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Comme la mauvaise herbe après l’incendie de forêt

Numéro 8 – 2020 - complot information islamophobie réseaux sociaux par La Revue nouvelle

décembre 2020

Il n’aura pas fal­lu long­temps pour que l’une des membres de notre comi­té de rédac­tion, la poli­to­logue Corinne Tor­re­kens, soit la cible d’attaques viru­lentes sur les réseaux sociaux à la suite de la publi­ca­tion d’un billet de blog, « Il y a le feu aux Lumières ». Les pro­pos qui ont été tenus à son égard furent d’une rare violence. […]

Éditorial

Il n’aura pas fal­lu long­temps pour que l’une des membres de notre comi­té de rédac­tion, la poli­to­logue Corinne Tor­re­kens, soit la cible d’attaques viru­lentes sur les réseaux sociaux à la suite de la publi­ca­tion d’un billet de blog, « Il y a le feu aux Lumières ».

Les pro­pos qui ont été tenus à son égard furent d’une rare vio­lence. Cer­tains ont évo­qué la figure de la col­la­bo­ra­tion, sug­gé­rant qu’elle aurait eu le crâne rasé à l’époque de la libé­ra­tion. D’autres ont men­tion­né le pilo­ri, le gou­dron et les plumes. Des expres­sions comme « nazis­la­misme, col­la­bo, clien­té­lisme aca­dé­mique, monstre » ont fleu­ri. Cer­tains ont dénon­cé une « com­pli­ci­té objec­tive » avec les « pires ter­ro­ristes » et le meur­trier de l’enseignant fran­çais Samuel Paty, d’autres ont cru bon d’évoquer la fille de notre collègue.

Ces pro­pos ont été, en grande par­tie, rédi­gés sur une page Face­book, quelques inter­nautes ayant sur­en­ché­ri sur Twit­ter. Mais toutes ces attaques ad per­so­nam, toutes ces insultes, toutes ces évo­ca­tions de tor­tures, ne sont pas issues de nulle part. L’attaque dont Corinne Tor­re­kens a été la cible est mani­fes­te­ment coor­don­née, les uti­li­sa­teurs agis­sant en véri­table meute, relan­cée par quelques « lea­deurs d’opinion ». L’objectif de ce genre de cam­pagne est clair et est par­fai­te­ment résu­mé par l’une des troles : « bon sang, qu’elle se taise ! ».

Pour une série de groupes d’intérêts, le défer­le­ment de com­men­taires hai­neux devient un moyen de faire taire leurs oppo­sants. Cette tech­nique de satu­ra­tion pro­gres­sive est extrê­me­ment effi­cace : l’impossibilité de faire face à des insultes et des menaces à chaque article publié, à chaque inter­ven­tion publique, à chaque sta­tut ou tweet, amène chaque semaine des per­sonnes publiques à se reti­rer des réseaux sociaux, à dimi­nuer le nombre de leurs inter­ven­tions, à se réser­ver à des cercles plus res­treints de lec­teurs. Et ce phé­no­mène concerne tout par­ti­cu­liè­re­ment les femmes, bien plus fré­quem­ment et plus vio­lem­ment ciblées par ce type de campagnes.

Après l’incendie

Le contexte n’a évi­dem­ment pas aidé : le billet de Corinne Tor­re­kens consis­tait en un appel à la rai­son juste après l’assassinat cra­pu­leux de Samuel Paty à Conflans-Sainte-Hono­rine. Cet acte abo­mi­nable a engen­dré une vague d’islamophobie sur les réseaux sociaux, et celles et ceux qui ont appe­lé à une contex­tua­li­sa­tion des faits, à prendre le temps de l’analyse, ont été fré­quem­ment taxés de com­plices, au milieu de flots d’insultes.

Le ministre fran­çais Jean-Michel Blan­quer a rapi­de­ment ins­tru­men­ta­li­sé cette vague de haine pour atta­quer les milieux uni­ver­si­taires. Ses pro­pos du 22 octobre devant le Sénat fran­çais consti­tuent l’une des plus viru­lentes attaques contre la liber­té aca­dé­mique jamais lan­cées en France : [« Il y a des cou­rants isla­mo-gau­chistes très puis­sants dans les sec­teurs de l’enseignement supé­rieur qui com­mettent des dégâts sur les esprits. Et cela conduit à cer­tains pro­blèmes, que vous êtes en train de consta­ter […]. Ne soyons pas aveugles. Il y a, à l’université, des sec­teurs qui ont une concep­tion très bizarre de la Répu­blique …].» Le plus effa­rant, c’est qu’une série d’universitaires fran­çais ont tenu à sou­te­nir le ministre dans une tri­bune publiée le 30 octobre dans Le Monde, dénon­çant notam­ment [« L’importation des idéo­lo­gies com­mu­nau­ta­ristes anglo-saxonnes, le confor­misme intel­lec­tuel, la peur et le poli­ti­que­ment cor­rect …], véri­table menace pour nos uni­ver­si­tés ». Ce qu’il y a de piquant, c’est que celles et ceux qui dénoncent « le poli­ti­que­ment cor­rect », et « l’indigénisme » qui mena­ce­rait les uni­ver­si­tés se parent du slo­gan de la « lutte contre la cen­sure » pour impo­ser à leurs col­lègues… de se taire.

Toutes ces attaques ont en com­mun de se fon­der sur des rumeurs non étayées. Nul n’a démon­tré un quel­conque lien entre les théo­ries dites « déco­lo­niales » ou la socio­lo­gie des domi­na­tions et des actes ter­ro­ristes. Mais quand on se penche sur les méca­nismes de ce que l’on nomme « la radi­ca­li­sa­tion », on per­çoit au contraire que ces grilles d’analyse sont des outils assez fer­tiles pour com­prendre une par­tie du pro­ces­sus de radi­ca­li­sa­tion. Même cer­tains théo­ri­ciens néo­con­ser­va­teurs qui ont modé­li­sé les par­cours des « home­grown ter­ro­rists » recon­naissent l’utilité de ces outils !

Une vague d’anti-intellectualisme

Le poi­son dis­til­lé au tra­vers des attaques contre des intel­lec­tuelles et intel­lec­tuels après l’attentat du 16 octobre 2020, c’est un anti-intel­lec­tua­lisme extrê­me­ment puis­sant. Une part signi­fi­ca­tive des élites poli­tiques fran­çaises sombre dans ce tra­vers depuis long­temps. Par exemple, Emma­nuel Valls avait déjà mené une attaque en jan­vier 2016 contre la socio­lo­gie, en affir­mant que « vou­loir expli­quer le dji­ha­disme, c’est déjà un peu l’excuser ».

Depuis le milieu des années 1990, les uni­ver­si­taires sont déjà lar­ge­ment atta­qués dans ce qui fait leur légi­ti­mi­té, accu­sés d’être « enfer­més dans leur tour d’ivoire » et som­més de mieux adap­ter leurs recherches et leur ensei­gne­ment au mar­ché. Pro­gres­si­ve­ment, ce dis­cours a contri­bué à saper la légi­ti­mi­té de la recherche, sin­gu­liè­re­ment de la recherche fon­da­men­tale et de la recherche en sciences sociales, jugées par­ti­cu­liè­re­ment peu utiles.

C’est dans ce contexte d’une légi­ti­mi­té vacillante que les attaques nou­velles contre les cher­cheuses et cher­cheurs prennent place. Ce serait sous-esti­mer gra­ve­ment la situa­tion que de croire qu’elles ne lais­se­ront pas de séquelles. Pro­gres­si­ve­ment, l’anti-intellectualisme se répand, aidé gran­de­ment par les réseaux sociaux où faits et opi­nions s’entremêlent et se confondent sans cesse, où l’émotion domine et où la prise de dis­tance est géné­ra­le­ment impossible.

Cet anti-intel­lec­tua­lisme ne peut être dis­so­cié du suc­cès gran­dis­sant des théo­ries com­plo­tistes : la confu­sion entre « com­prendre » et « excu­ser », par exemple, est l’un des res­sorts des théo­ries du com­plot. Elles fonc­tionnent tou­jours par des rac­cour­cis, des asso­cia­tions simples et immé­diates. L’un des méca­nismes rhé­to­riques symp­to­ma­tiques est le sui­vant : vous par­lez de ce sujet, c’est que vous vous y inté­res­sez donc c’est que vous avez un inté­rêt caché. C’est ain­si que toutes les cher­cheuses et tous les cher­cheurs amené·e·s à s’intéresser à l’islam sont rapi­de­ment suspecté·e·s d’appartenir à un com­plot des Frères musul­mans, à moins qu’iels n’entament toutes leurs inter­ven­tions par la dénon­cia­tion d’un tel complot.

La rumeur et la meute

Sur les réseaux sociaux, ce qui trans­forme la dif­fu­sion des théo­ries com­plo­tistes et l’anti-intellectualisme crois­sant de cer­tains élus en attaques contre un indi­vi­du, c’est un phé­no­mène bien connu des sciences sociales et humaines : la dif­fu­sion de rumeurs. For­gées au moyen de « faits » plus ou moins fabri­qués, elles se répandent d’autant plus faci­le­ment qu’elles sont sou­te­nues ou relayées par des per­sonnes à qui leur posi­tion sociale confère une cer­taine légi­ti­mi­té. Les plus che­vron­nés des com­plo­tistes, experts en fabri­ca­tion de rumeurs, l’ont d’ailleurs par­fai­te­ment com­pris, eux qui vont sans cesse cher­cher quelques uni­ver­si­taires, quelques jour­na­listes, quelques poli­ti­ciens pour légi­ti­mer les récits qu’ils concoctent, quitte à ne gar­der que des bribes de leur dis­cours et à gon­fler quelque peu les titres des « som­mi­tés » invo­quées. Et, évi­dem­ment, ces fabri­cants n’hésitent pas eux-mêmes à por­ter en ban­dou­lière tout ce qui peut paraitre titre de noblesse, de leurs diplômes à leur pro­fes­sion en pas­sant par leur longue expérience.

Une rumeur bien fabri­quée peut faci­le­ment ral­lier les meutes, unir des gens qui ne par­tagent qu’une série de frus­tra­tions et d’angoisses. Et la dési­gna­tion d’un pro­bable cou­pable (même par une for­mule allu­sive) agit dans ce cadre comme un cata­ly­seur per­met­tant de sou­der plus encore le groupe. Le défer­le­ment de haine est, dans ce cadre, par­fai­te­ment fédé­ra­teur, ses consé­quences pour l’individu ciblé deve­nant abso­lu­ment négli­geables face à l’emballement collectif.

L’immense écri­vain ougan­dais Moses Ise­ga­wa dit de la rumeur qu’elle est comme la mau­vaise herbe après l’incendie de forêt : une herbe qui enva­hit tout, qui se gorge des nutri­ments conte­nus dans les cendres et qui, si l’on n’y prend garde, empêche la renais­sance de la forêt. C’est une herbe malade, qui se déve­loppe parce qu’il y a eu un drame et qui étouffe les pos­si­bi­li­tés d’une renais­sance des méca­nismes bio­lo­giques com­plexes qui font la beau­té et la vie de la forêt.

Les attaques en meute fon­dées sur le rejet des intel­lec­tuels — en fait, sur le rejet de la pen­sée — sont un phé­no­mène du même ordre. Et, si l’on n’y prend garde, elles vont conti­nuer à se mul­ti­plier, se gor­geant des cendres lais­sées par les attaques isla­mistes. L’anti-intellectualisme va conti­nuer à se répandre, étouf­fant toute pos­si­bi­li­té d’intervention des uni­ver­si­taires et, plus lar­ge­ment, des intel­lec­tuels dans l’espace public. Or, si nous souf­frons aujourd’hui, ce n’est cer­tai­ne­ment pas de trop savoir, de trop com­prendre et de trop analyser.

C’est notre res­pon­sa­bi­li­té de refu­ser ce des­tin. C’est notre res­pon­sa­bi­li­té de conti­nuer à écrire et à publier une revue intel­lec­tuelle géné­ra­liste. La Revue nou­velle n’acceptera jamais que l’on cherche à faire taire l’une de ses membres. Et elle conti­nue­ra à défendre l’importance de culti­ver les idées et de contri­buer, autant que pos­sible, à en nour­rir la forêt.

La Revue nouvelle


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