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Covid-19, la société malade de la mobilité

Numéro 3 – 2020 - climat Covid-19 épidémie mobilité pandémie par Christophe Mincke

avril 2020

Pou­vons-nous envi­sa­ger que l’épidémie de Covid-19 à laquelle nous fai­sons face ne soit qu’une paren­thèse sans consé­quence et que nous repre­nions, sitôt le dan­ger éloi­gné, la vie que nous menions avant ? Ce pour­rait, certes, être une option si nous pou­vions consi­dé­rer que cette crise est sans rap­port avec notre mode de vie même. Il semble cepen­dant que nous ne puis­sions consi­dé­rer que la pro­pa­ga­tion du virus qui frappe actuel­le­ment nos socié­tés soit indé­pen­dante de nos pra­tiques sociales et, notam­ment, de nos mobi­li­tés. Ne devons-nous pas sai­sir cette occa­sion pour prendre conscience de leur cout et mener un débat col­lec­tif sur les règles qui devraient pré­si­der à la mise en place de mobi­li­tés sociales et maté­rielles soutenables ?

Dossier

Depuis la nuit des temps, l’homme a été confron­té à des épi­dé­mies. Plus les voies de com­mu­ni­ca­tion étaient déve­lop­pées, plus les groupes humains étaient impor­tants et plus la proxi­mi­té quo­ti­dienne avec les ani­maux était intense, plus les épi­dé­mies étaient fré­quentes, mor­telles et géo­gra­phi­que­ment éten­dues. Faut-il rap­pe­ler la Grande Peste qui tra­ver­sa la Médi­ter­ra­née, puis remon­ta l’Europe, du Sud au Nord ; l’hécatombe mon­diale que cau­sa, dès la fin du XVIe siècle, l’importation de la petite vérole en Amé­rique par les enva­his­seurs espa­gnols ou encore les liens entre la grippe espa­gnole et la Pre­mière Guerre mon­diale, ses mou­ve­ments de troupes et ses concen­tra­tions au front et à l’arrière ?

Depuis Hip­po­crate, au moins, donc bien avant de com­prendre les causes des mala­dies, on savait que la pro­mis­cui­té et les dépla­ce­ments assu­raient la dif­fu­sion de nom­breuses mala­dies. La qua­ran­taine n’est donc pas d’invention récente, pas davan­tage que le cata­pul­tage de cadavres de pes­ti­fé­rés par-des­sus les murailles des villes assiégées.

Il n’est dès lors pas éton­nant que l’actuelle épi­dé­mie se pro­page le long de nos voies de com­mu­ni­ca­tion, accom­pa­gnant, à toutes les échelles spa­tiales, les mou­ve­ments des popu­la­tions. Si l’objectif fut, dans un pre­mier temps, d’éviter l’extension du foyer au sein de la Chine, puis l’internationalisation du virus, il est aujourd’hui de pro­té­ger les foyers du monde entier. Chaque mou­ve­ment, qu’il soit inter­na­tio­nal ou très local, menace de conta­mi­ner de nou­veaux lieux et les auto­ri­tés tentent de com­par­ti­men­ter la société.

Or, jusqu’à l’heure où nous écri­vons ces lignes, il n’a pas été pos­sible de stop­per la pro­gres­sion du virus et il semble que l’objectif ne soit plus que de la frei­ner, pour évi­ter la sub­mer­sion des sys­tèmes de san­té. En effet, à chaque étape, force a été de consta­ter que le mélange des popu­la­tions et l’ampleur des dépla­ce­ments étaient tels que la mala­die, qui ne se déclare que plu­sieurs jours après le début de la conta­gio­si­té, était chaque fois déjà sor­tie du com­par­ti­ment qu’on s’apprêtait à refer­mer. Que faire des Euro­péens pré­sents en Asie et dési­reux de ren­trer chez eux ? Et des Belges en vacances en Ita­lie ? Et des tra­vailleurs dont l’entreprise a décla­ré un pre­mier cas ?

Nos pra­tiques de mobi­li­té sont donc au cœur même de la crise, ce qui n’aurait rien de spé­ci­fi­que­ment per­tur­bant si nos socié­tés n’en avaient pas fait une de leurs valeurs car­di­nales. Ce qu’interroge cette épi­dé­mie, c’est bien la via­bi­li­té de notre rap­port à la mobilité.

La mobilité, un bien en soi

Les socié­tés humaines ont tou­jours été mobiles. Nous nous repré­sen­tons sou­vent les civi­li­sa­tions pas­sées comme sta­tiques, mais, à part quelques groupes iso­lés, rares sont ceux dont on peut consi­dé­rer qu’ils sont res­tés en place et n’ont pas déve­lop­pé des stra­té­gies de mobi­li­té col­lec­tive. Des popu­la­tions nomades aux cours iti­né­rantes du Moyen-Âge, des grandes explo­ra­tions du XIXe aux pèle­ri­nages chré­tiens, musul­mans ou boud­dhistes, des « inva­sions bar­bares » au com­merce inter­na­tio­nal, l’humain a tou­jours eu la bougeotte.

Pour autant, il serait abu­sif de pen­ser que l’homme a tou­jours bou­gé de la même manière et, plus encore, qu’il a tou­jours attri­bué la même valeur à sa mobi­li­té. Il nous semble à cet égard que nos socié­tés occi­den­tales (et les élites mon­dia­li­sées) ont déve­lop­pé, au cours des der­nières décen­nies, un nou­veau rap­port à la mobi­li­té, qui en fait un bien en soi. Un rap­port que, dans un livre coécrit avec Ber­trand Mon­tu­let1, nous nom­mons « idéal mobilitaire ».

Le règne de la frontière

Pour com­prendre l’ampleur de cette muta­tion, il faut reve­nir légè­re­ment en arrière, à la période s’étendant du XIXe siècle à la fin des années 1960, à peu de chose près. La façon dont l’espace-temps y était envi­sa­gé était fon­dée sur ce que nous avons appe­lé la « forme-limite » : un espace struc­tu­ré au moyen de fron­tières, un temps pen­sé comme une alter­nance de stases et de ruptures.

Au cours de la moder­ni­té, la fron­tière, en effet, a pris une impor­tance par­ti­cu­lière pour les socié­tés occi­den­tales. C’est ain­si que leurs sys­tèmes poli­tiques se sont orga­ni­sés autour de la défi­ni­tion d’un ter­ri­toire propre et exclu­sif, auquel cor­res­pon­dait une popu­la­tion dis­tincte, une culture et une langue spé­ci­fiques, un ordre nor­ma­tif sou­ve­rain, etc. L’État-nation en a émer­gé, en tant qu’empilement de fron­tières struc­tu­rant des réa­li­tés sociales, poli­tiques, géo­gra­phiques, cultu­relles, lin­guis­tiques, eth­niques, etc. La musique fran­çaise n’était pas l’allemande, la langue fran­çaise devait régner sans par­tage et dans une uni­forme pure­té sur le ter­ri­toire natio­nal, les natio­naux étaient rigi­de­ment dis­tin­gués des étran­gers, la sou­ve­rai­ne­té natio­nale garan­tis­sait le règne exclu­sif d’un État sur un ter­ri­toire, et ain­si de suite.

La fron­tière, comme on le voit, n’a pas seule­ment ser­vi à struc­tu­rer des espaces phy­siques. Elle a éga­le­ment inves­ti de nom­breuses réa­li­tés ne rele­vant pas de ce que nous consi­dé­rons habi­tuel­le­ment comme la spa­tia­li­té. Le mou­ve­ment a du reste lar­ge­ment débor­dé le cadre de l’État-nation, pour consti­tuer un rap­port au monde. Ont éga­le­ment été divi­sés par des fron­tières, le vivant en espèces, l’humanité en « races » ou en sexes, les pro­ces­sus pro­duc­tifs en uni­tés d’action au sein d’une chaine de pro­duc­tion, etc. À son tour, par exemple, l’opposition radi­cale entre hommes et femmes entrai­na la défi­ni­tion d’espaces phy­siques propres à chaque sexe, de registres de lan­gage, d’habillement, de com­por­te­ments et d’occupations dis­tincts. À chaque fois, une fron­tière sépare, isole, dis­tingue, en défi­nis­sant des cri­tères de dis­cri­mi­na­tion entre inté­rieur et exté­rieur. C’est toute une archi­tec­ture du monde vécu qui se mit ain­si en place, cor­res­pon­dant à ce que Cress­well a appe­lé une méta­phy­sique séden­taire2.

Bien enten­du, les fron­tières impliquent une constance. Elles doivent être stables et, lorsqu’elles bougent, ce doit être de manière excep­tion­nelle. La conquête ou un trai­té peuvent dépla­cer celles sépa­rant les États, une réforme légis­la­tive, celles tra­cées entre le légal et l’illégal, des pro­cé­dés simi­laires s’appliquent à des réformes lin­guis­tiques, des révi­sions du clas­se­ment d’espèces ou des réor­ga­ni­sa­tions des sys­tèmes pro­duc­tifs et admi­nis­tra­tifs. Chaque fois, deux ères de sta­bi­li­té sont sépa­rées par un bref moment de réorganisation.

Dans ce cadre, on appar­tient d’abord à un lieu — État, ville, classe sociale, groupe eth­nique, com­mu­nau­té poli­tique, etc. — et, s’il n’est pas impos­sible de se dépla­cer, si la mobi­li­té peut même être encou­ra­gée, elle ne peut être qu’un épi­sode tem­po­raire sépa­rant deux éta­blis­se­ments stables. On peut, par exemple, dépla­cer son domi­cile, mais il faut décla­rer son nou­vel éta­blis­se­ment, qui fera suite au pré­cé­dent. Il n’est pas ques­tion d’errer sans but ni point de chute. Il en va de même si on veut chan­ger de natio­na­li­té, voya­ger, évo­luer dans sa car­rière, etc. La mobi­li­té se réa­lise par la trans­gres­sion de la fron­tière qui sépare deux posi­tions stables, posi­tions phy­siques, sociales, pro­fes­sion­nelles, fami­liales, etc. La mobi­li­té, dans le monde des fron­tières, est une « mobi­li­té-fran­chis­se­ment ». Bien enten­du, cer­taines res­tent impos­sibles, comme entre les sexes, les races ou les classes sociales.

Évi­dem­ment, d’autres formes de mobi­li­tés existent, mais elles sont illé­gi­times, ce sont celles des nomades, d’ici ou d’ailleurs, des ouvriers en rup­ture de ban, des révo­lu­tion­naires inter­na­tio­na­listes, ou des vaga­bonds et autres peuples cos­mo­po­lites sans attaches claires. Ceux-là sont des figures de l’indignité et du dan­ger, qui appellent des mesures de pro­tec­tion, voire de répression.

Le monde des flux

Pro­gres­si­ve­ment, cepen­dant, nous en sommes arri­vés à faire de la mobi­li­té une constante de nos vies, un état natu­rel, à nous van­ter d’être des « nomades numé­riques », à faire de l’inconstance, de la mul­ti­pli­ca­tion des expé­riences et du mou­ve­ment per­ma­nent, des ver­tus. La digni­té n’est plus de s’assurer un éta­blis­se­ment sûr et légi­time, duquel nous pour­rons par­tir un jour pour en gagner un autre, plus enviable. Aujourd’hui, l’idéal est de se dépla­cer constam­ment, de sai­sir toutes les oppor­tu­ni­tés, de renon­cer aux attaches et lour­deurs, de s’adapter aux chan­ge­ments inces­sants du contexte, de révi­ser nos posi­tions à chaque ins­tant3.

Les entre­prises délo­ca­lisent, les tra­vailleurs déve­loppent des tra­jec­toires pro­fes­sion­nelles plu­tôt que des car­rières, les étu­diants découvrent les joies du cos­mo­po­li­tisme à la sauce Eras­mus, nos publi­ci­tés chantent le bon­heur de la mobi­li­té numé­rique, de la connexion per­ma­nente, indé­pen­dante de toute loca­li­sa­tion pré­cise et la faci­li­té des voyages. Qu’importe de s’établir ? Il faut parcourir !

Com­ment donc en sommes-nous arri­vés là ? Par une éro­sion des fron­tières ; sans doute sous l’impulsion d’une accé­lé­ra­tion du chan­ge­ment propre à la moder­ni­té4 et qui aurait atteint la vitesse de libé­ra­tion ; cer­tai­ne­ment du fait de rup­tures tech­no­lo­giques nous per­met­tant de nous délo­ca­li­ser, c’est-à-dire d’échapper à la néces­si­té d’un éta­blis­se­ment quel­conque ; par suite, incon­tes­ta­ble­ment, d’une convic­tion que le chan­ge­ment est per­ma­nent et que toute constance n’est qu’illusion, nous ame­nant à ampli­fier le mou­ve­ment glo­bal par le nôtre propre. Le temps nous appa­rait dès lors comme un irré­pres­sible flux : il coule et érode tout, constam­ment ; si bien qu’il est vain de ten­ter d’institutionnaliser, de figer, de tra­cer. À nos yeux, les fron­tières sont deve­nues des illu­sions, tou­jours dépas­sées par la réa­li­té, tou­jours en conflit avec le monde chan­geant. Elles sont des han­di­caps dans un monde qui ne récom­pense que les mobiles, les chan­geants, les adap­ta­tifs. Ce qui nous semble cen­tral ici n’est pas que les fron­tières aient chan­gé de nature ; que d’objectivement adé­quates hier, elles soient deve­nues ration­nel­le­ment pro­blé­ma­tiques aujourd’hui. Ce qui a chan­gé, ce sont avant tout nos repré­sen­ta­tions du monde et les normes sociales que nous construi­sons sur leur base.

Les orga­ni­grammes com­plexes aux éche­lons innom­brables, les rôles sexués rigides, les natio­na­li­tés tran­chées, les cultures comme autant de silos, les langues comme ancrages, les appar­te­nances de classe comme indé­pas­sables des­tins, tout cela nous est pro­gres­si­ve­ment appa­ru illusoire.

La struc­tu­ra­tion spa­tiale qui s’est main­te­nant impo­sée, c’est celle du réseau, cet entre­lacs de rela­tions poten­tielles, sans bor­dures claires, tou­jours inter­con­nec­té et variant à chaque ins­tant dans ses confi­gu­ra­tions. Au diable les empi­le­ments de fron­tières, l’attachement irré­mé­diable à une terre, une patrie, un peuple, une culture, une eth­nie, une race. Le monde est deve­nu un vil­lage qu’il nous appar­tient de par­cou­rir en tous sens pour tis­ser des liens. Le réseau se joue du temps qui érode tout, puisqu’il est une struc­tu­ra­tion mou­vante, un éche­veau variant constam­ment. Si les espaces, phy­siques, sociaux, cultu­rels, lin­guis­tiques, idéo­lo­giques, etc., sont vus comme autant de réseaux, les posi­tions que nous y occu­pons varient au gré de leurs mou­ve­ments intrin­sèques. L’immobilité n’est pas conce­vable dans un envi­ron­ne­ment qui varie sans cesse.

Voi­là réunies les condi­tions d’une valo­ri­sa­tion de la mobi­li­té pour elle-même. Puisque nos envi­ron­ne­ments sont mou­vants et que l’immobilité est donc impos­sible, la seule stra­té­gie rai­son­nable est d’amplifier ses mobi­li­tés, afin de sur­fer sur la vague, de tirer par­ti de la flui­di­té du monde. La mobi­li­té devient donc, non seule­ment quelque chose d’inévitable — une mobi­li­té-dérive —, mais aus­si une stra­té­gie payante — une mobi­li­té-kiné­tique, déve­lop­pée pour elle-même.

Dans ce contexte, la voi­ture (ma liber­té), l’avion low cost, les élites cos­mo­po­lites, la lit­té­ra­ture-monde, la cir­cu­la­tion des biens et des ser­vices, les mar­chés mon­dia­li­sés, la toile d’internet et ses copré­sences mul­tiples et ins­tan­ta­nées, les télé­com­mu­ni­ca­tions à bas cout, tout concourt à nous faire pen­ser qu’un monde hyper­fluide est pos­sible, un monde dans lequel la mobi­li­té serait tou­jours pos­sible, sans fric­tions, sans tur­bu­lences et sans effets secon­daires5. Et, puisqu’il en est ain­si, les immo­biles n’ont plus d’excuse pour légi­ti­mer leur cou­pable refus d’entrer dans la faran­dole mon­diale. Voi­là la mobi­li­té légi­time en soi et l’immobilité condamnée.

Une frénésie tous azimuts

Dans nos socié­tés occi­den­tales, a donc émer­gé un nou­vel idéal, celui d’une mobi­li­té constante et par­fai­te­ment fluide, un idéal mobi­li­taire. Celui-ci ne concerne pas, nous l’avons vu, la seule mobi­li­té phy­sique, mais bien un large éven­tail de pra­tiques sociales. De l’entreprise à la famille, de la science aux reli­gions, du poli­tique à la jus­tice, des iden­ti­tés indi­vi­duelles aux iden­ti­tés col­lec­tives, c’est qua­si­ment l’ensemble de nos domaines d’activités qui est som­mé de se conver­tir au bou­gisme. Cet idéal se concré­tise au tra­vers de quatre impératifs.

L’impératif d’activité impose d’être en per­ma­nence sur la brèche. Que ce soit à titre pri­vé ou pro­fes­sion­nel, lucra­tif ou gra­cieux, il importe de ne jamais ces­ser. Cette pro­hi­bi­tion du temps mort et du repos mène à exi­ger de tous, de la nais­sance à la mort, l’entretien d’une acti­vi­té constante. De la péda­go­gie active aux séniors actifs, nous sommes comp­tables des minutes et secondes qui nous sont allouées. Il en découle que la sur­charge est le mode légi­time de rap­port à l’activité : tant les orga­ni­sa­tions que les indi­vi­dus doivent appor­ter la preuve qu’ils ne pour­raient sup­por­ter davan­tage de pres­sion sans s’effondrer… ce qui, du reste, arrive fréquemment.

L’impératif d’activation exige de cha­cun qu’il soit au prin­cipe de son acti­vi­té. La règle est celle de la proac­ti­vi­té, de l’initiative, de l’auto (-nomie, ‑appren­tis­sage, ‑for­ma­tion, ‑éva­lua­tion, ‑finan­ce­ment, ‑entre­pre­neu­riat, etc.) et non celle de l’obéissance ser­vile à une auto­ri­té supé­rieure. C’est ain­si que le deman­deur d’emploi, comme tout allo­ca­taire social, est sou­mis à des poli­tiques d’activation. Il lui est deman­dé, non seule­ment d’être dis­po­nible pour le mar­ché de l’emploi, mais éga­le­ment de déve­lop­per des ini­tia­tives en tous sens, fussent-elles par­fai­te­ment inutiles. Il a à se dédoua­ner de la sus­pi­cion d’immobilisme, figure du mal en contexte mobilitaire.

L’impératif de par­ti­ci­pa­tion, quant à lui, fixe les moda­li­tés de l’activité à déve­lop­per. Celle-ci doit prendre la forme d’une inté­gra­tion à des pro­jets, simul­ta­nés et suc­ces­sifs, tou­jours tem­po­raires, qui consti­tuent la moda­li­té nor­male de coopé­ra­tion. Pro­fes­sion­nel, fami­lial, édu­ca­tif, péda­go­gique ou mana­gé­rial, tout pro­jet fait farine au mou­lin. C’est ain­si que l’union au sein d’un couple ne prend plus la forme de l’entrée défi­ni­tive de la femme dans le lignage de son mari, mais celle d’un pro­jet éla­bo­ré ensemble et appe­lé à durer le temps que les par­te­naires y trou­ve­ront un inté­rêt… avant de consti­tuer ou de rejoindre d’autres pro­jets. La facul­té à cumu­ler et à enchai­ner les pro­jets est l’épreuve par excel­lence, celle qui per­met à l’individu moderne de prou­ver sa valeur6.

L’impératif d’adaptation, enfin, impose la flexi­bi­li­té. S’il convient d’être actif en per­ma­nence, de sa propre ini­tia­tive et en s’intégrant à des pro­jets mul­tiples, l’adaptabilité devient une ver­tu car­di­nale. Il convient de se défaire de ses rigi­di­tés et exclu­sives et de faire preuve d’une sou­plesse maxi­male, celle qui per­met de trou­ver sa place dans un maxi­mum de pro­jets. Inter­dis­ci­pli­na­ri­té, inter­cul­tu­ra­li­té, for­ma­tion au long de la car­rière, réorien­ta­tions pro­fes­sion­nelles, mana­ge­ment par objec­tifs, indi­vi­dua­li­sa­tion des par­cours, l’adaptation est omniprésente.

Ces quatre impé­ra­tifs tracent les contours d’une mobi­li­té obli­ga­toire. S’y confor­mer amène, en effet, à se dépla­cer constam­ment dans de mul­tiples espaces, phy­siques ou non. La mobi­li­té, autre­fois condi­tion­nelle et éman­ci­pa­trice, est aujourd’hui irré­pres­sible et même obli­ga­toire. Il appa­rait dès lors d’autant plus néces­saire de réexa­mi­ner la rela­tion qu’elle entre­tient avec la liberté.

Le retour de la limite

Mais voi­là qu’au moment où nous pen­sions nous être libé­rés des contraintes de l’espace et où nous nous enjoi­gnions mutuel­le­ment de nous abi­mer dans une mobi­li­té expo­nen­tielle, des limites viennent se rap­pe­ler à notre bon sou­ve­nir, au tra­vers de deux crises majeures, bien que d’ampleur et de tem­po­ra­li­té différentes.

La pre­mière, chro­no­lo­gi­que­ment, dont nous ayons eu conscience, même si cette conscience est sujette à cau­tion, est la crise envi­ron­ne­men­tale et cli­ma­tique. C’est bien enten­du l’ensemble des acti­vi­tés humaines qui mène à la situa­tion actuelle d’extinction de masse, de pol­lu­tion de la qua­si-tota­li­té de notre pla­nète et de réchauf­fe­ment cli­ma­tique. Cepen­dant, les usages contem­po­rains de la mobi­li­té y tiennent une res­pon­sa­bi­li­té impor­tante. Qu’il s’agisse de poin­ter le rôle de l’aviation com­mer­ciale, d’interroger les délo­ca­li­sa­tions et la cir­cu­la­tion mon­diale des matières pre­mières et des mar­chan­dises, de révé­ler l’impact envi­ron­ne­men­tal consi­dé­rable de nos appa­reils mobiles et de notre consom­ma­tion de don­nées, de dénon­cer notre bou­li­mie de res­sources ou encore de poser la ques­tion de nos dépla­ce­ments quo­ti­diens auto­mo­biles, il appa­rait que les tech­no­lo­gies que nous uti­li­sons pour nous affran­chir de l’espace et pour ten­ter de vivre au quo­ti­dien l’idéal mobi­li­taire ont un cout consi­dé­rable. Alors que nous rêvions d’un immense réseau ins­tan­ta­né, de voyages infi­nis et de cir­cu­la­tion hyper­fluide des biens et ser­vices, il devient évident que nous devrons, tôt ou tard, faire des choix et tenir compte des limites du monde qui nous héberge.

La deuxième crise d’ampleur est, bien enten­du, l’actuelle épi­dé­mie de SARS-CoV‑2. Le coro­na­vi­rus qui en est res­pon­sable n’était pas le seul can­di­dat à la pan­dé­mie : le SARS-CoV avait pro­vo­qué l’épidémie du syn­drome res­pi­ra­toire aigu sévère (SRAS) en 2003, mais était res­té confi­né en Chine, l’ébolavirus fait régu­liè­re­ment de nom­breuses vic­times afri­caines et diverses épi­dé­mies se sont mani­fes­tées en Afrique de l’Ouest, fai­sant plu­sieurs dizaines de mil­liers de morts et frap­pant de temps à autre aux portes de l’Europe. Si on ajoute à cette situa­tion la baisse de la cou­ver­ture vac­ci­nale et le retour d’épidémies de rou­geole, on prend la mesure de la per­sis­tance de menaces épi­dé­miques. Certes, elles ne sont pas nou­velles dans l’histoire de l’humanité, mais la rapi­di­té ful­gu­rante de la cir­cu­la­tion du SARS-CoV‑2 doit beau­coup aux per­for­mances de nos sys­tèmes de mobilité.

Bien enten­du, nous pour­rions nier le carac­tère struc­tu­rel du pro­blème et sou­te­nir qu’il s’agit d’un mal­heu­reux acci­dent. Il fau­drait, pour cela, soit sou­te­nir que la pro­pa­ga­tion de mala­dies via les voies de cir­cu­la­tion n’est pas une constante, soit affir­mer que nous aurons, à l’avenir, face aux pro­chains virus, para­sites ou bac­té­ries émer­gents, des armes effi­caces et déjà prêtes. Il semble assez illu­soire de défendre ces posi­tions. En effet, les scien­ti­fiques atten­daient depuis long­temps l’émergence d’un nou­vel agent patho­gène et évo­quaient la muta­tion d’un virus ani­mal deve­nant trans­mis­sible à l’être humain et entre êtres humains. Ce n’était pas là un scé­na­rio impro­bable, puisque bon nombre de mala­dies humaines ont une ori­gine ani­male. Nous subis­sons un coro­na­vi­rus, mais un virus de grippe aviaire était aus­si un bon can­di­dat… et en reste un. Une fois cette pan­dé­mie-ci ter­mi­née, la menace res­te­ra entière, puisqu’il reste une infi­ni­té de germes ani­maux qui pour­raient muter et qu’il est impos­sible de s’en pré­mu­nir puisque nous ne savons pas lequel sera le pro­chain à sor­tir de son réser­voir ani­mal. Bref, nous ne sommes très cer­tai­ne­ment pas confron­tés à un coup de ton­nerre dans un ciel bleu et nous ne dis­po­sons pas d’un médi­ca­ment-miracle pour nous pré­mu­nir de tous les dan­gers à venir. Force est de faire preuve de modes­tie et de recon­naitre notre vulnérabilité.

Le défi change donc de dimen­sion : les dif­fi­cul­tés aux­quelles nous sommes confron­tés sont ce que Cress­well appelle des tur­bu­lences : non pas des pro­blèmes extrin­sèques, mais bien des consé­quences nor­males et atten­dues de nos mobi­li­tés. Il convient donc de nous inter­ro­ger sur les coor­don­nées de notre situa­tion, et notam­ment sur notre rap­port à la mobilité.

Un retour à la mesure ?

La ques­tion à laquelle nous sommes confron­tés com­prend au moins deux volets. Le pre­mier est lié à la pos­si­bi­li­té d’un retour à une mobi­li­té mesu­rée, l’autre à la déter­mi­na­tion de l’étendue de cette frugalité.

Légi­ti­mer la mobilité

Lorsque la tem­pête sera pas­sée, que nous aurons (peut-être) des anti­ré­tro­vi­raux effi­caces, voire un vac­cin, que ferons-nous ? Cette crise et l’autre, envi­ron­ne­men­tale, nous inci­te­ront-elles à recon­si­dé­rer notre rap­port à la mobi­li­té ? Il est certes pos­sible que nous nous agi­tions de plus belle, ber­cés par l’illusion qu’il serait plus dif­fi­cile de chan­ger notre rap­port au monde que de sur­mon­ter les pro­chaines crises, voire repris par l’aveuglement au contexte de nos com­por­te­ments, si carac­té­ris­tique de nos cultures.

Pour­tant, nous pour­rions pro­fi­ter de ces deux crises pour repen­ser notre rap­port au monde. C’est ce que doit per­mettre une tur­bu­lence, lorsqu’elle per­turbe notre rap­port ordi­naire à la mobi­li­té. De la même manière qu’une crois­sance infi­nie est inte­nable dans un monde fini, une mobi­li­té super­fluide n’est pas de ce monde. Dès lors, notre degré de mobi­li­té devrait être éva­lué à l’aune de ce que peut sup­por­ter notre envi­ron­ne­ment, tant social que natu­rel. Nous pou­vons légi­ti­me­ment rêver que, res­ca­pés d’un bou­le­ver­se­ment, nous fas­sions preuve de réflexi­vi­té et accep­tions de renon­cer aux alter­na­tives imbé­ciles dans les­quelles, sou­vent, la réflexion s’embourbe, telle celle qui oppose le pro­grès infi­ni au retour à la bou­gie et à la trac­tion animale.

Il nous fau­drait alors réin­ven­ter des légi­ti­ma­tions pour les mobi­li­tés. Car, au fond, lorsque nous nous sommes extraits d’un uni­vers de sens dans lequel pri­mait l’ancrage et où les mobi­li­tés étaient condi­tion­nelles et lour­de­ment contraintes, nous n’avons pas tant modi­fié qu’aboli les sys­tèmes de légi­ti­ma­tion des mobi­li­tés. Nous n’avons pas cher­ché à les rendre plus équi­tables, plus démo­cra­tiques ou plus libé­raux, nous les avons décla­rés inutiles, la mobi­li­té deve­nant un bien en soi. Il était désor­mais super­flu de jus­ti­fier l’une ou l’autre pra­tique de mobi­li­té : toutes se valaient, toutes étaient bonnes par essence. Prendre l’avion pour pas­ser deux jours à Rome, délo­ca­li­ser à 10.000 kilo­mètres la pro­duc­tion de biens de consom­ma­tion cou­rante, sto­cker en ligne des téra­oc­tets d’information et y accé­der quo­ti­dien­ne­ment, dépla­cer 2 tonnes d’aciers pour por­ter les 80 kilos d’une per­sonne jusqu’à son tra­vail, tout cela allait de soi. C’est de cela qu’il faut nous extraire.

La tâche qui s’annonce est évi­dem­ment her­cu­léenne : il faut redé­fi­nir ce qui vaut la peine d’une mobi­li­té. Cela implique bien enten­du une réflexion sur les moyens d’action publique dont nous dis­po­sons, dans un contexte de libé­ra­lisme éco­no­mique. Quel niveau de mobi­li­té est-il sup­por­table ? Faut-il taxer les dépla­ce­ments (de per­sonnes, de biens, de ser­vices, d’informations)? Faut-il impo­ser une comp­ta­bi­li­sa­tion des exter­na­li­tés envi­ron­ne­men­tales dans le cout de chaque dépla­ce­ment ? Faut-il pré­ser­ver un accès à la mobi­li­té aux plus dému­nis et, si oui, par quels moyens ? Faut-il, au contraire, inter­dire, réduire, sou­mettre à auto­ri­sa­tion cer­taines pra­tiques ? Com­ment pro­duire col­lec­ti­ve­ment le chan­ge­ment cultu­rel néces­saire ? Com­ment, en outre, garan­tir le res­pect de la jus­tice sociale dans la (re)distribution d’une mobi­li­té pen­sée comme une res­source pré­cieuse et limitée ?

Les solu­tions poten­tielles sont évi­dem­ment innom­brables, et leur nombre accroit d’autant la com­plexi­té de la tâche qui nous attend. Serons-nous en mesure de faire des choix col­lec­tifs rai­son­nables et effi­caces ? Rien n’est moins sûr, d’autant moins que la ques­tion est net­te­ment plus vaste que celle de la « décar­bo­na­tion » de la mobi­li­té. Il ne s’agit pas de n’interroger que la dura­bi­li­té cli­ma­tique et envi­ron­ne­men­tale de notre mobi­li­té, mais sa dura­bi­li­té glo­bale. Il faut y ajou­ter qu’on ne peut se limi­ter aux mobi­li­tés maté­rielles ; il faut inclure dans nos réflexions, les mobi­li­tés non maté­rielles aux­quelles nous poussent éga­le­ment les impé­ra­tifs mobi­li­taires précités

Résis­ter à la ten­ta­tion du report modal

Il se fait que, lors de la mise en place des mesures de confi­ne­ment pour ten­ter de ralen­tir la pro­pa­ga­tion du Covid-19, de nom­breux appels se sont fait entendre pour que les acti­vi­tés pro­duc­tives et édu­ca­tives, notam­ment, se pour­suivent aus­si nor­ma­le­ment que pos­sible. Se repo­sant sur l’idée com­mune que les mobi­li­tés phy­siques sont, de plus en plus, rem­pla­çables par la mise à dis­po­si­tion de res­sources en ligne et par les télé­com­mu­ni­ca­tions, les pro­mo­teurs de ce dis­cours rêvent d’un report modal fluide, encore, entre une mobi­li­té phy­sique et d’autres formes de mobi­li­tés, notam­ment non maté­rielles. Se dévoile ici la plas­ti­ci­té de l’idéal mobi­li­taire qui, s’il exige une mobi­li­té constante et totale, s’accommode fort bien du report modal entre ses diverses formes. De quoi s’agit-il, au fond, sinon d’une appli­ca­tion des impé­ra­tifs d’adaptation et d’activation : nous sommes som­més de mener à bien les dif­fé­rents pro­jets aux­quels nous par­ti­ci­pons, même dans des cir­cons­tances nou­velles et inat­ten­dues, puisqu’il suf­fit de faire preuve de flexi­bi­li­té, d’examiner les pro­blèmes à frais nou­veaux et, bien enten­du, de prendre les ini­tia­tives appropriées.

Le report, outre qu’il ne règle­rait que par­tiel­le­ment les pro­blèmes liés à notre sur-mobi­li­té, notam­ment parce que le cout envi­ron­ne­men­tal des échanges élec­tro­niques est consi­dé­rable, pour­rait être vu comme une occa­sion ratée. En effet, les crises actuelles devraient être des oppor­tu­ni­tés de réflé­chir col­lec­ti­ve­ment à la spi­rale de fré­né­sie dans laquelle nous nous sommes enga­gés. Une fois la part des mobi­li­tés maté­rielles réduite, libé­rés de la résis­tance du monde phy­sique (embou­teillages, temps de par­cours incom­pres­sibles, retards de trains, etc.), nous pour­rions être invi­tés à une accé­lé­ra­tion encore accrue de nos rythmes. Car les tech­no­lo­gies visant à libé­rer notre temps, la plu­part du temps, ont pour résul­tat un accrois­se­ment du nombre de tâches que nous nous assi­gnons, et donc une accé­lé­ra­tion de nos rythmes de vie7. Par exemple, les ordi­na­teurs ne nous ont pas rem­pla­cés dans cer­taines tâches pour nous per­mettre de nous repo­ser, mais pour nous auto­ri­ser à nous lan­cer dans une spi­rale de sur­charges, via l’allongement de la liste de nos tâches et l’accroissement de l’exigence de rapi­di­té d’exécution. Fina­le­ment, ce report jus­ti­fié par l’environnement et la peur de la conta­gion pour­rait nous pré­ci­pi­ter plus avant encore dans la pour­suite d’une super­flui­di­té, à la faveur d’une illu­sion de libé­ra­tion de toute vis­co­si­té, de toute résis­tance, per­mise par l’évacuation des résis­tances du monde maté­riel au pro­fit de l’immédiateté et de la faci­li­té fan­tas­mées du numérique.

Or, il est une troi­sième crise que, volon­tai­re­ment, nous n’avons pas abor­dée jusqu’ici. Il s’agit de la crise humaine qui découle de notre aban­don des fron­tières, des constances et des immo­bi­li­tés : l’épuisement. Tou­jours pres­sés de don­ner le meilleur de nous, enjoints de trou­ver nous-mêmes de nou­velles occa­sions de bou­ger, obli­gés de par­ti­ci­per à de mul­tiples pro­jets, sans solu­tion de conti­nui­té ni constance, invi­tés à une flexi­bi­li­té de tous les ins­tants, dans un monde réti­cu­laire en per­ma­nente recon­fi­gu­ra­tion, nous pei­nons à sur­na­ger8. Être au bord de l’effondrement per­son­nel est deve­nu un état nor­mal, tant la sur­charge est obli­ga­toire en tant que telle. La pres­sion est deve­nue si forte et ses consé­quences sur les vies, les esprits et la san­té si ter­ribles que l’on peut sans dif­fi­cul­té consi­dé­rer que c’est là une troi­sième crise qui menace nos sociétés.

Celle-ci doit nous invi­ter à ne pas nous conten­ter d’un report modal : il n’y a pas que deux crises en vue, mais bien une mul­ti­pli­ci­té, à des échelles aus­si éloi­gnées que la Terre comme éco­sys­tème et les indi­vi­dus. Notre sur-mobi­li­té est, par essence, un déni des limites. On peut donc s’attendre à ce qu’elles se rap­pellent à nous dans bien des domaines et il peut dès lors appa­raitre rai­son­nable de dis­cu­ter et d’instaurer consciem­ment et de façon réflé­chie, nos propres bornes. Si l’environnement et les virus nous ont mis au pied du mur, nous ne pou­vons nous conten­ter de régler ces deux seuls pro­blèmes — si tant est que nous le fas­sions un jour —, mais nous devons prendre conscience de l’ampleur du carac­tère insou­te­nable de notre rap­port au monde. Lorsque le compte Twit­ter de la chaine d’info LN24 (@LesNews24) tweete « Le Covid-19 ne laisse pas le choix : il s’agit aujourd’hui d’enseigner autre­ment, et l’e‑learning est la prin­ci­pale res­source dis­po­nible pour étu­diants, élèves et pro­fes­seurs », il indique bien que, dans une socié­té pour laquelle l’arrêt des acti­vi­tés à la suite d’une catas­trophe est impen­sable, seul le report modal mobi­li­taire est conce­vable. C’est cette res­tric­tion de notre pen­sée qu’il nous faut inter­ro­ger, car elle nous empêche d’entrevoir com­ment sor­tir de l’impasse dans laquelle nous nous sommes engouffrés.

Pour en sor­tir, il fau­dra non seule­ment affron­ter les ques­tions que posent les crises, mais aus­si renon­cer aux arti­fices dont nous usons quo­ti­dien­ne­ment pour cacher à nos yeux la fini­tude de notre monde et de nos per­sonnes. Ain­si en va-t-il de l’invocation des solu­tions tech­no­lo­giques, ce deus ex machi­na qui, dans le scé­na­rio ban­cal de la tra­gi­co­mé­die que nous inter­pré­tons, est cen­sé nous sau­ver in extre­mis. Le Covid-19 ? Vive­ment le vac­cin ! Le réchauf­fe­ment ? Cher­chons l’énergie propre et infi­nie, cap­tu­rons le car­bone. L’épuisement des indi­vi­dus ? Inven­tons des molé­cules, sub­sti­tuons la machine à l’homme ! Cette pro­vi­dence, bien enten­du, n’est qu’un autre nous-mêmes, une ver­sion toute-puis­sante de l’homme, sous la forme d’un homo tech­no­lo­gi­cus, par essence illi­mi­té. Encore une manière de nier les limites.

L’alternative est désor­mais la sui­vante : ou bien l’actuelle pan­dé­mie sera une paren­thèse et nous ver­ra reprendre de plus belle notre acti­vi­té fré­né­tique, sous quelque forme que ce soit, ou bien elle sera un choc suf­fi­sant pour nous faire nous inter­ro­ger sur nos choix col­lec­tifs, sur les crises actuelles, mais aus­si à venir, et sur les manières dont nous pour­rions cher­cher à bâtir un sys­tème durable, aux niveaux pla­né­taire, social et indi­vi­duel. Vit-on jamais une civi­li­sa­tion s’attraper elle-même par les che­veux pour se sau­ver de la noyade, tel un baron de Mün­ch­hau­sen ? Nous ne pour­rions le dire, mais il est cer­tain que per­sonne ne le fera pour nous.

Enfin, il est tout aus­si évident que nos sys­tèmes de repré­sen­ta­tion du monde ne se modi­fie­ront pas d’eux-mêmes. Les résis­tances seront nom­breuses et c’est une lutte sociale, un conflit visant à inflé­chir le cours de nos socié­tés auquel il faut s’attendre, qu’il faut appe­ler de nos vœux. Aujourd’hui, alors que de très nom­breux cadres et tra­vailleurs du ter­tiaire télé­tra­vaillent dans le confort de leur logis, sans perte de reve­nus, d’innombrables petites mains sont soit confi­nées dans des loge­ments étroits et pri­vées d’une part pour­tant bien essen­tielle de leurs moyens, soit, quand elles sont indis­pen­sables aux sys­tèmes per­met­tant l’immobilisation des pre­miers, contraintes de conti­nuer de s’agiter en tous sens, au risque de leur san­té et de leur vie9. Là, dans les inéga­li­tés en termes de choix de mobi­li­té et de consé­quences tant de l’immobilisation que de la mobi­li­sa­tion se donnent à voir les inéga­li­tés décou­lant du fonc­tion­ne­ment de nos socié­tés et, dès lors, les coor­don­nées de luttes de demain : qui peut choi­sir ses (im)mobilités et qui en paie le prix ?

  1. Mincke Chr. et Mon­tu­let B., La Socié­té sans répit. La mobi­li­té comme injonc­tion, Paris, Édi­tions de la Sor­bonne, 2019.
  2. Cress­well T., On the Move : Mobi­li­ty in the Modern Wes­tern World, New York, Rout­ledge, 2006.
  3. Cette volon­té contem­po­raine de libé­ra­tion de toute attache et de toute lour­deur a notam­ment été théo­ri­sée par Bol­tans­ki et Chia­pel­lo et par Zyg­munt Bau­man. Bol­tans­ki L. et Chia­pel­lo E., Le Nou­vel esprit du capi­ta­lisme, NRF Essais, Paris, Gal­li­mard, 1999 ; Bau­man Z., Liquid Moder­ni­ty, Cam­bridge, UK Mal­den, MA, Poli­ty Press Bla­ck­well, 2000.
  4. Rosa H., Alié­na­tion et accé­lé­ra­tion. Vers une théo­rie cri­tique de la moder­ni­té tar­dive, Paris, La Décou­verte, 2012.
  5. Cress­well T., « La mobi­li­té est à la fois le sang vital de la moder­ni­té et le virus qui menace de la détruire », Forum Vies Mobiles (blog), 18 mars 2020.
  6. Bol­tans­ki et Chia­pel­lo, Le Nou­vel esprit du capi­ta­lisme, NRF Essais, Paris, Gal­li­mard, 1999.
  7. Rosa H., op. cit., 2012.
  8. Cette condi­tion a été abor­dée par Alain Ehren­berg La Fatigue d’être Soi : dépres­sion et socié­té, Paris, O. Jacob, 1998).
  9. Peu­gny C., « Cette crise rend visibles ceux qui sont d’ordinaire invi­sibles », inter­view de Laure Bret­ton, Libé­ra­tion, 24 mars 2020.

Christophe Mincke


Auteur

Christophe Mincke est codirecteur de La Revue nouvelle, directeur du département de criminologie de l’Institut national de criminalistique et de criminologie et professeur à l’Université Saint-Louis à Bruxelles. Il a étudié le droit et la sociologie et s’est intéressé, à titre scientifique, au ministère public, à la médiation pénale et, aujourd’hui, à la mobilité et à ses rapports avec la prison. Au travers de ses travaux récents, il interroge notre rapport collectif au changement et la frénésie de notre époque.