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Comment ne pas parler d’Israël ?

Numéro 8 Août 2014 par La Revue nouvelle

août 2014

Com­ment ne pas par­ler du conflit israé­­lo-pales­­ti­­nien dans notre édi­to­rial ? Les jour­naux en sont pleins, les réseaux sociaux en bruissent, les conver­sa­tions s’en rem­plissent. Com­ment évi­ter le sujet ? Mais com­ment par­ler du conflit israé­­lo-pales­­ti­­nien ? Rap­pe­ler que le res­pect de la léga­li­té inter­na­tio­nale devrait être un préa­lable ? Qu’elle devrait s’imposer à l’ensemble des forces en pré­sence ? Qu’il serait […]

Com­ment ne pas par­ler du conflit israé­lo-pales­ti­nien dans notre édi­to­rial ? Les jour­naux en sont pleins, les réseaux sociaux en bruissent, les conver­sa­tions s’en rem­plissent. Com­ment évi­ter le sujet ?

Mais com­ment par­ler du conflit israé­lo-pales­ti­nien ? Rap­pe­ler que le res­pect de la léga­li­té inter­na­tio­nale devrait être un préa­lable ? Qu’elle devrait s’imposer à l’ensemble des forces en pré­sence ? Qu’il serait temps que la poli­tique inter­na­tio­nale soit plus que des jeux de coa­li­tions plus ou moins cyniques et de vœux plus ou moins pieux ? Faire assaut de bana­li­tés, donc ?

À moins que cet énième réveil d’un conflit inter­mi­nable soit l’occasion de nous inter­ro­ger sur le regard que nous por­tons sur l’actualité. Les conflits ne manquent en effet pas, à l’heure actuelle : entre l’instauration d’un cali­fat sur une par­tie de l’Irak et la résur­rec­tion du sta­tut de dhim­mi1, les sou­bre­sauts du Sud-Sou­dan, les mil­lions de morts congo­lais au cours des der­nières années et, bien enten­du, le bain de sang syrien, on peut se deman­der pour­quoi les « quelques » cen­taines de morts civiles pales­ti­niennes occupent à ce point l’espace média­tique, tel­le­ment plus que les atro­ci­tés « concurrentes ».

Il n’est bien enten­du pas ques­tion de dire que les morts des ter­ri­toires pales­ti­niens occu­pés sont quan­ti­té négli­geable, mais, face à des poli­tiques de viol sys­té­ma­tique, à l’instauration d’une théo­cra­tie par­ti­cu­liè­re­ment bor­née et mena­çante ou à des mas­sacres déli­bé­rés de civils à l’échelle d’un pays entier, l’inégalité de nos foca­li­sa­tions média­tiques demeure dif­fi­cile à comprendre.

À cela, sans doute, quelques raisons.

En pre­mier lieu, on pour­rait poin­ter l’ancienneté du conflit. Tout qui s’intéresse quelque peu à l’actualité inter­na­tio­nale se rap­pelle avoir été confron­té de mul­tiples fois à des récits sur la créa­tion de l’État d’Israël, les guerres contre les pays arabes, l’occupation, la colo­ni­sa­tion, les inti­fa­das, les négo­cia­tions de paix, les puni­tions col­lec­tives, les atten­tats, etc. Tant de récits qui créent une fami­lia­ri­té par­ti­cu­lière, une proxi­mi­té avec la région. Sans doute aus­si, le sta­tut par­ti­cu­lier de la « Terre sainte » dans notre culture par­ti­cipe-t-il de cette proxi­mi­té. Nous aus­si, sommes atta­chés à cette région par des récits millénaires.

En deuxième lieu, il faut rele­ver l’organisation des pro­ta­go­nistes. Les pays occi­den­taux sont, depuis long­temps, pris à témoin par les uns et les autres. Depuis le temps qu’ils sont aux prises, Israé­liens et Pales­ti­niens se sont orga­ni­sés : ils dis­posent de réseaux asso­cia­tifs, ont leurs par­ti­sans et leurs relais poli­tiques et média­tiques. Il est ain­si bien plus aisé de mobi­li­ser pour une mani­fes­ta­tion, d’obtenir une inter­view ou de relayer ses posi­tions auprès des poli­tiques s’il est ques­tion du conflit israé­lo-pales­ti­nien que si l’on parle du Sud-Sou­dan ou de la Syrie. La réac­ti­va­tion régu­lière du conflit et celle des réseaux de dif­fu­sion de l’information accroit notre réac­ti­vi­té médiatique.

En troi­sième lieu, la pré­sence sur notre sol de com­mu­nau­tés orga­ni­sées sus­cep­tibles d’une adhé­sion « natu­relle » à la cause d’un camp ou d’un autre semble peser. Il n’est bien enten­du pas ques­tion d’affirmer que tout citoyen musul­man est soli­daire du tir aveugle de roquettes hors de tout objec­tif mili­taire, ni de sou­te­nir que chaque citoyen juif est indé­fec­ti­ble­ment soli­daire de la colo­ni­sa­tion israé­lienne de peu­ple­ment dans les ter­ri­toires occu­pés. Cepen­dant, le conflit israé­lo-pales­ti­nien est deve­nu, pour cer­tains de nos conci­toyens, le sym­bole de ques­tions dou­lou­reuses, l’abcès de fixa­tion de pro­blé­ma­tiques liées à l’immigration, au rap­port au reli­gieux ou à notre pas­sé anti­sé­mite et colo­nia­liste. Le conflit israé­lo-pales­ti­nien n’est pas qu’une suc­ces­sion d’évènements, il est un symbole.

Qua­triè­me­ment, il faut recon­naitre que l’opposition entre « Pales­ti­niens musul­mans » et « Juifs israé­lites », si elle tra­hit la réa­li­té poli­tique et colo­niale du conflit, si elle oublie les com­mu­nau­tés chré­tiennes de la région, si elle fait fi de la com­plexi­té de la rela­tion entre judéi­té et judaïsme, per­met de pro­po­ser des lec­tures du conflit frap­pées au coin du bon sens et de l’évidence. Dans notre propre uni­vers de pen­sée qui conti­nue de pei­ner à consi­dé­rer que l’on puisse être à la fois musul­man et inté­gré à la socié­té belge, ces récits font mouche ; de même que de vieux dis­cours anti­sé­mites aident à consi­dé­rer cer­tains rac­cour­cis comme allant de soi. Les récits en ques­tion trouvent donc un écho par­ti­cu­lier dans nos espaces médiatiques.

Enfin, il ne faut pas non plus négli­ger le fait que le der­nier conflit colo­nial qu’est sans doute le conflit israé­lo-pales­ti­nien résonne par­ti­cu­liè­re­ment aux oreilles occi­den­tales qui sont les nôtres. Sans doute y voyons-nous l’impasse qu’il nous a fal­lu du temps à déce­ler chez nous, sans doute aus­si nous rap­pe­lons-nous l’apartheid, sté­rile ten­ta­tive de main­te­nir une situa­tion colo­niale, sans doute nous remé­mo­rons-nous les mas­sacres de la déco­lo­ni­sa­tion fran­çaise. Entre expé­rience des déco­lo­ni­sa­tions et mau­vaise conscience vis-à-vis de nos propres colo­ni­sa­tions, le conflit israé­lo-pales­ti­nien nous parle. Si l’on y ajoute notre propre et mil­lé­naire res­pon­sa­bi­li­té his­to­rique dans une judéo­pho­bie entê­tante et meur­trière qui a pous­sé de nom­breux Juifs d’Europe à fuir cette der­nière et à créer l’État d’Israël, on peut com­prendre cer­taines sen­si­bi­li­tés à fleur de peau.

Il faut le recon­naitre, bien des fac­teurs concourent à faire du conflit israé­lo-pales­ti­nien un récit majeur de notre hyper­ac­tif sys­tème poli­ti­co-média­tique. L’attention dont béné­fi­cient les pro­ta­go­nistes de ce drame n’est pas injus­ti­fiée, loin de là, mais elle ne devrait pas nous empê­cher de nous inter­ro­ger sur nos céci­tés, celles qui font que l’on peut conti­nuer de mas­sa­crer tran­quille­ment dans tant de régions du monde. Nous, si ver­tueux démo­crates, recon­nais­sons-nous vrai­ment la même valeur à chaque vie humaine ?

  1. La sta­tut de dhim­mi garan­tit la liber­té reli­gieuse contre le paie­ment d’un impôt spé­cial « de pro­tec­tion » au pou­voir musulman.

La Revue nouvelle


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