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Corset de papier, de Lucie Barette

Numéro 07 – 2022 presse féminine - par July Robert -

Lucie Barette nous raconte l’histoire de ces « magazines féminins » censés être faits, pensés et écrits pour les femmes. « Que disent les journaux de mon rapport à ce qui me qualifie de public cible ? […] Et à quel moment être une femme est-il devenu une spécialisation nécessitant sa propre presse ? »

Axelle en Belgique et La Déferlante en France, pour ne prendre que ces deux exemples, sont deux revues qui abordent les questions de société sous le prisme du genre et prennent le contrepied de ce que l’on nomme la « presse féminine ». Ces médias, que l’on voit se multiplier, aujourd’hui, s’attèlent à renverser le paradigme et à permettre aux femmes [1] de s’émanciper d’un monde médiatique intégré à la société capitaliste patriarcale. Touchant davantage les femmes, elles ne se destinent pas volontairement à un lectorat féminin. Médias indépendants, ces revues s’attachent à déconstruire les mécanismes sociétaux à l’œuvre et se veulent « boite à outils » pour penser les grandes questions de société sous le prisme du genre. En deux mots, elles pratiquent un « journalisme situé et actif » dans une volonté affirmée de favoriser l’émancipation collective des femmes au travers de l’intervention féminine.

Dans un souci de développement de la puissance d’agir des femmes et en se démarquant des modèles économiques imposés aux médias écrits, ces magazines donnent la parole aux premières concernées, leur offrant un espace d’expression dont elles sont encore majoritairement privées dans la presse généraliste. Comme l’affirme Sabine Panet, rédactrice en chef d’Axelle, « Dans les médias mainstream, il est alors difficile de faire passer un sujet sur les violences de genre. Pour être accepté, le sujet doit être légitimé par une parole experte. Soit le savant (souvent un homme) de la rédaction, qui confirme aimablement que le sujet est valable et pas trop féministe. »

Mais comment en est-on arrivé là ? Dans son ouvrage Corset de papier, l’autrice Lucie Barette nous raconte l’histoire de ces « magazines féminins » censés être faits, pensés et écrits pour les femmes. Mais comme elle le dit très justement, « Je serais chasseuse, joueuse d’échecs, yogi, tricoteuse, j’achèterais la revue adéquate de la même façon non ? C’est tout de même étrange parce que je n’ai pas l’impression qu’être une femme soit un de mes choix, encore moins un de mes loisirs. Que disent les journaux de mon rapport à ce qui me qualifie de public cible ? […] Et à quel moment être une femme est-il devenu une spécialisation nécessitant sa propre presse ? » Ce livre, ancré dans la situation française, retrace l’histoire de la presse dite féminine depuis le milieu du XIXe siècle à nos jours, alors que les lignes bougent aujourd’hui plus que jamais à l’ère post #MeToo.

À l’époque de la naissance de la presse, dans les années 1830, si les femmes veulent écrire, elles sont contraintes de se plier au monde médiatique d’alors en étant cantonnées dans leurs domaines d’influence. Elles sont en outre sommées de rester discrètes et ne peuvent parler politique car, historiquement, la loi française interdit la politique dans la presse féminine. Assez rapidement, en plus de l’arsenal législatif mis en place pour exclure les femmes de la sphère politique et publique en général, les discours scientifiques et littéraires renvoient les femmes à une pseudo-essence féminine et donc, au foyer. Mais ô malheur, on se rend vite compte que les femmes au foyer peuvent toujours écrire ! Or, l’écriture constitue une arme puissante d’émancipation. « Il fallait donc que nos phallocrates y remédient. Il leur a suffi de reconvoquer la science : en plus de les affirmer moins intelligentes (parce que tout est concentré dans l’utérus, on s’en souvient), les femmes sont considérées comme plus sujettes à l’hystérie (l’utérus, encore et toujours). Et qu’est-ce qui provoque les crises d’hystérie selon ces messieurs ? Non pas l’enfermement social, non pas les injustices, non pas les violences : non, l’hystérie est présentée comme provoquée par les activités de réflexion et de concentration dont la lecture et l’écriture. Comprenez bien, les femmes procréent. Elles ne créent pas. »

Sans possibilité d’assumer une ligne éditoriale directement politique, les rédactions de presse féminine s’orientent vers le domaine dans lequel elles avaient conscience de leur influence. Le foyer, le domestique, la religion… la morale religieuse devient la ligne éditoriale de cette presse vouée à rester discrète, et surtout, à ne pas faire d’ombre à ceux qui réclament la lumière. C’est alors qu’apparaissent les romans-feuilletons, des fictions permettant aux femmes de s’accorder le droit à la parole publique.

De la même manière qu’aujourd’hui, les rédactions sont enfermées dans un modèle financier contraignant. Elles doivent se plier aux codes en vigueur et en viennent rapidement à s’adresser principalement à des lectrices/consommatrices. Déjà alors, la presse vit grâce aux annonceurs qui paient cher pour se placer dans les pages des journaux. Et comme aujourd’hui, la confusion est souvent légion entre les articles de la rédaction et les publicités, qu’il s’agisse de rapprochements formels ou de jeux de graphisme. C’est donc aussi à cette époque qu’apparait le culte du corps désincarné, disponible et corvéable, conforme à celui exigé par notre société patriarcale. S’ensuit un effacement de la puissance du corps en mouvement qui perdure malheureusement de nos jours. « Cela finit par irriter notre confiance en notre capacité d’être aimée, appréciée parce qu’on a intégré que cela passe aussi et surtout, dans notre société patriarcale, par le corps. Mon corps, le mien, celui qui change depuis toujours, ne ressemble jamais à ceux que je vois dans les pages des journaux ni sur les photos en quatre par trois placardées dans la rue. » Tous ces magazines s’inscrivent, finalement, dans un féminisme apprivoisé, lequel prône l’émancipation des lectrices, mais dans le modèle hétéropatriarcal. On pense notamment à Le conseiller des femmes (1833), Le journal des demoiselles (1833-1922), Le journal des femmes (1832). Seule exception, La Fronde fondé en 1897 par Marguerite Durand et qui sera publié jusqu’en 1930. Ce journal fut le premier en France entièrement conçu et dirigé par des femmes. Réclamant l’égalité des droits, le développement sans entraves des facultés de la femme, la responsabilité consciente de ses actes et une place de créature libre dans la société, La Fronde met en évidence toutes les inégalités dans des pages qui ne sont pas uniquement destinées aux femmes, mais entièrement conçues par elles.

Néanmoins, ce qui revient principalement dans toutes les publications du XIXe siècle, ce sont les idées de dévouement, d’effacement de l’individualité au bénéfice de la famille en proposant un modèle féminin qui s’accommode de celui imposé par l’hétéro-patriarcat blanc. On pourrait penser que ces journaux féminins ont l’excuse du temps, d’une société hors d’âge prônant l’apolitisme des femmes, mais en réalité, on en perçoit toujours la trame aujourd’hui. « Dans sa préface à l’indispensable Femmes-femmes sur papier glacé d’Anne-Marie Lugan Dardigna, Mona Chollet cite un article de Elle de 2003 : “Tout le monde n’a pas les mêmes opinions politiques. Eh oui, entre celles qui votent Gucci et celles qui votent Dior, le débat fait rage.” C’était un an après l’élection présidentielle choc de 2002, quelques semaines après des élections partielles en Ile-de-France. La dépolitisation, l’orientation des lignes éditoriales vers des sujets pensés comme féminins, ici la mode, semblent donc être toujours des outils mobilisés par la presse féminine. Il est difficile de ne pas y voir l’héritage de l’exclusion politique des femmes au XIXe siècle et la répartition sociale qui se dessine à partir du genre : les femmes s’écharpent pour des chiffons quand les hommes font de la politique. C’est commode. »

Toutes les caractéristiques de la presse féminine du XIXe siècle se perçoivent encore aujourd’hui dans les lignes éditoriales de nos journaux contemporains. Outils d’un patriarcat capitaliste blanc qui avait besoin d’une main-d’œuvre asservie et silencieuse, les médias qui étaient destinés aux femmes ont canalisé le courant puissant qui les soulevait pour réclamer ensemble des droits politiques et sociaux. Force est de constater que notre presse féminine contemporaine reste engoncée dans ce corset de papier, même si elle tente, souvent maladroitement, de s’ouvrir à des sujets plus féministes tout en gardant ce côté « glamour » qu’elle revendique.

Pourtant, certaines, aujourd’hui, ont pris le parti de déchirer ce corset. Nous évoquions Axelle, La Déferlante, mais nous pourrions également citer Panthère Première, Causette, Grazia ou Biba qui, dans leurs pages, mettent en lumière ce qui rassemble les femmes, ce qui fait commun. Ils sont à l’image des féminismes actuels, inscrits dans des courants intellectuels et militants différents et permettront peut-être, en se multipliant, de répondre au souhait que Lucie Barette émet en conclusion de son riche essai : « Nous pourrions apprendre à y laisser tomber les corsets qui continuent à nous contraindre physiquement, émotionnellement, politiquement. Nous pourrions y apprendre à nous connaitre, à nous reconnaitre : nous pourrions nous y rencontrer et y faire corps. Nous pourrions en faire un espace en non-mixité, comme un pied de nez à la face des dominants, comme un bras armé de l’adelphité. »


[1Nous utilisons ici le terme «  femme  » pour qualifier toutes les personnes assimilées femmes.

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July Robert


Auteur

July Robert est chroniqueuse littéraire pour divers médias belges, autrice et traductrice.
Elle a notamment publié Au nom des femmes. Fémonationalisme : les instrumentalisations racistes du féminisme (traduction de In the Name of Women’s Rights de la chercheuse Sara Farris) aux éditions Syllepse en décembre 2021.