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Coups de jeune

Numéro 07 Octobre 2023 - par July Robert - Laurence Rosier -

Il n’y a pas un jeune mais des jeunesses multiples, complexes, progressistes comme réactionnaires, pacifiques comme violentes. Elles militent dans des syndicats, elles aiment le rap mais profèrent des insultes âgistes envers Orelsan, ou prennent la parole dans le documentaire B-Boys / Fly-Girl. Ces jeunes des quartiers populaires vivent entre déracinement, présence policière et manque de perspectives. Cette jeunesse est-elle encore en mesure de crier son désarroi ?

Ce numéro poursuit une réflexion déjà abordée sur les catégories et les représentations générationnelles dans un numéro de la RN, en collaboration avec le sociologue Renaud Maes, intitulé : Vieilles et vieux [1]. Dans l’introduction, nous écrivions :

« Les vieux, les vieilles, on en parle beaucoup, mais avec énormément d’ambigüité : les “boomers” seraient responsables de l’état du monde d’aujourd’hui, mais il faut protéger les “séniors”, car iels sont plus fragiles ; il faut penser à grand-maman et se protéger de la Covid-19 pour lui rendre visite à Noël, mais on l’a reléguée dans un home pour qu’elle ne nous pèse pas trop (…) La relation amour/haine envers les vieux et les vieilles mérite qu’on s’y attarde, qu’on la décortique, qu’on tente d’appréhender ses sources. »

On pourrait paraphraser ce début en reprenant : les jeunes, on en parle beaucoup mais avec énormément d’ambigüité… Mais laissons plutôt la parole à un jeune homme qui eut un jour 20 ans (et qui mourut jeune et engagé) :

« J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. Tout menace de ruine un jeune homme : l’amour, les idées, la perte de sa famille, l’entrée parmi les grandes personnes. Il est dur à apprendre sa partie dans le monde. À quoi ressemblait notre monde ? Il avait l’air du chaos que les Grecs mettaient à l’origine de l’univers dans les nuées de la fabrication. Seulement on croyait y voir le commencement de la fin, de la vraie fin, et non de celle qui est le commencement d’un commencement ».

Cette citation de l’écrivain Paul Nizan [2], (et dont les deux premières phrases furent reprises comme un slogan par les jeunes en révolte de mai 68) est mise en exergue dans notre numéro consacré aux « jeunes » parce qu’elle résonne étrangement avec l’actualité. Amour, famille, engagement, travail, monde chaotique, … Selon des sondages récents, une grande partie des jeunes entre 18 et 25 ans n’ont peu ou pas de vie sexuelle, iels remettent en question le modèle familial du couple monogame, sont très touché·es par les combats écologistes et notamment en ce qui concerne le climat. Victimes des ravages psychologiques dus à la crise sanitaire récente et à la précarité économique qui a été accentuée par ladite crise, on dit aussi d’eux et d’elles que par les réseaux sociaux, iels sont très critiques par rapport à la science, qu’iels ne maitrisent plus la langue et que le travail n’est plus une valeur pour laquelle iels sont prêt·es à sacrifier leur bienêtre de vie. Iels seraient paresseux·euses, individualistes. Iels seraient désengagé·es, abstentionnistes et déconnecté·es… du vrai monde. Décourageante jeunesse ?

Et pourtant ! En août 2018, à New-York, lors de la 67e conférence du département de l’information pour les organisations non gouvernementales intitulée « Nous, peuples : trouver ensemble des solutions mondiales aux problèmes mondiaux », une déclaration intitulée « Nous l’avenir » porte les revendications engagées des « jeunes » :

« Nous les jeunes, grâce à nos capacités uniques et à notre dynamisme, propulsons l’humanité vers un nouvel avenir. Aujourd’hui, des millions de familles sont toujours victimes de l’extrême pauvreté, luttent pour accéder aux ressources, même de base, comme l’éducation, les soins de santé et l’emploi. Aujourd’hui, un quart des jeunes du monde vit encore dans l’ombre des conflits violents, la traite des êtres humains en passant par l’abus d’alcool ou d’autres drogues qui menacent de porter préjudice à notre avenir. Aujourd’hui, toute la planète Terre est touchée par la dégradation de l’environnement ; les populations et les autres êtres vivants sont menacés par la pollution, les changements climatiques, l’élévation du niveau de la mer et bien d’autres conséquences du développement humain. Si nous ne nous participons pas à une action concertée dès maintenant, nous n’aurons peut-être plus la Terre sur laquelle vivre demain. »

Encourageante jeunesse ?

D’une part, il y a donc ce qu’on dit ou ce que l’on médit des jeunes comme une catégorie sociologique et générationnelle homogène (c’est dans ce sens que Pierre Bourdieu écrivait dans les années 1970 que « la jeunesse n’est qu’un mot » (tant elle est diversifiée socialement, culturellement, de façon genrée, géographique, etc.) ; d’autre part, une déclaration politique tout aussi homogène, comme une sorte d’idéalisation d’une jeunesse progressiste, collective, unanime aux préoccupations sociales et écologiques.

Il y a des jeunesses multiples, complexes, progressistes comme réactionnaires, pacifiques comme violentes. Dans ce numéro nous avons eu à cœur de montrer des pratiques politiques, sociales, culturelles décortiquées à l’aune d’une lecture générationnelle.

Alors qu’iels font souvent face au mépris, à la violence ou encore à l’ignorance de leurs ainé·es, les jeunes se battent pour se faire une place, se construire individuellement et collectivement et tenter de faire société à leur manière… Pour la journaliste Salomé Saqué, autrice de Sois jeune et tais-toi, « Il est trop facile de stigmatiser la jeunesse en la traitant d’incapable, d’inculte et de geignarde tout en oubliant que les politiques publiques lui tournent le dos, qu’elle rencontre des difficultés plus rudes que ses ainés à l’entrée de la vie professionnelle, que le chômage la guette même à la sortie de longues études, que le changement climatique compromet son avenir et que la dernière pandémie lui a volé ses années étudiantes. Autrement dit, quand certains clament que la jeunesse : « C’était mieux avant », ils oublient que le contexte l’était peut-être également. »

Le dossier de ce numéro entend également se situer dans une perspective d’écoute. Nous avons voulu donner une place aux jeunes en essayant au maximum de recueillir la parole et d’offrir une tribune d’écriture aux concerné·es, qu’iels soient jeunes ou un peu moins, vieux et vieilles qui ont été jeunes en leur temps !

Nous assumons bien entendu notre subjectivité quant aux sujets et aux intervenant·es choisi·es. Nous avons cherché des thématiques « canoniques » comme la culture des jeunes, les jeunes issus de l’immigration, la violence et la jeunesse, la jeunesse subversive… mais dans des configurations formelles diverses (interviews, échanges croisés) et sur des sujets variés. Ainsi deux jeunes chercheur·euses appréhendent le rap, généralement considéré comme une musique de jeunes, à travers des insultes âgistes envers le rappeur Orelsan sur les réseaux sociaux. Vraie violence et discrimination ou punchline humoristique des jeunes fans ? La punchline, artifice rhétorique faussement subversif et violent ou vrai renouvellement poétique ?

C’est encore de rap, de rappeur et de rappeuse dont traite la contribution suivante. Paola Stévenne, autrice et réalisatrice, a donné la parole à des jeunes dans son documentaire B-Boys / Fly-Girl sorti en 2004 et aujourd’hui visible sur Youtube [3]. Elle a offert une place et a donné la parole à des jeunes exclu·es de l’espace médiatique en créant pour elleux un endroit de partage et d’échanges. Au fil du tournage, Paola a pu recueillir leurs mots, leur ressenti et, surtout, leur besoin d’être entendu·es. Elle nous raconte ce qu’elle a vécu comme une aventure humaine davantage que comme un projet professionnel en posant d’emblée un choix politique et esthétique de montrer sans parler au nom de … comme elle nous le dit « (…) les jeunes, je ne peux pas parler à leur place, je ne suis pas elles et eux ! Et ce n’est pas une question de légitimité ou de la coquetterie. C’est du professionnalisme : mon métier ne consiste pas à parler pour quelqu’un·e d’autre. La question de la rencontre est au centre de mon travail ».

La sociologue Camille Peugny proposait en 2021 dans Pour une politique de la jeunesse « une révolution dans la manière de considérer la jeunesse » et plaidait pour une nouvelle conception politique et philosophique de la jeunesse pour « avoir le temps d’être jeune ». Le texte de Frédéric Personat interroge le caractère profondément subversif des jeunesses face à des forces opposées, qu’elles soient progressistes ou réactionnaires qui les empêchent de remettre en cause le système sociétal actuel. Par le biais de l’analyse de l’annonce par le ministre de l’Intérieur français de la dissolution du mouvement Les Soulèvements de la terre, l’auteur se demande si la jeunesse est encore en mesure de crier son désarroi.

C’est aussi de terre, notamment, dont il est question dans le texte de la militante et autrice Fatima Ouassak. Alors qu’en juin dernier, l’adolescent Nahel Merzouk a été exécuté d’une balle par la police française, elle raconte ce que vivent les jeunes des quartiers populaires, entre déracinement, présence policière, pollution atmosphérique, stigmatisation, manque de perspectives éducatives et professionnelles. Que font-iels pour faire face à ces discriminations structurelles ? Comment peuvent-iels s’organiser pour réinvestir leur quartier, cette terre qui les a vu naitre et où iels sont perçu·es comme étranger·es ?

Notre numéro se clôture naturellement par la parole incarnée par une jeune militante d’aujourd’hui. Adèle (prénom d’emprunt) est engagée depuis plusieurs années dans l’USE (Union Syndicale Étudiante). Au cours de notre entretien, elle partage les raisons de son engagement, et pourquoi elle pense qu’aujourd’hui, le syndicalisme est encore et toujours un puissant outil de lutte. Ses combats contre la précarité étudiante, contre la marchandisation des universités viennent se joindre à la lutte des salarié·es des supermarchés Delhaize car, comme elle le dit « Cela parait logique de participer aux piquets de grève de Delhaize, par exemple, même si nous n’y travaillons pas car ce n’est pas la société que nous défendons et qu’il est nécessaire que les étudiant·es aussi se bougent pour défendre des conditions de travail décentes et des acquis sociaux ». Solidarité à tous les étages pour les jeunes syndicalistes ? La convergence des luttes est visiblement au cœur de la militance d’Adèle, pour faire le pont entre ces deux dossiers « Vieux et vieilles » et celui de ce numéro. Comme elle le dit « Je trouve que parfois, j’ai davantage intérêt à me battre avec une mamie (sic) pour sa retraite qu’avec mon camarade de classe ».

Signé : les deux mamies coordinatrices de ce dossier


[1Voir notre dossier « Vieilles et vieux » paru en mai 2022

[2Sa mort à trente-cinq ans en fait pour Jean-Paul Sartre un auteur éternellement jeune, qui n’a pas connu les compromissions de l’après-Seconde Guerre mondiale, et qui parle toujours aux jeunes révolté·es : « À présent, que les vieux s’éloignent, qu’ils laissent cet adolescent parler à ses frères ». https://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_Nizan

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Laurence Rosier


Auteur

Née en 1967, Laurence Rosier est licenciée et docteure en philosophie et lettres. Elle est professeure de linguistique, d’analyse du discours et de didactique du français à l’ULB. Auteure de nombreux ouvrages, elle a publié plus de soixante articles dans des revues internationales, a organisé et participé à plus de cinquante colloques internationaux, codirigé de nombreux ouvrages sur des thèmes aussi divers que la ponctuation, le discours comique ou la citation ou encore la langue française sur laquelle elle a coécrit M.A. Paveau, « La langue française passions et polémiques » en 2008. Elle a collaboré au Dictionnaire Colette (Pléiade).
Spécialiste de la citation, sa thèse publiée sous le titre « Le discours rapporté : histoire, théories, pratiques » a reçu le prix de l’essai Léopold Rosy de l’Académie belge des langues et lettres. Son « petit traité de l’insulte » (rééd en 2009) a connu un vif succès donnant lieu à un reportage : Espèce de…l’insulte est pas inculte. Elle dirige une revue internationale de linguistique qu’elle a créée avec sa collègue Laura Calabrese : Le discours et la langue. Avec son compagnon Christophe Holemans, elle a organisé deux expositions consacrées aux décrottoirs de Bruxelles : « Décrottoirs ! » en 2012.
En 2015, elle est commissaire de l’exposition « Salope et autres noms d’oiselles ». En novembre 2017 parait son dernier ouvrage intitulé L’insulte … aux femmes (180°), couronné par le prix de l’enseignement et de la formation continue du parlement de la communauté WBI (2019). Elle a été la co-commissaire de l’expo Porno avec Valérie Piette (2018).
Laurence Rosier est régulièrement consultée par les médias pour son expertise langagière et féministe. Elle est chroniqueuse du média Les Grenades RTBF et à La Revue nouvelle (Blogue de l’irrégulière). Elle a été élue au comité de gestion de la SCAM en juin 2019.
 Avec le groupe de recherche Ladisco et Striges (études de genres), elle développe des projets autour d’une linguistique « utile » et dans la cité.

July Robert


Auteur

July Robert est autrice et traductrice. Elle est également chroniqueuse littéraire pour divers médias belges.