste du Figa­ro Patrick Bèle au len­de­main de la créa­tion de la Com­mu­nau­té des États lati­no-amé­ri­cains et des Caraïbes consa­crée par la décla­ra­tion de Cara­cas le 3 décembre der­nier1. La mise sur pied de ce nou­vel orga­nisme a en tout cas per­mis de se pen­cher à nou­veau sur les forces et les fai­blesses du pro­ces­sus d’intégration régio­nale du conti­nent lati­no-amé­ri­cain. D’autant plus, et c’est là tout son inté­rêt, que la Celac se com­pose des trente-trois pays du conti­nent amé­ri­cain, excep­té les États-Unis et le Cana­da. Cette nou­velle ins­ti­tu­tion est l’aboutissement d’un pro­ces­sus lan­cé dès 2008 par le pré­sident bré­si­lien Lula da Sil­va lors d’un som­met réunis­sant l’ensemble des pays du conti­nent à Sal­va­dor de Bahia. En février 2010, un nou­veau som­met sous l’égide du pré­sident mexi­cain Felipe Cal­derón à Can­cun avait accou­ché d’une décla­ra­tion dans laquelle les signa­taires expri­maient « la convic­tion que l’intégration poli­tique, éco­no­mique, sociale et cultu­relle de l’Amérique latine et des Caraïbes est une aspi­ra­tion his­to­rique de leurs peuples et consti­tue un fac­teur néces­saire au pro­grès du déve­lop­pe­ment sou­te­nable et au bien-être social dans toute la région. »

La décla­ra­tion de Cara­cas, com­po­sée de qua­rante articles, rap­pelle quant à elle les grands prin­cipes de l’intégration régio­nale et « recon­nait le droit de chaque nation à construire en paix et libre­ment son propre sys­tème poli­tique et éco­no­mique sur la base des ins­ti­tu­tions cor­res­pon­dantes et selon le man­dat sou­ve­rain que lui octroie sa popu­la­tion ». Une affir­ma­tion bien diplo­ma­tique pour rap­pe­ler que les pays du conti­nent refusent (au moins sur la forme) tout type d’ingérence exté­rieure. Elle réaf­firme aus­si que « l’unité et l’intégration poli­tique, éco­no­mique, sociale et cultu­relle de l’Amérique latine et des Caraïbes consti­tuent non seule­ment une aspi­ra­tion fon­da­men­tale des peuples, mais aus­si une néces­si­té pour affron­ter avec suc­cès les défis qui se pré­sentent à l’Amérique latine en tant que région2 ». Alors doit-on se réjouir de cette nou­velle struc­ture cen­sée dyna­mi­ser l’intégration régio­nale ou faut-il faire preuve de pru­dence tant les pays de la région sont habi­tués de ce genre d’embrassades emplies de belles pro­messes sans len­de­main3 ?

Chaque grand som­met d’organisations régio­nales comme ceux de l’Unasur, du Mer­co­sur ou de la Com­mu­nau­té andine se clô­ture en effet inlas­sa­ble­ment par une décla­ra­tion solen­nelle réaf­fir­mant la volon­té poli­tique de s’unir (sous-enten­du sans les États-Unis) pour affron­ter les défis éco­no­miques et poli­tiques à venir. Et puis cha­cun rentre chez soi et quelques mois plus tard s’empresse de signer un accord de libre-échange avec le grand voi­sin du Nord. Pas d’optimisme déme­su­ré donc, mais un regard lucide per­met­tant d’apprécier à sa juste valeur cette nou­velle ini­tia­tive qui, il est vrai, sur­git dans un contexte de crise inter­na­tio­nale dont l’Amérique latine paraît pour l’instant épar­gnée. Car si la pau­vre­té, les inéga­li­tés sociales, mais aus­si une vio­lence endé­mique tra­versent encore une bonne par­tie du conti­nent, la plu­part des États peuvent se pré­va­loir de quelques beaux résul­tats en termes de crois­sance éco­no­mique, ce que leurs diri­geants ne se privent évi­dem­ment pas d’afficher quand ils se réunissent4. En effet, hasard du calen­drier, au moment même où se tenait la réunion de la Celac à Cara­cas, Chris­tine Lagarde, la toute nou­velle direc­trice du FMI, visi­tait le Pérou, le Mexique et le Bré­sil non pas pour les tan­cer pour leur mau­vaise poli­tique fis­cale comme cette orga­ni­sa­tion en a eu trop sou­vent l’habitude, mais bien pour les féli­ci­ter de leur ges­tion macroé­co­no­mique « pru­dente » et leur deman­der éven­tuel­le­ment de ren­flouer finan­ciè­re­ment les caisses du FMI et du Fonds euro­péen de sta­bi­li­té. Quand on se sou­vient de l’arrogance dont pou­vait faire preuve le FMI vis-à-vis de cer­tains pays, cette demande tra­duit à l’évidence un tour­nant au sein de l’architecture finan­cière internationale.

Le fond et surtout la forme

Le conte­nu des dis­cus­sions d’un som­met comme celui de la Celac a évi­dem­ment son impor­tance et per­met d’analyser les rap­ports de force entre les pays, mais la forme des dis­cus­sions revêt aus­si une dimen­sion capi­tale tant il existe peu d’opportunité pour l’Amérique latine d’exister — à l’exception du Bré­sil — poli­ti­que­ment et… média­ti­que­ment sur la scène inter­na­tio­nale. Hugo Cha­vez, l’amphitryon de la ren­contre, l’a bien com­pris en échan­geant des « mots doux » avec les très libé­raux pré­si­dents chi­lien et colom­bien. L’objectif étant sans doute de faire oublier son appui, ain­si que celui des autres pays de l’Alba5, à Mouam­mar Kadha­fi et d’avoir fer­mé les yeux sur les tue­ries qui étaient per­pé­trées en Libye6. De plus à tra­vers cette ren­contre, le pré­sident véné­zué­lien a aus­si cher­ché à se repo­si­tion­ner sur la scène régio­nale alors qu’il est for­te­ment affai­bli à la fois par un can­cer et par l’émergence sur la scène interne de Hen­rique Capriles Radon­ki, un jeune can­di­dat qui va lui dis­pu­ter l’élection pré­si­den­tielle le 7 octobre prochain.

D’autres pays mani­festent éga­le­ment un inté­rêt tout per­son­nel pour ce genre de démons­tra­tion d’unité. C’est le cas de la Colom­bie, allié indé­fec­tible des États-Unis sous la pré­si­dence Uribe qui, avec Juan Manuel San­tos, tente de renouer des liens avec ses voi­sins équa­to­rien et véné­zué­lien accu­sés un temps d’avoir sou­te­nu poli­ti­que­ment et finan­ciè­re­ment les Farc. Et s’il fal­lait encore prou­ver à l’opinion publique inter­na­tio­nale que l’entente semble par­faite entre tous ces pays, une troï­ka pour le moins ori­gi­nale com­po­sée des com­man­dants Cas­tro, Cha­vez et du pré­sident chi­lien, le mil­liar­daire Sebas­tián Piñe­ra, sera char­gée de super­vi­ser l’évolution de cet organisme.

Néan­moins, l’hypothèque la plus impor­tante qui pèse sur la Celac est celle de l’investissement du Bré­sil. Sep­tième puis­sance mon­diale avec un PIB de 2090 mil­liards de dol­lars, membre du G‑20, le Bré­sil pour­rait prendre le lea­deur­ship de cette orga­ni­sa­tion, comme il l’a déjà fait avec le Mer­co­sur et l’Unasur, et l’utiliser comme trem­plin dans son par­cours pour deve­nir membre per­ma­nent du Conseil de sécu­ri­té de l’ONU avec cepen­dant comme dan­ger pour les autres pays de ne pou­voir en tirer les béné­fices escomp­tés étant don­né l’asymétrie éco­no­mique exis­tante entre le « géant vert » et ses voi­sins. L’autre pos­si­bi­li­té pour Bra­si­lia, s’éloigner des pays de la région pour ren­for­cer ses liens avec les autres puis­sances émer­gentes à tra­vers le BRICS regrou­pant le Bré­sil, la Rus­sie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, des par­te­naires ayant un pou­voir d’influence au sein des orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales pas­sa­ble­ment plus éten­du que celui des Para­guay, Uru­guay, Chi­li ou encore Pérou.

La mise à l’écart (toute relative) de l’Oncle Sam

Le spectre des États-Unis a pla­né sur tout le som­met d’autant plus que Hugo Cha­vez, Rafael Cor­rea et Daniel Orte­ga ont mani­fes­té leur sou­hait que la Celac soit une oppor­tu­ni­té pour se dis­tan­cier de Washing­ton et contri­buer à affai­blir le poids de l’Organisation des États amé­ri­cains (OEA), consi­dé­rée comme le bras diplo­ma­tique des États-Unis dans la région. Créée en pleine guerre froide pour évi­ter les conflits régio­naux et pro­mou­voir la paix dans la région, l’OEA a essen­tiel­le­ment ser­vi d’instrument au ser­vice de la poli­tique étran­gère des États-Unis dans ce qui était alors son arrière-cour. S’alignant chaque fois sur les posi­tions de Washing­ton, l’organisation a en effet approu­vé les coups d’État au Gua­te­ma­la en 1956 et en Répu­blique domi­ni­caine en 1965. En 1976, c’est Augus­to Pino­chet lui-même qui inau­gu­rait la vie Assem­blée géné­rale aux côtés d’Henri Kis­sin­ger. Tous les grands dic­ta­teurs lati­no-amé­ri­cains ont été accep­tés en son sein.

Cris­ti­na Fer­nan­dez, la pré­si­dente argen­tine, a quant à elle tenu des pro­pos plus modé­rés en affir­mant que la Celac ne se crée « contre per­sonne, mais en faveur de la région ». Des pro­pos sou­te­nus par Dil­ma Rous­sef qui a insis­té sur le rôle que cette ins­ti­tu­tion doit jouer en tant que… forum. Il n’est en effet jamais dif­fi­cile de se dis­tan­cier des États-Unis à tra­vers des dis­cours enflam­més comme on les aime dans la région, mais il est néan­moins plus ardu de mettre ces dis­cours en pra­tique car au moins un tiers des États membres de la Celac sont liés à Washing­ton par un accord de libre-échange.

Notons aus­si que l’intérêt des États-Unis pour la région a for­te­ment dimi­nué sous le man­dat de George Bush — mal­gré quelques coups four­rés au Vene­zue­la et en Boli­vie. Cette ten­dance s’accentua encore avec Barack Oba­ma. Artu­ro Valen­zue­la, alors secré­taire d’État adjoint en charge de l’Amérique latine, l’avait d’ailleurs clai­re­ment annon­cé : « Nous n’avons aucun pro­blème avec la volon­té que peuvent avoir des pays sou­ve­rains de s’unir pour appro­fon­dir leur rela­tion et résoudre cer­tains pro­blèmes. Si cette orga­ni­sa­tion génère de la confiance mutuelle et de l’intégration éco­no­mique, elle est la bien­ve­nue. » On a connu les États-Unis plus mena­çants envers la région. Il est vrai qu’à l’inverse de l’OEA, la Celac ne pos­sè­de­ra ni trai­té consti­tu­tif, ni siège, ni secré­ta­riat ni bud­get spé­ci­fique, ce qui en fait donc plus un forum qu’une véri­table orga­ni­sa­tion avec per­son­na­li­té juri­dique. Pour l’instant et mal­gré les efforts des pays de l’Alba, elle com­plè­te­ra l’OEA plus qu’autre chose. Pas d’analyse opti­miste for­cée donc. Néan­moins le lan­ce­ment de cette orga­ni­sa­tion ras­sem­blant des pays à forte crois­sance éco­no­mique alors que l’Europe et les États-Unis sont à la peine, illus­tré par la visite de charme de la direc­trice du FMI dans la région, démontre clai­re­ment que l’Amérique latine a sans doute une nou­velle carte à jouer dans l’actuelle recom­po­si­tion éco­no­mique mondiale. 

  1. http://blog.lefigaro.fr/amerique-latine/2011/12/la-celac-nouveau-machin-ou-chance-pour-lamerique-latine.html
  2. La décla­ra­tion de Cara­cas est dis­po­nible sur le site Mémoire des luttes : www.medelu.org/Declaration-de-Caracas-l-Amerique.
  3. Fran­çois Reman, « À la recherche d’une vraie soli­da­ri­té» ; Rober­to Peña Guer­re­ro, « Inté­gra­tion : une expé­rience man­quée », La Revue nou­velle, novembre 2006.
  4. Cette image d’un conti­nent éco­no­mi­que­ment émergent doit néan­moins être atté­nuée par le fait que seul le Bré­sil, voire le Mexique s’inscrivent dans une logique d’industrialisation. Les éco­no­mies des autres États reposent encore for­te­ment sur l’exportation de matières pre­mières dont les valeurs bour­sières res­tent éle­vées grâce, entre autres, à la demande asia­tique. Voir l’étude éco­no­mique de l’Amérique latine et Caraïbes 2010 – 2011 de la Cepal, www.eclac.cl
  5. Alliance boli­va­rienne pour les peuples de notre Amé­rique — Trai­té de com­merce des peuples. Orga­ni­sa­tion qui pro­meut la coopé­ra­tion éco­no­mique sociale et poli­tique entre ses États membres qui sont le Vene­zue­la, la Boli­vie, Cuba, Domi­nique, L’Équateur, le Nica­ra­gua, Saint-Vincent et les Gre­na­dines et Antigua-et-Barbuda.
  6. Ber­nard Per­rin, « La Libye met mal à l’aise la gauche lati­no-amé­ri­caine », La Revue nou­velle, avril 2011.

François Reman


Auteur

François Reman est licencié en journalisme et diplômé en relations internationales. Il entame sa carrière professionnelle en 2003 en tant que chargé de communication à la FUCID, l’ONG de coopération au développement de l’Université de Namur. Il y assumera rapidement le rôle de responsable des activités d’éducation au développement. En 2010, il s’envole pour le Chili où il travaillera comme journaliste correspondant pour La Libre Belgique et le Courrier. De retour en Belgique en 2013, il est engagé au MOC comme attaché de presse et journaliste pour la revue Démocratie. En 2014, il devient attaché de presse de la CSC. En dehors de ses articles pour la presse syndicale, la plupart de ses publications abordent la situation politique en Amérique latine.