Skip to main content
logo
Lancer la vidéo

Comment créer une nouvelle modernité « verte » ?

Numéro 5 - 2015 par Ulrich Beck

juillet 2015

Le dis­cours sur la poli­tique cli­ma­tique reste encore trop confi­né aux milieux des experts. Ce dis­cours éli­tiste ignore les inté­rêts et les opi­nions des popu­la­tions et des socié­tés civiles. Trans­for­mer les poli­tiques de lutte contre le défi cli­ma­tique requiert l’apport de la socio­lo­gie. L’«environnement » est un concept qui ali­mente l’ignorance des enjeux éco­lo­giques. Or, il se trouve au cœur même de la socio­lo­gie envi­ron­ne­men­tale. Si par « envi­ron­ne­ment », on n’entend que quelque chose de non humain et de non social, le concept est socio­lo­gi­que­ment vide. Et s’il inclut l’action humaine et la socié­té, il est scien­ti­fi­que­ment erro­né et poli­ti­que­ment sui­ci­daire. Il nous faut donc nous tour­ner vers une autre manière de pen­ser la socié­té du risque au niveau mon­dial en asso­ciant davan­tage de par­te­naires et en redé­fi­nis­sant le lien entre la lutte contre les inéga­li­tés et celle contre les menaces éco­lo­giques. Com­ment donc créer des poli­tiques cli­ma­tiques trans­na­tio­nales, à par­tir d’une soli­da­ri­té cos­mo­po­li­tique et du « ver­dis­se­ment » des sociétés ?

Dossier

Alors que la des­truc­tion de l’environnement menace l’espèce humaine, pour­quoi ne sus­cite-t-elle pas une réac­tion du même ordre que l’assaut de la Bas­tille ? Pour­quoi n’assiste-t-on pas à un Octobre Rouge de l’écologie ? Pour­quoi les élé­ments les plus inquié­tants du bilan à tirer de notre époque — chan­ge­ment cli­ma­tique et crise éco­lo­gique — n’ont-ils pas été abor­dés avec un enthou­siasme, une éner­gie, un opti­misme, des idéaux et un esprit démo­cra­tique tour­né vers l’avenir, tout comme furent naguère affron­tées des tra­gé­dies telles que la pau­vre­té, la tyran­nie et la guerre ? Cette ques­tion est abor­dée ici à tra­vers huit thèses.

[*I. Les poli­tiques cli­ma­tiques forment un dis­cours des­ti­né aux experts et aux élites. Ce dis­cours est trop éloi­gné de la socié­té, des citoyens et des élec­teurs ; il a igno­ré leurs inté­rêts, leurs concep­tions et leurs voix. Par consé­quent, il convient d’infléchir pro­fon­dé­ment les poli­tiques de lutte contre le chan­ge­ment cli­ma­tique en inté­grant la pers­pec­tive sociologique.*]

Depuis des années, les cli­ma­to­logues insistent sur la néces­si­té de trans­for­mer leurs aver­tis­se­ments en actions déci­sives. Stern (2007) a mis en évi­dence les argu­ments éco­no­miques jusqu’alors absents des débats. Il montre que les couts des mesures à prendre sont actuel­le­ment infé­rieurs à ceux qu’implique la pour­suite de l’inaction. Ne rien faire repré­sen­te­rait annuel­le­ment une perte de per­for­mance de 20 % pour l’économie glo­bale. Ce que le monde inves­tit aujourd’hui pour pro­té­ger le cli­mat sera rem­bour­sé demain avec un inté­rêt majo­ré. En outre, les argu­ments des contra­dic­teurs, tant poli­tiques qu’économiques, ont été réfu­tés par Gid­dens dans The Poli­tics of Cli­mate Change (2009).

En matière de chan­ge­ment cli­ma­tique, l’économie et la poli­tique exigent un ver­dis­se­ment des socié­tés. En effet, les poli­tiques cli­ma­tiques sont condam­nées si elles ne sont pas sou­te­nues par des groupes très divers, non contents de dis­cu­ter, mais agis­sant et votant en faveur de chan­ge­ments déci­sifs — sou­vent en contra­dic­tion avec leurs inté­rêts. Quel sou­tien ces poli­tiques peuvent-elles trou­ver au quo­ti­dien à par­tir d’en bas, dans la popu­la­tion « ordi­naire », par­mi une mul­ti­pli­ci­té de groupes sociaux, de natio­na­li­tés, d’idéologies poli­tiques, de régions, qui sont diver­se­ment affec­tées et per­çoivent dif­fé­rem­ment le chan­ge­ment cli­ma­tique ? Il est impé­ra­tif de répondre à cette ques­tion pour que les poli­tiques cli­ma­tiques ne res­tent pas un « pays de cocagne » éli­tiste. D’un point de vue socio­lo­gique, il ne s’agit pas tant de se deman­der ce qui « devrait » et « pour­rait être » fait, mais plu­tôt d’où peut venir le sou­tien aux conver­sions éco­lo­giques ? Com­ment modi­fier les styles de vie, les habi­tudes de consom­ma­tion et les sta­tuts sociaux dans une époque mar­quée par l’incertitude ? Com­ment créer les pré­re­quis de poli­tiques cli­ma­tiques trans­na­tio­nales, à par­tir d’une soli­da­ri­té cos­mo­po­li­tique et du ver­dis­se­ment des sociétés ?

[*II. Le concept d’environnement par­ti­cipe de l’ignorance géné­rale des pro­blèmes envi­ron­ne­men­taux. Paradoxa­lement, ce concept est à la base de la sous-dis­ci­pline qu’est la socio­lo­gie de l’environnement. Si ce concept n’inclut que ce qui est non humain et non social, il est socio­lo­gi­que­ment vide. S’il inclut l’action humaine et la socié­té, alors il est scien­ti­fi­que­ment erro­né et poli­ti­que­ment suicidaire.*]

Com­men­çons par une cita­tion célèbre de Max Weber sur le chan­ge­ment cli­ma­tique : « Bis der letzte Zent­ner fos­si­len Brenns­toffs ver­glüht ist » (« jusqu’à ce que la der­nière tonne de com­bus­tible fos­sile brut soit consu­mée »). Selon Weber, le capi­ta­lisme indus­triel génère un tel appé­tit de res­sources natu­relles qu’il s’autodétruit. Il nous faut un nou­veau Max Weber pour le XXIe siècle et l’ère du chan­ge­ment cli­ma­tique. Autre­ment dit, il nous faut une théo­rie pré­coce de la moder­ni­sa­tion réflexive : les vic­toires impré­vi­sibles et inat­ten­dues de la pro­duc­tion du capi­ta­lisme moderne, les crises glo­bales liées au chan­ge­ment cli­ma­tique, leurs consé­quences natu­relles et sociales catas­tro­phiques inéga­le­ment répar­ties autour du globe concernent l’humanité entière.

Contrai­re­ment aux affir­ma­tions de nom­breux socio­logues de l’environnement (par exemple, Lever-Tra­cy, 2008), il n’est pas vrai que les cou­rants socio­lo­giques tra­di­tion­nels aient igno­ré le chan­ge­ment cli­ma­tique. On trouve des points de vue sti­mu­lants et des modèles concep­tuels pour une socio­lo­gie du chan­ge­ment cli­ma­tique dans les écrits des clas­siques de la socio­lo­gie : Weber, Marx, Dewey, Mead, Dur­kheim et Sim­mel. À l’instar de Weber, Dewey (1988) a par­lé d’usure du capi­ta­lisme amé­ri­cain et d’épuisement pos­sible des res­sources natu­relles. Cela montre que les fon­da­teurs de la socio­lo­gie avaient une idée des dyna­miques non inten­tion­nelles de la moder­ni­sa­tion capi­ta­liste, laquelle altère et menace ses propres assises ain­si que son cadre de réfé­rence : ils avaient conçu un chan­ge­ment non linéaire, disconti­nu, un chan­ge­ment du chan­ge­ment, des « temps d’incertitude » indui­sant un « méta-chan­ge­ment ». Or, un dépla­ce­ment du regard et de la com­pré­hen­sion des enchai­ne­ments semble avoir été per­du dans la socio­lo­gie « envi­ron­ne­men­tale ». C’est la socié­té moderne elle-même, et non pas l’«environnement », qui est en voie de trans­for­ma­tion en rai­son des consé­quences impré­vues de l’appétit insa­tiable en res­sources naturelles.

L’horizon d’un pro­ces­sus de moder­ni­sa­tion hau­te­ment ambi­va­lent, qui était celui des pre­miers socio­logues, a dis­pa­ru avec la géné­ra­tion d’après-guerre. Bell a pris congé des « limites de la crois­sance » et de l’«hystérie apo­ca­lyp­tique du mou­ve­ment éco­lo­gique » (1999, p. 487). À l’instar de Tal­cott Par­sons, il a affir­mé que la socié­té moderne « vit de plus en plus hors nature » : nos envi­ron­ne­ments sont tech­no­lo­gi­que­ment et scien­ti­fi­que­ment média­ti­sés, autre­ment dit les pro­blèmes de res­sources sont gérés grâce aux inno­va­tions tech­no­lo­giques et aux cycles éco­no­miques (voir Davis, 1963 ; Par­sons, 1965 ; Ros­tow, 1959).

Le récit de la moder­ni­sa­tion d’après-guerre pré­sup­pose la sépa­ra­tion entre, d’un côté, le « natu­rel » et, de l’autre, les forces « socié­tales » (les­quelles sont enten­dues comme ce qui peut être mobi­li­sé pour pré­ve­nir une catas­trophe). Or, le chan­ge­ment cli­ma­tique atteste le contraire, à savoir l’approfondissement des liens entre la nature et la socié­té. Dès lors, s’écroule la pré­misse selon laquelle la socié­té et la nature seraient sépa­rables et mutuel­le­ment exclu­sives. Le dépla­ce­ment du « ou bien/ou bien » vers « l’une et l’autre » consti­tue la pers­pec­tive direc­trice à par­tir de laquelle un nombre crois­sant de socio­logues (Latour, Urry, Adam, Gid­dens, moi-même et d’autres) s’est enga­gé depuis 1980 dans la cri­tique et le rejet des théo­ries de la moder­ni­sa­tion d’après-guerre.

Le concept de « poli­tique du cli­mat » est exa­gé­ré­ment réduc­teur par rap­port au conte­nu des poli­tiques en ques­tion. Il obli­tère le fait que la cible d’une poli­tique cli­ma­tique n’est pas à pro­pre­ment par­ler le cli­mat, mais la trans­for­ma­tion des concep­tions et des ins­ti­tu­tions de la pre­mière moder­ni­té axée sur l’industrie et l’État nation.

Qu’en est-il des consi­dé­ra­tions sur le chan­ge­ment cli­ma­tique ? « Stu­pide, comme moder­ni­sa­tion réflexive ! » (Latour, 2008). Ou, pour l’exprimer sous forme de ques­tion, « Com­ment créer un ver­dis­se­ment de la moder­ni­té ? ». Pla­cer le chan­ge­ment cli­ma­tique au cœur de la socio­lo­gie et de la poli­tique exige d’établir un lien intrin­sèque entre cette ques­tion, le pou­voir et la dyna­mique conflic­tuelle inhé­rente aux inéga­li­tés sociales.

[*III. Les inéga­li­tés sociales et le chan­ge­ment cli­ma­tique repré­sentent les deux faces de la même médaille. En effet, on ne peut conti­nuer à conce­voir les inéga­li­tés et le pou­voir sans prendre en compte leur inci­dence sur le chan­ge­ment cli­ma­tique ; de même, on ne peut pen­ser au cli­mat sans prendre en compte son impact sur les inéga­li­tés sociales et le rap­port au pouvoir.*]

Le chan­ge­ment cli­ma­tique radi­ca­lise les inéga­li­tés sociales, tant à l’échelle natio­nale que mon­diale, un phé­no­mène qu’illustrent les poli­tiques cli­ma­tiques. Elles sus­citent des divi­sions au sein des socié­tés et entre elles. Par consé­quent, il faut rompre avec le cadre de réfé­rence, « pro­duit inté­rieur brut » ou « reve­nu par habi­tant », auquel on limite géné­ra­le­ment le pro­blème de l’inégalité. Cor­ré­la­ti­ve­ment, la recherche devrait se concen­trer sur l’engrenage de la pau­vre­té, de la vul­né­ra­bi­li­té sociale, de la cor­rup­tion, de l’accumulation des dan­gers et de la perte de la digni­té humaine à l’échelle glo­bale. Des États insu­laires comme les Mal­dives dis­pa­rai­tront à brève échéance de la sur­face ter­restre. En dehors de ces situa­tions extrêmes, la région la plus affec­tée est la zone au sud du Saha­ra : les plus pauvres par­mi les pauvres y vivent au bord de l’abime et le chan­ge­ment cli­ma­tique, dont ils ne sont en rien res­pon­sables, risque de les y précipiter.

Désor­mais, la nou­velle socio­lo­gie de l’inégalité sociale ne peut plus se dés­in­té­res­ser du thème de l’aspiration glo­bale à l’éga­li­té. Même si les inéga­li­tés n’augmentent guère, les attentes quant à l’égalité s’accroissent et sont en train de délé­gi­ti­mer et de désta­bi­li­ser le sys­tème des inéga­li­tés, tant à l’échelle natio­nale que glo­bale. Les nations « en déve­lop­pe­ment » s’occidentalisent de plus en plus de sorte que l’«égalité » dans la des­truc­tion de l’environnement mène à l’autodestruction de la civi­li­sa­tion. On assiste à un che­vau­che­ment, à un choc pour­rait-on dire, entre, d’une part, l’accroissement de la demande glo­bale d’égalité (droits humains) allant de pair avec l’accroissement glo­bal et natio­nal des dis­pa­ri­tés et, d’autre part, les consé­quences radi­ca­le­ment inégales du chan­ge­ment cli­ma­tique par l’épuisement des res­sources. Comme l’a mon­tré l’ouragan Katri­na qui a empor­té les mai­sons des pauvres à la Nou­velle-Orléans, il faut aban­don­ner les rai­son­ne­ments consi­dé­rant que l’inégalité serait un pro­blème rele­vant exclu­si­ve­ment de l’échelon national.

La nou­velle socio­lo­gie de l’inégalité sociale doit faire fi de la dis­tinc­tion entre les aires natio­nale et inter­na­tio­nale. L’assimilation entre l’inégalité sociale et l’échelle de la nation — équa­tion à par­tir de laquelle pro­cède le natio­na­lisme métho­do­lo­gique — est deve­nue la prin­ci­pale source d’erreurs.

De même, la pré­misse fon­da­trice de la socio­lo­gie, à savoir la dis­tinc­tion entre l’inégalité sociale et l’inégalité natu­relle, est deve­nue inte­nable. Les situa­tions de vie et les chances étaient aupa­ra­vant éva­luées à par­tir d’un hori­zon d’inégalité limi­té à l’État nation. Elles se trans­forment aujourd’hui en situa­tions et chances de sur­vie dans une socié­té mon­diale du risque. La caté­go­rie de vul­né­ra­bi­li­té y devient cen­trale. Tan­dis que dans cer­taines régions, les popu­la­tions sont capables d’absorber, dans une cer­taine mesure, les consé­quences des tor­nades, des inon­da­tions et des catas­trophes diverses, dans d’autres régions, les popu­la­tions se trou­vant au bas de l’échelle de la vul­né­ra­bi­li­té sociale, font l’expérience de l’écroulement de l’ordre social et de l’escalade de la vio­lence (Beck, 2009, ch. 10).

Cette dis­tinc­tion mène au para­doxe sui­vant : plus on prend conscience glo­ba­le­ment des normes à faire valoir en matière d’égalité, plus le pro­blème cli­ma­tique devient inso­luble et plus les inéga­li­tés socioé­co­lo­giques se montrent dévas­ta­trices. La pers­pec­tive n’est pas très réjouis­sante ! Mais ces don­nées irré­duc­tibles sur une réa­li­té irré­duc­tible sont pré­ci­sé­ment ce qui impose une « vision cos­mo­po­li­tique ». Il ne s’agit pas d’un dis­cours creux sur la fra­ter­ni­té mon­diale ; ce dis­cours concerne la vie quo­ti­dienne à l’ère du chan­ge­ment cli­ma­tique ain­si que la poli­tique et l’éducation.

[*IV. Le chan­ge­ment cli­ma­tique exa­cerbe les inéga­li­tés entre les pauvres et les riches, entre le centre et la péri­phé­rie tout en les dis­sol­vant. Plus la menace pour la pla­nète s’intensifie, plus la pos­si­bi­li­té que même les plus riches et les plus puis­sants soient tou­chés s’accroit. Le chan­ge­ment cli­ma­tique est tout à la fois hié­rar­chique et démo­cra­tique. Dans son ambi­va­lence, il délivre un « impé­ra­tif cos­mo­po­li­tique » : coopé­rez ou cre­vez ! Voi­là le mes­sage à faire pas­ser en réin­ven­tant les poli­tiques vertes.*]

Séduc­teur dans sa naï­ve­té, le réa­lisme catas­tro­phique ne ren­contre tou­te­fois pas le cœur du pro­blème. Les risques cli­ma­tiques ne signi­fient pas la même chose que les catas­trophes liées au cli­mat. La notion de risque cli­ma­tique anti­cipe les catas­trophes futures dans une pers­pec­tive de pré­ven­tion. Ce « pré­sent-futur » des risques cli­ma­tiques est bien réel ; quant au « futur-futur » des catas­trophes cli­ma­tiques, il reste (pro­vi­soi­re­ment) irréel. Mais l’anti­ci­pa­tion du chan­ge­ment cli­ma­tique entraine un dépla­ce­ment fon­da­men­tal dans l’ici — main­te­nant. Une fois la dis­cus­sion sur l’origine humaine du chan­ge­ment cli­ma­tique ter­mi­née, c’est celle de la redis­tri­bu­tion des cartes dans la socié­té et en poli­tique qui est appa­rue — et ce dans le monde entier. Telle est la rai­son pour laquelle le chan­ge­ment cli­ma­tique ne conduit pas direc­te­ment et inévi­ta­ble­ment à l’apocalypse ; il four­nit éga­le­ment la pos­si­bi­li­té de dépas­ser l’étroitesse de la poli­tique de l’État nation et de mettre en œuvre une real­po­li­tik cos­mo­po­li­tique au ser­vice de l’intérêt national.

À l’échelle mon­diale, l’opinion publique prend conscience que le sys­tème de l’État nation est miné par des risques glo­baux (chan­ge­ment cli­ma­tique, crises éco­no­miques glo­bales, ter­ro­risme inter­na­tio­nal) qui relient les nations les unes aux autres quel que soit leur niveau de déve­lop­pe­ment. À par­tir de là, une situa­tion his­to­rique inédite peut émer­ger, à savoir une vision cos­mo­po­li­tique dans laquelle les indi­vi­dus se per­çoivent comme appar­te­nant à la fois à un monde en dan­ger et à des his­toires locales, asso­ciées à des situa­tions de survie.

Ain­si, le chan­ge­ment cli­ma­tique pro­voque un « moment cos­mo­po­li­tique », com­pa­rable à d’autres tour­nants his­to­riques comme l’ancien cos­mo­po­li­tisme juri­dique des Lumières (Kant) ou les réac­tions aux crimes contre l’humanité (Han­nah Arendt, Karl Jas­pers). Les risques glo­baux impliquent une confron­ta­tion avec une pers­pec­tive glo­ba­le­ment autre. Ils dépassent les fron­tières natio­nales, mêlent le local et l’étranger, moins en rai­son des migra­tions que de l’«intercommunication » (David Held) et des risques cli­ma­tiques. La vie quo­ti­dienne devient cos­mo­po­li­tique : les indi­vi­dus sont désor­mais ame­nés à conduire et com­prendre leur vie en rela­tion avec les autres plus loin­tains et non plus exclu­si­ve­ment en inter­ac­tion avec ceux qui leur sont proches.

Le dis­cours sur le cli­mat est géné­ra­le­ment anxio­gène. Il ren­voie à la face sombre d’une « pla­nète néga­ti­ve­ment glo­ba­li­sée », « sans solu­tions locales à des pro­blèmes dont l’origine est glo­bale et qui se ren­forcent glo­ba­le­ment » (Bau­man, 2007, p. 25 et sv.). La plu­part des verts vont dans le sens d’une auto­fla­gel­la­tion contre la ten­dance à vou­loir domi­ner la nature, d’un repen­tir pour l’hybris humaine qui a pré­va­lu dans le pas­sé, d’un regard vers les alter­na­tives à la « bombe de la sur­po­pu­la­tion » (comme si des nou­veau-nés pou­vaient être des « armes de des­truc­tion mas­sive ») et du sou­hait de lais­ser désor­mais une empreinte aus­si invi­sible que pos­sible. Dépas­ser cette néga­ti­vi­té et déblo­quer les res­sources effi­caces et les stra­té­gies d’une action de résis­tance impose de se concen­trer sur les « rap­ports de défi­ni­tion » institutionnalisés.

[*V. Si on s’interroge sur la façon de sur­mon­ter l’irresponsabilité orga­ni­sée, l’exigence de régu­la­tion inter­vient plus tôt et plus pro­fon­dé­ment : elle pose les ques­tions de la res­pon­sa­bi­li­té, de la com­pen­sa­tion et de la preuve. L’équivalent des « rap­ports de pro­duc­tion », défi­nis par Marx pour la socié­té capi­ta­liste, s’appelle « rap­ports de défi­ni­tion » dans la socié­té du risque. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de rap­ports de domi­na­tion. Les rap­ports de défi­ni­tion incluent les règles, les ins­ti­tu­tions et les com­pé­tences per­met­tant d’identifier les risques dans des contextes par­ti­cu­liers, que cela soit au sein des États nations ou dans les rela­tions entre les indi­vi­dus. Ils consti­tuent la matrice légale, épis­té­mo­lo­gique et cultu­relle du pou­voir à l’intérieur de laquelle la poli­tique du risque est organisée.*]

Recon­fi­gu­rer la régu­la­tion, autre­ment dit chan­ger les rap­ports de pou­voir, tel est l’objet des réflexions qui suivent : elles s’appliquent tant au chan­ge­ment cli­ma­tique qu’à la régu­la­tion finan­cière. Qui est à la base de la nature hasar­deuse des pro­duits, des dan­gers et des risques ? Où se situe la res­pon­sa­bi­li­té ? Chez ceux qui pro­duisent les risques, ceux qui en tirent des béné­fices ou ceux qui sont vic­times du risk mana­ge­ment ? Où se trouvent les normes qui pré­valent dans les déci­sions une fois qu’une rela­tion de cause à effet est recon­nue ? Que prend-on en compte à titre de « preuve » là où connais­sance et igno­rance des risques sont inex­tri­ca­ble­ment mêlées et où toute connais­sance est contes­tée car rele­vant de l’ordre du pro­bable ? Où se prennent les déci­sions sur les répa­ra­tions en faveur de ceux qui subissent un dom­mage — que cela soit dans les État nations ou entre les indi­vi­dus ? Dans la socié­té du risque mon­dia­li­sé, quelle est la condi­tion de pos­si­bi­li­té d’un nou­veau contrat entre les auteurs et les vic­times du risque ? Et quelles leçons de pru­dence sur sa façon de vivre et de tra­vailler l’Occident peut-il apprendre du monde postcolonial ?

La logique qui sous-tend l’histoire natio­nale et inter­na­tio­nale des socié­tés du risque montre que leurs normes scien­ti­fiques et leurs sys­tèmes légis­la­tifs sont pri­son­niers de com­por­te­ments qui obli­tèrent com­plè­te­ment la dimen­sion glo­bale de la crise éco­lo­gique. Par consé­quent, les socié­tés sont confron­tées à des contra­dic­tions ins­ti­tu­tion­na­li­sées quant aux tenants et abou­tis­sants des menaces et des catas­trophes. Aujourd’hui, on se trouve à un moment char­nière : ces menaces et catas­trophes se révèlent plus dan­ge­reuses, mais aus­si plus média­ti­sées ; elles échappent de plus en plus aux concep­tua­li­sa­tions tra­di­tion­nelles, aux normes domi­nantes et à la façon dont on impute les charges de la preuve et les responsabilités.

Les poli­tiques du cli­mat se concentrent sou­vent sur les consé­quences et ignorent les condi­tions et les causes qui engendrent les pro­blèmes (cli­ma­tiques et autres) en les trai­tant comme s’il s’agissait d’effets « col­la­té­raux non prévus ».

[*VI. Le carac­tère poli­ti­que­ment explo­sif des risques glo­baux est très lar­ge­ment fonc­tion de leur (re-)présentation dans les médias. Mis en scène, ils peuvent deve­nir des « évè­ne­ments glo­baux ». Une telle pré­sen­ta­tion et visua­li­sa­tion des risques dévoilent l’invisible. En même temps, elle sus­cite une impres­sion de simul­ta­néi­té, un par­tage des souf­frances et concerne ain­si un public glo­ba­li­sé. Les évè­ne­ments cos­mo­po­li­tiques sont donc à la fois éclec­tiques et variables, sym­bo­li­que­ment très char­gés tant à l’échelle locale que glo­bale que sur les plans publics et pri­vés, maté­riels et com­mu­ni­ca­tion­nels, géné­ra­teurs d’expériences réflexives comme de bouf­fées de fatalisme.*]

Pour com­prendre ce qui pré­cède, il faut se réfé­rer à l’évocation très minu­tieuse et sen­sible de la « Media­po­lis » par Sil­vers­tone (2006) et au tableau esquis­sé beau­coup plus tôt par Dewey (1946). Celui-ci défen­dait la thèse selon laquelle ce ne sont pas les actions, mais leurs consé­quences qui sont au cœur de la poli­tique. Même s’il n’anticipait pas le réchauf­fe­ment glo­bal ni l’encéphalopathie spon­gi­forme bovine ni les atten­tats ter­ro­ristes, sa théo­rie peut s’appliquer à la socié­té mon­diale du risque. Un dis­cours public glo­bal n’émane pas du consen­sus sur les déci­sions, mais plu­tôt des diver­gences sur leurs consé­quences. Les crises modernes du risque pro­viennent de telles contro­verses au sujet des consé­quences. Même si cer­tains per­çoivent les conflits liés aux risques comme les retom­bées d’accidents, ces conflits exercent mal­gré tout une fonc­tion de cla­ri­fi­ca­tion. Ils désta­bi­lisent l’ordre exis­tant et consti­tuent un préa­lable vital à la construc­tion de nou­velles ins­ti­tu­tions. Les risques glo­baux peuvent brouiller les méca­nismes de l’irresponsabilité orga­ni­sée, voire même mar­quer une ouver­ture vers une action politique.

Cette vision en termes d’«éclaircissement for­cé » et de « réa­lisme cos­mo­po­li­tique » ouvre la pos­si­bi­li­té que les « incer­ti­tudes et insé­cu­ri­tés fabri­quées », pro­duites par une socié­té mon­diale du risque, ins­pirent une réflexi­vi­té trans­na­tio­nale, une coopé­ra­tion glo­bale, des réponses coor­don­nées de la part de « com­mu­nau­tés cos­mo­po­li­tiques de risque » pou­vant ame­ner à des opé­ra­tions conver­gentes. J’insiste sur l’aspect de montage/construction : mon concept cen­tral n’est pas tant celui de « crise » que de « nou­veaux risques glo­baux ». En par­lant de risques, on se réfère essen­tiel­le­ment à des menaces et à des catas­trophes d’origine humaine, incal­cu­lables et non mesu­rables, qui sont anti­ci­pées, mais res­tent sou­vent invi­sibles. Pour cette rai­son, elles appellent une défi­ni­tion et un exa­men cri­tique qui relèvent de la « connais­sance ». Par consé­quent, leur « réa­li­té » peut-être dra­ma­ti­sée ou mini­mi­sée, trans­for­mée ou sim­ple­ment niée, en réfé­rence à des normes de déci­sion sur ce qui est connu ou non. Les risques sont ain­si le pro­duit de luttes et de conflits dont l’enjeu consiste à les défi­nir dans le contexte de rap­ports spé­ci­fiques de pou­voir (ou rap­ports de défi­ni­tion) afin d’estimer les résul­tats des mon­tages (avec des degrés variables de réus­site). Si tel est bien le cœur de la com­pré­hen­sion du risque, nous devons accor­der une impor­tance majeure aux formes de sa média­ti­sa­tion et recon­naitre leur poten­tiel poli­ti­que­ment explosif.

Com­ment ces récits cor­res­pondent-ils à des faits empi­riques ? Comme le dit Cot­tle (2009), le der­nier rap­port du Groupe inter­gou­ver­ne­men­tal d’experts sur le chan­ge­ment cli­ma­tique a mar­qué un moment déci­sif dans la tra­jec­toire de l’information (Giec, 2007). Au début, le chan­ge­ment cli­ma­tique était assez rare­ment sou­li­gné dans les rap­ports scien­ti­fiques ; en outre, cette infor­ma­tion était mise en cause par un petit groupe de cli­ma­to-scep­tiques. Fina­le­ment, on est arri­vé à l’âge de la recon­nais­sance d’un « risque glo­bal » requé­rant une réponse de la part de tous les pays du monde. Si les pré­vi­sions du Giec et les modé­li­sa­tions scien­ti­fiques les plus récentes passent le cap des deux pro­chaines décen­nies, le chan­ge­ment cli­ma­tique pour­rait consti­tuer la plus puis­sante force accou­chant d’une com­mu­nau­té de des­tin à l’échelle de la civilisation.

Les médias occi­den­taux ont mis en scène des épi­sodes dra­ma­tiques et à por­tée sym­bo­lique en mon­trant des cas dans le monde entier. Cette « spec­ta­cu­la­ri­sa­tion » du chan­ge­ment cli­ma­tique a fait prendre conscience qu’il s’agit d’un défi glo­bal : elle met en lumière une moder­ni­té de la troi­sième géné­ra­tion sur le mode d’un spec­tacle glo­bal. En effet, les chaines d’information ne fonc­tionnent pas seule­ment comme un reflet glo­bal des évè­ne­ments, mais elles se posi­tionnent de façon plus per­for­ma­tive en pré­sen­tant cer­tains pro­blèmes comme étant des « risques glo­baux ». Des images évo­quant les pro­ces­sus glo­baux du chan­ge­ment cli­ma­tique au sens figu­ré font aujourd’hui régu­liè­re­ment la « Une » de l’information. Cer­taines séquences révèlent le pro­blème du chan­ge­ment cli­ma­tique, sou­vent par un arrêt sur image qui vise à mon­trer la force bru­tale et la menace du réchauf­fe­ment glo­bal pour l’ensemble de la pla­nète. Ces images trans­forment la science abs­traite en une pré­oc­cu­pa­tion cultu­rel­le­ment par­lante et poli­ti­que­ment signi­fiante. Des espaces géo­gra­phi­que­ment éloi­gnés deviennent lit­té­ra­le­ment per­cep­tibles et « connais­sables» ; ils servent de centres d’intérêt et de buts d’action. Cette « spec­ta­cu­la­ri­sa­tion » de la com­mu­ni­ca­tion en matière envi­ron­ne­men­tale n’est pas can­ton­née à cer­tains repor­tages ; elle a enva­hi les écrans. Ain­si, la menace et la réa­li­té du chan­ge­ment cli­ma­tique glo­bal sont entrées dans les foyers, spé­cia­le­ment en Occi­dent, comme « le » risque glo­bal du siècle.

Cela dit, il convient de ne pas sous-esti­mer la pré­pon­dé­rance de la réfé­rence natio­nale dans les agences de presse et les dis­cours. Comme le chan­ge­ment cli­ma­tique marque une nou­velle phase dans le débat natio­nal et inter­na­tio­nal, les pays, les orga­ni­sa­tions et les citoyens ont enta­mé des négo­cia­tions sur leur rôle et leurs res­pon­sa­bi­li­tés : cela concerne les poli­tiques natio­nales de dimi­nu­tion des nui­sances et de choix pré­ven­tifs, ou encore le sou­tien des gou­ver­ne­ments aux pays en déve­lop­pe­ment confron­tés aux effets les plus néfastes du réchauf­fe­ment glo­bal. Ici, les infor­ma­tions res­tent sou­vent tri­bu­taires des prismes et des cadres de réfé­rence nationaux.

En tout état de cause, le récit du risque glo­bal est mal inter­pré­té. Ce récit de l’«émergence ima­gi­naire » de l’Occident (Cal­houn, 2004) ne consiste pas en une rumeur d’apocalypse ni davan­tage en un simple « rap­pel à la réa­li­té ». Il s’agit plu­tôt d’attente et d’anticipation, autre­ment dit d’un récit qui incite à rêver dif­fé­rem­ment. Le mot clé est ici « éman­ci­pa­tion ». Soit le sou­ci éco­lo­gique se consti­tue comme une concré­ti­sa­tion puis­sante de cette faim de moder­ni­sa­tion, soit il est condam­né à per­sé­vé­rer dans une voie sans issue.

[*VII. Para­doxa­le­ment, ce sont les risques glo­baux qui ont enter­ré les poli­tiques « envi­ron­ne­men­tales ». En para­phra­sant Goethe, on peut dire que la « Gret­chen­frage » est la ques­tion déci­sive à laquelle les poli­tiques vertes sont confron­tées : « Wie hältst du es mit der Moderne »? « Quelle est ta posi­tion par rap­port à la moder­ni­té et à la crois­sance éco­no­mique ? » La moder­ni­té campe-t-elle dans un péché contre nature ? Ou bien emprunte-t-elle avec cou­rage le che­min de l’invention et d’une moder­ni­té alter­na­tive ? Celle-ci devra inclure une nou­velle vision de la pros­pé­ri­té, pre­nant congé de la crois­sance éco­no­mique. Il s’agira de défi­nir la richesse non point en termes de crois­sance éco­no­mique, mais comme géné­ra­li­sa­tion du « bien-être ».*]

La richesse sera redé­fi­nie comme ce qui nous pro­cure la liber­té de deve­nir des indi­vi­dus uniques, de coexis­ter avec des êtres égaux. Une telle concep­tion per­met­tra de créer de nou­velles ins­ti­tu­tions ain­si que de nou­veaux modes de pro­duc­tion et de consom­ma­tion en réac­tion à la glo­ba­li­sa­tion du gas­pillage. La prise en compte de la dimen­sion cos­mo­po­li­tique va dans le sens des pays en déve­lop­pe­ment : chaque suc­cès pour sta­bi­li­ser le cli­mat estom­pe­ra la dis­tinc­tion entre pro­tec­tion de l’environnement, déve­lop­pe­ment éco­no­mique et équi­té globale.

La Chine, l’Inde, le Bré­sil et les socié­tés afri­caines s’opposent à une approche inter­na­tio­nale restrei­gnant les aspi­ra­tions éco­no­miques de leurs popu­la­tions. Cela étant, l’approche en termes de moder­ni­sa­tion réflexive se situe à l’intersection entre pros­pé­ri­té éco­no­mique et pré­oc­cu­pa­tion éco­lo­gique dans un cadre cos­mo­po­li­tique : la pros­pé­ri­té du monde occi­den­tal dans l’après-guerre a créé les condi­tions d’émergence de la pré­oc­cu­pa­tion éco­lo­gique ; aujourd’hui, c’est cette der­nière qui est appe­lée à créer les condi­tions de la pros­pé­ri­té dans les pays en déve­lop­pe­ment. Une vision cos­mo­po­li­tique de l’écologie asso­cie­ra les actions envi­ron­ne­men­tales au déve­lop­pe­ment éco­no­mique : la dura­bi­li­té des éco­no­mies en déve­lop­pe­ment dépen­dra tant des inves­tis­se­ments de l’Occident que de l’adoption par ce der­nier d’une nou­velle défi­ni­tion de la richesse et de la crois­sance dans un monde globalisé.

Si vous consi­dé­rez que moder­ni­té et nature sont des termes oppo­sés, vous vous aper­ce­vrez que la pla­nète est trop fra­gile pour por­ter les espoirs et les rêves d’un monde autre. Alors, vous serez ame­né à envi­sa­ger et à pré­co­ni­ser une sorte de sys­tème inter­na­tio­nal cloi­son­né dans lequel les pauvres des pays en déve­lop­pe­ment res­te­ront pauvres (pour des rai­sons éner­gé­tiques). Devant inté­grer les limites, la poli­tique se fera « contre » : anti-immi­gra­tion, anti-glo­ba­li­sa­tion, anti-moder­ni­té, anti-cos­mo­po­li­tisme et anti-crois­sance. Elle com­bi­ne­ra envi­ron­ne­men­ta­lisme mal­thu­sien et conser­va­tisme hobbesien.

Contre ces constats d’avenir morne pour l’humanité, cer­taines atti­tudes poli­tiques pas­sion­nées mais dépo­li­ti­sées ont pris le relais des poli­tiques vertes. Elles ne laissent aux citoyens que la pers­pec­tive d’un ascé­tisme lugubre, la han­tise de la vio­la­tion de la nature et l’indifférence pour la moder­ni­sa­tion de la moder­ni­té. Tout se passe comme si la poli­tique verte avait figé la poli­tique dans une sorte d’immobilité.

La caté­go­rie d’«environnement » — obé­rée par l’histoire de la rup­ture entre l’humanité et la nature — est, dès lors, poli­ti­que­ment sui­ci­daire. Par leurs his­toires, leurs ins­ti­tu­tions et leurs lignes de conduite, nom­breux sont les envi­ron­ne­men­ta­listes qui ren­forcent constam­ment le sen­ti­ment que la nature est sépa­rée des humains et mal­trai­tée par eux. Ce para­digme défi­nit les pro­blèmes éco­lo­giques comme les consé­quences inévi­tables des vio­la­tions humaines de la nature. Ted Nord­haus et Michael Shel­len­ber­ger invitent à réflé­chir aux verbes asso­ciés à l’environnementalisme : « stop », « res­treindre », « inver­ser », « pré­ve­nir », « re-régu­ler » et « contraindre » : «[ces verbes] orientent notre pen­sée vers la pré­ven­tion du mal et non vers la créa­tion du bien. Faire état des défis du cli­mat comme étant seule­ment un pro­blème de pol­lu­tion est une erreur. Il y a autant de dif­fé­rence entre le réchauf­fe­ment cli­ma­tique et le smog à Los Angeles qu’entre la guerre nucléaire et la vio­lence d’un gang. Le réchauf­fe­ment cli­ma­tique est à com­prendre comme un pro­blème d’évolution, ou de révo­lu­tion, pas de pol­lu­tion » (2007, p. 7 et sv.).

Dans la cage d’acier tech­no­cra­tique des poli­tiques envi­ron­ne­men­tales, les émis­sions de car­bone deviennent la mesure de toute chose. Quelle quan­ti­té de car­bone pro­duit une brosse à dents élec­trique contre l’objet manuel (94,5 ou 0 grammes)? Com­bien un réveil élec­trique en pro­duit-il par oppo­si­tion à l’appareil méca­nique (22,26 ou 0 grammes)? Dans la concep­tion chré­tienne du salut, le lait et le miel coulent au para­dis, mais aujourd’hui le lait est accu­sé de détruire l’environnement : les vaches « tueuses d’environnement » pro­duisent par jour deux-cents litres de gaz méthane, l’équivalent d’au moins un kilo de car­bone par litre de lait. Même le divorce entre des per­sonnes est rede­vable de comptes, non seule­ment devant Dieu, mais aus­si envers l’environnement : les ménages vivant en couple sont plus éco­nomes au plan éco­lo­gique que les per­sonnes isolées.

Nord­haus et Shel­len­ber­ger mettent l’accent sur la pierre d’achoppement que repré­sente la poli­tique verte : son carac­tère réa­liste la défi­nit comme l’appren­tis­sage de nos limites. Néan­moins — et là réside le para­doxe —, c’est pré­ci­sé­ment cette notion de limites qui a para­ly­sé la poli­tique verte. Ce qui est pré­co­ni­sé par maints auteurs, consiste, comme l’indique Latour (2008), à se « frayer un pas­sage à tra­vers les limites ». L’histoire de la moder­ni­sa­tion est pleine de para­doxes. J’en ai rele­vé plu­sieurs dans mes ouvrages. Tou­te­fois, le plus impor­tant est celui qui ouvre l’horizon d’un renou­veau du poli­tique face aux risques glo­baux : la moder­ni­té indus­trielle est deve­nue vic­time de son propre suc­cès. Par-delà son pro­jet décla­ré, elle débouche tant sur une cri­tique fon­da­men­tale que sur de mul­tiples ave­nirs. La croyance de la moder­ni­té occi­den­tale en un pro­grès linéaire entre en contra­dic­tion avec son propre désen­chan­te­ment. Contrai­re­ment aux théo­ries sociales de Dur­kheim et de Weber, d’Horkheimer et d’Adorno, de Par­sons et de Fou­cault, voi­là ce que j’affirme : le chan­ge­ment cli­ma­tique a contraint le sys­tème de moder­ni­sa­tion indus­trielle, en appa­rence indé­pen­dant et auto­nome, à entrer dans un pro­ces­sus de dis­so­lu­tion et d’auto-transformation. Ce retour­ne­ment radi­cal carac­té­rise la phase en cours, dans laquelle la moder­ni­sa­tion devient réflexive : cela signi­fie que nous devons enga­ger des dia­logues glo­baux et accep­ter des conflits dont l’enjeu consiste à redé­fi­nir la moder­ni­té. Certes, cette tâche n’est pas facile : elle exige d’inclure de mul­tiples voix extra-euro­péennes, appor­tant des expé­riences et for­mu­lant des attentes sur l’avenir de la modernité.

[*VIII. Le cos­mo­po­li­tisme n’est pas seule­ment une ques­tion morale. Il pos­sède une dimen­sion poli­tique, char­gée de démul­ti­plier le pou­voir. Ceux qui pensent exclu­si­ve­ment en termes natio­naux sont per­dants. Seuls ceux qui apprennent à voir le monde sous l’angle cos­mo­po­li­tique seront capables d’éviter le déclin et de décou­vrir, d’entamer et de mettre en œuvre les nou­velles options modi­fiant les rap­ports de pou­voir. La conscience des enjeux d’émancipation, laquelle émerge du dépas­se­ment des bar­rières natio­nales est ce qui pour­rait — poten­tiel­le­ment — sus­ci­ter l’enthousiasme pour un « ver­dis­se­ment » de la modernité.*]

De cette façon, les acteurs cos­mo­po­li­tiques pos­sèdent plu­sieurs atouts par rap­port à leurs oppo­sants natio­naux. Le virage cos­mo­po­li­tique ouvre la sphère trans­na­tio­nale de l’action poli­tique. En défi­ni­tive, il s’agit de l’unique voie sur laquelle des réponses réa­listes au pro­blème cli­ma­tique et à d’autres ques­tions d’intérêt glo­bal peuvent être appor­tées. Même ceux qui ont été pétris de moder­ni­té doivent adop­ter un point de vue cos­mo­po­li­tique pour trans­for­mer leur vul­né­ra­bi­li­té en force.

En guise de conclu­sion, qu’on me per­mette d’évoquer une méta­phore quelque peu roman­tique. L’humanité pour­rait suc­com­ber à l’erreur de la che­nille : celle-ci est enga­gée dans le pro­ces­sus de sor­tie de son cocon, mais elle regrette sa trans­for­ma­tion parce qu’elle ne connait pas encore son exis­tence sous forme de papillon. Par ailleurs, il se pour­rait que nous fas­sions preuve d’une confiance exces­sive en espé­rant, selon l’expression du poète alle­mand Höl­der­lin, que ce qui nous sauve gran­dit avec les dan­gers que nous affron­tons. Dans ce cas, on assis­te­rait à une dis­pa­ri­tion de l’élan indis­pen­sable pour deve­nir un papillon.

Quant à la socio­lo­gie, peut-elle sor­tir de son cocon ? Son che­mi­ne­ment est-il celui d’une che­nille en passe de deve­nir un papillon ? Répondre à cette ques­tion est un défi que je ne suis pas en mesure de rele­ver à l’heure actuelle.

Cet article est basé sur une confé­rence don­née à la Lon­don School of Eco­no­mics and Poli­ti­cal Sciences en février 2009.

Tra­duit de l’anglais par Paul Géra­din et Gene­viève War­land

Ulrich Beck


Auteur