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Conclusion très provisoire

Numéro 4 Avril 2009 par Lechat Benoît

avril 2009

En cher­chant une œuvre d’art pour illus­trer notre dos­sier sur la gauche fla­mande, nous n’a­vons pas résis­té à la ten­ta­tion de choi­sir la sculp­ture de bronze de Jan Fabre, Sear­ching for Uto­pia, figu­rant une tor­tue face à la Mer du Nord, prête, len­te­ment et insen­si­ble­ment, à prendre le large. C’est sans doute un tro­pisme fran­co­phone lar­ge­ment répan­du de […]

En cher­chant une œuvre d’art pour illus­trer notre dos­sier sur la gauche fla­mande, nous n’a­vons pas résis­té à la ten­ta­tion de choi­sir la sculp­ture de bronze de Jan Fabre, Sear­ching for Uto­pia, figu­rant une tor­tue face à la Mer du Nord, prête, len­te­ment et insen­si­ble­ment, à prendre le large. C’est sans doute un tro­pisme fran­co­phone lar­ge­ment répan­du de vivre notre rap­port à la Flandre sous le mode de la sépa­ra­tion, comme si nous étions pro­fon­dé­ment per­sua­dés que la Flandre et, en son sein, la gauche fla­mande nous avaient déjà quit­tés. En fait, il s’a­git d’une mau­vaise approche, nous l’a­vons déjà sou­vent écrit, parce qu’elle mani­feste en réa­li­té notre igno­rance pro­fonde, voire notre dés­in­té­rêt par rap­port aux débats publics qui concernent 60% de la popu­la­tion d’un pays auquel nous avons la cou­tume de nous dire tel­le­ment atta­chés. En ce sens, l’un des traits pro­fonds de la bel­gi­tude fran­co­phone, ce serait d’a­bord sa mécon­nais­sance de l’autre bel­gi­tude, celle selon laquelle se vit une — grande — majo­ri­té de Belges fla­mands. Et cette mécon­nais­sance ne serait d’ailleurs pas fon­da­men­ta­le­ment dis­tincte de notre éloi­gne­ment par rap­port à la réa­li­té poli­tique de notre propre espace poli­tique wal­lon et bruxel­lois, ni de notre refus de nous en pré­oc­cu­per réel­le­ment qui se mani­feste dans le mépris com­mu­né­ment par­ta­gé pour les ques­tions dites de tuyau­te­rie institutionnelle.

En ce sens, le pré­sent dos­sier est tout autant une inter­pel­la­tion à la gauche fran­co­phone qu’à la gauche fla­mande. Et il impor­te­ra de la pro­lon­ger comme telle, en tâchant d’ap­pro­fon­dir une dis­cus­sion cru­ciale pour notre vivre ensemble, que ce soit sous la forme de débat public, ou sous la forme de nou­velles contri­bu­tions au dos­sier per­ma­nent que nous ouvrons sur le site inter­net de La Revue nou­velle et qui connaî­tra, nous y comp­tons bien, des pro­lon­ge­ments dans la revue de papier.

Nous avons en effet l’im­pres­sion de n’a­voir qu’à peine entrou­vert une porte don­nant accès à une réelle pos­si­bi­li­té de renou­vel­le­ment de la dis­cus­sion poli­tique entre Belges fla­mands et fran­co­phones. Répé­tons-le, il ne s’a­git aucu­ne­ment de se sub­sti­tuer à ceux qui dis­posent de la légi­ti­mi­té démo­cra­tique, mais de ten­ter d’a­li­men­ter le tra­vail ins­ti­tu­tion­nel par le débat sur les évo­lu­tions de notre société.

S’il y a en effet bien un constat qui est par­ta­gé par la plu­part de nos contri­bu­teurs fla­mands, c’est que les évo­lu­tions ins­ti­tu­tion­nelles ne peuvent être dis­jointes des évo­lu­tions sociales, poli­tiques et idéo­lo­giques que tra­verse la socié­té sur le long terme.

Dans ce sens, nous pen­sons avec Dirk Hole­mans que le concept de gauche doit être refor­mu­lé, comme il l’a été tout au long de son his­toire, enta­mée le 27 août 1789 à Ver­sailles quand il a dis­tin­gué par­ti­sans et oppo­sants du veto royal sur les déci­sions des repré­sen­tants de la nation. La nais­sance de la gauche est donc contem­po­raine de la nais­sance de la moder­ni­té démo­cra­tique et de la ten­ta­tive de sor­tie des socié­tés tra­di­tion­nelles d’An­cien Régime. Ludo Abicht a d’ailleurs bien iden­ti­fié dans la célèbre phrase du Mani­feste du Par­ti com­mu­niste de 1848 la matrice idéelle com­mune à toutes les gauches euro­péennes qui réside dans la construc­tion d’une socié­té où « le libre déve­lop­pe­ment de cha­cun est la condi­tion du libre déve­lop­pe­ment de tous ». Aujourd’­hui, ce cli­vage qui, en Bel­gique, fut d’a­bord incar­né, faut-il le rap­pe­ler, par les libé­raux qui consti­tuèrent le pre­mier par­ti de gauche, ne se résume plus seule­ment ni à la conquête des liber­tés indi­vi­duelles, ni à la lutte des classes, ni à la conquête de la pro­prié­té des moyens de pro­duc­tion, ni au suf­frage uni­ver­sel comme moyen d’é­man­ci­pa­tion. La mon­dia­li­sa­tion et sur­tout la crise éco­lo­gique glo­bale nous invitent en effet à réin­ter­ro­ger en pro­fon­deur le pro­jet de la moder­ni­té et à pen­ser à nou­veaux frais la manière de réar­ti­cu­ler aujourd’­hui le « libre déve­lop­pe­ment de cha­cun » et le « libre déve­lop­pe­ment de tous » dans un monde aux res­sources limi­tées, tout en repre­nant et en modi­fiant les formes anté­rieures du clivage.

Mais bien avant la prise de conscience éco­lo­gique de la fin du siècle, l’in­ven­tion de l’É­tat-nation au XIXe siècle avait pro­po­sé sa réponse. L’É­tat belge avec sa Consti­tu­tion révo­lu­tion­naire de 1830 en fut l’un des ava­tars. Mais dans un pre­mier temps, l’é­man­ci­pa­tion s’y limi­ta à celle de la bour­geoi­sie qui était alors fran­co­phone, en Flandre comme en Wal­lo­nie. Le cli­vage lin­guis­tique vint alors se gref­fer sur le cli­vage social que la démo­cra­tie libé­rale avait pareille­ment refou­lé, avec il est vrai la com­pli­ci­té active du par­ti catho­lique qui voyait d’un très mau­vais œil la per­cée du mou­ve­ment socia­liste en Flandre, comme par­tout ailleurs. Mais com­ment ces cli­vages se tra­duisent-ils encore aujourd’­hui dans la socié­té mise à part leur ins­crip­tion dans les ins­ti­tu­tions de l’É­tat social ain­si que dans les ins­ti­tu­tions régio­nales et com­mu­nau­taires qui ont été pro­duites pour les apai­ser ? Dans quel état exact se trouvent aujourd’­hui les mou­ve­ments sociaux qui les ont fait naître ? L’in­di­vi­dua­li­sa­tion for­ce­née des pra­tiques sociales telle qu’elle a été accé­lé­rée par le néo­li­bé­ra­lisme et par les nou­velles tech­no­lo­gies de la com­mu­ni­ca­tion ont modi­fié les formes du lien social dans tout le monde indus­tria­li­sé et la Flandre ne fait aucu­ne­ment — très loin de là — excep­tion à cette évo­lu­tion de fond. On en vien­drait presque à l’é­mer­gence d’une forme de « natio­na­lisme sans nation », selon l’ex­pres­sion d’Al­bert Bas­te­nier, tant la dimen­sion col­lec­tive de l’en­ga­ge­ment semble briller par son absence dans le natio­na­lisme fla­mand actuel, mais c’est loin d’être une spé­ci­fi­ci­té flamande.

Mais quel que soit le posi­tion­ne­ment de nos contri­bu­teurs par rap­port au mou­ve­ment fla­mand, ils mani­festent majo­ri­tai­re­ment un sou­ci com­mun de refon­der la Bel­gique, même s’ils sont loin d’être d’ac­cord sur la manière de pro­cé­der. En tout cas, nous pen­sons à ce stade qu’il n’est pas pos­sible de refon­der le pro­jet belge, sans mener en même temps une inter­ro­ga­tion cri­tique sur les impasses dans les­quelles se trouve aujourd’­hui la moder­ni­té démo­cra­tique qui l’a fait naître. Cela implique notam­ment de ris­quer le débat sur les limites de l’in­di­vi­dua­lisme, tel que le sug­gère Dirk Hole­mans, mais à condi­tion évi­dem­ment de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Autre­ment dit, d’ac­cord pour une cri­tique des ravages que le modèle néo­li­bé­ral a pro­vo­qués sur notre socié­té et pas seule­ment sur les plus défa­vo­ri­sés d’entre nous, en conta­mi­nant une par­tie des mou­ve­ments et des par­tis de gauche… D’ac­cord aus­si pour remettre en ques­tion le pro­duc­ti­visme for­ce­né dont on ne fait que com­men­cer à mesu­rer les impasses.

Mais nous ne pou­vons évi­dem­ment liqui­der les acquis démo­cra­tiques que repré­sentent nos ins­ti­tu­tions sociales, régio­nales et com­mu­nau­taires qui ont cher­ché de manière tâton­nante à com­bi­ner le res­pect de la soli­da­ri­té avec celui des iden­ti­tés. Ce n’est d’ailleurs pas le pro­pos de Dirk Holemans.

Ce tra­vail de refon­da­tion doit-il pas­ser par une « sépa­ra­tion » pour mieux se retrou­ver, comme le sug­gère Jef Turf ? Ce n’est pas évident, ne fût-ce que sur un plan prag­ma­tique, mais la piste montre que les pos­si­bi­li­tés de la méthode bien belge d’«union par la sépa­ra­tion » (bien incar­née par la pila­ri­sa­tion) ne sont pas encore épui­sées… Nous signons en tout cas des deux mains pour l’i­dée avan­cée par Luc Bar­bé d’un tra­vail de mise à plat des dif­fé­rends com­mu­nau­taires et des conten­tieux his­to­riques entre Fla­mands et fran­co­phones, que ce soit sur un plan intel­lec­tuel ou sur un plan poli­tique. Mais il s’a­git d’a­bord d’un tra­vail d’his­to­riens et peut-être faut-il com­men­cer par s’as­su­rer des condi­tions de pos­si­bi­li­té d’as­si­mi­la­tion col­lec­tive de leur tra­vail, notam­ment celui déjà livré par des his­to­riens des deux com­mu­nau­tés pour pro­duire la Nou­velle his­toire de Bel­gique ou le col­lec­tif Nation et Démo­cra­tie. On reste tou­jours fas­ci­né par l’i­gno­rance des Belges — et sin­gu­liè­re­ment celle des repré­sen­tants poli­tiques — quant à leur propre his­toire. À tel point qu’on peut se deman­der si la « déshis­toire », terme inven­té par l’é­cri­vain wal­lon Jean Lou­vet, n’est pas l’un des traits consti­tu­tifs de notre iden­ti­té poli­tique commune…

Plus prag­ma­ti­que­ment, un dia­logue entre forces de gauche au-delà de la fron­tière lin­guis­tique et notam­ment entre par­tis socia­listes reste indis­pen­sable. On ne mesure pas encore très bien l’im­pact his­to­rique de l’ab­sence du SP.A du gou­ver­ne­ment fédé­ral. Mais il faut bien se rendre compte du fait qu’en Flandre, en ce com­pris à gauche, il y a une convic­tion de plus en plus large que le fédé­ral ne marche pas, comme le sou­ligne Carl Devos. Sans doute, l’é­loi­gne­ment insen­sible des opi­nions publiques et des intel­lec­tuels y sont-ils pour quelque chose… Mais les ins­ti­tu­tions fédé­rales doivent être assu­ré­ment refondées.

Avant cela, il s’a­git aus­si et sur­tout de conso­li­der les condi­tions de pos­si­bi­li­té d’un dia­logue franc à défaut d’être tou­jours consen­suel. La pre­mière, pour ce qui nous concerne, nous fran­co­phones, wal­lons ou bruxel­lois, est de ces­ser de refu­ser d’as­su­mer notre propre ancrage et de par­fois dis­si­mu­ler le par­ti­cu­la­risme par­ti­san le plus plat der­rière des grandes pro­fes­sions de foi fédé­ra­listes, comme le pointent bien Dave Sinar­det et Luc Bar­bé. De même, au lieu de nous poser la ques­tion de savoir pour­quoi la gauche fla­mande est si faible, ne devons-nous pas nous inter­ro­ger luci­de­ment sur les causes de la force élec­to­rale de la gauche fran­co­phone, du moins si on la situe dans les com­pa­rai­sons euro­péennes ? Il y a peut-être un lien à faire entre ce phé­no­mène et le reproche de par­ti­cu­la­risme par­ti­san évo­qué plus haut… Nous sommes en tout cas soli­de­ment invi­tés à balayer devant notre porte et à mettre un terme à toute une série de situa­tions de détour­ne­ments de l’in­té­rêt géné­ral au pro­fit des inté­rêts par­ti­cu­liers, ce qui consti­tue réel­le­ment l’en­jeu déci­sif des pro­chaines légis­la­tures régio­nales et com­mu­nau­taires. Cela vaut d’ailleurs autant pour la Wal­lo­nie que pour Bruxelles. Il serait à cet égard bien trop com­mode de reje­ter une ana­lyse telle que celle de Luc Bar­bé comme une forme de chan­tage… Même si, par ailleurs, il faut tordre le coup à un dis­cours trop sou­vent enten­du en Flandre, en ce com­pris à gauche, selon lequel le refi­nan­ce­ment des Com­mu­nau­tés a vidé les caisses du fédé­ral. En effet, l’im­pact bud­gé­taire de la réforme fis­cale est au moins le double de celui du refi­nan­ce­ment indis­pen­sable pour l’é­cole… Il faut aus­si que les par­tis fla­mands com­prennent qu’ils ne peuvent pas deman­der à leurs homo­logues de s’en­ga­ger dans des réformes qui auraient pour effet auto­ma­tique et fatal de réduire les moyens à la dis­po­si­tion de leurs enti­tés fédé­rées et des poli­tiques qu’elles mènent.

Mais répé­tons-le, notre convic­tion se ren­force que le fédé­ra­lisme n’a pas d’a­ve­nir s’il ne se fonde pas sur la réci­pro­ci­té1, la soli­da­ri­té et la res­pon­sa­bi­li­té, ain­si que sur le res­pect des fron­tières entre enti­tés fédé­rées. Dave Sinar­det salue d’ailleurs bien les avan­cées qui sont actuel­le­ment menées dans les trois Régions du pays dans le sens d’une recon­nais­sance du fait régio­nal bruxel­lois ain­si que dans la néces­si­té de la mise en place d’une cir­cons­crip­tion fédé­rale. Len­te­ment, mais aus­si sûre­ment que la tor­tue de Jan Fabre, cette piste fait son che­min dans le monde démo­cra­tique belge. D’autres évo­lu­tions posi­tives sont pos­sibles. Même si les temps ne sont pas tou­jours pro­pices, nous conti­nue­rons d’es­sayer d’y contribuer

  1. Voir Benoît Lechat, « Soli­da­ri­té, condes­cen­dance, estime : sor­tir de la fosse aux Wal­lons », La Revue nou­velle, août 2004, en ligne sur le site .

Lechat Benoît


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