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Colombie. Signer un accord ne signifie pas construire la paix

Numéro 9/10 septembre/octobre 2014 - Amériques Colombie transition démocratique par Laurence Mazure

septembre 2014

La prise en compte des attentes des vic­times en matière de jus­tice et de répa­ra­tion consti­tue une avan­cée déci­sive des pour­par­lers de paix. Comme le rap­pelle Navi Pillay, le haut-com­­mis­­saire des Nations unies aux droits de l’homme : « Le témoi­gnage direct des vic­times, avant même l’élaboration des méca­nismes leur don­nant le pou­voir de répondre à leur souffrance, […]

La prise en compte des attentes des vic­times en matière de jus­tice et de répa­ra­tion consti­tue une avan­cée déci­sive des pour­par­lers de paix. Comme le rap­pelle Navi Pillay, le haut-com­mis­saire des Nations unies aux droits de l’homme : « Le témoi­gnage direct des vic­times, avant même l’élaboration des méca­nismes leur don­nant le pou­voir de répondre à leur souf­france, est sans pré­cé­dent. […] Je pense sin­cè­re­ment que la Colom­bie peut deve­nir un modèle à suivre pour les pays confron­tés aux ques­tions de paix, véri­té, jus­tice et réconciliation. » 

Le 15 aout der­nier, l’ONU, l’université natio­nale de Colom­bie et la confé­rence épis­co­pale ren­daient donc publics les noms des douze per­sonnes for­mant la pre­mière des cinq délé­ga­tions de vic­times. Leur tâche est de faire connaitre aux négo­cia­teurs des deux par­ties leurs attentes concer­nant la fin du conflit, la jus­tice, la répa­ra­tion et la garan­tie de ces­sa­tion défi­ni­tive des vio­la­tions de droits fondamentaux. 

Cette avan­cée inédite pro­vient d’un accord conclu par le gou­ver­ne­ment colom­bien et la gué­rilla entre les deux tours des élec­tions pré­si­den­tielles du 25 mai et du 15 juin der­nier. Cet accord confère aux vic­times un rôle déter­mi­nant dans la mise en œuvre des mesures de jus­tice et de répa­ra­tion néces­saires à l’émergence d’une socié­té post-conflit. Cet accord a éga­le­ment per­mis à Manuel San­tos d’utiliser la carte du vote « pour la paix » et d’être réélu à la tête du pays pour un second mandat. 

La voix des victimes enfin entendue

Les orga­ni­sa­tions de vic­times ont mis en évi­dences lors de leurs tra­vaux pré­pa­ra­toires1 le fait que les sec­teurs les plus pauvres et les plus vul­né­rables du pays ont été les plus tou­chés par le conflit : petits pay­sans, com­mu­nau­tés amé­rin­diennes, afro-colom­biennes, ouvriers, syn­di­ca­listes, com­mu­nau­tés LGTB, étu­diants, lea­deurs com­mu­nau­taires, sans oublier les appe­lés au ser­vice mili­taire — les nan­tis évi­tant la plu­part du temps l’appel sous les dra­peaux, et, dans le cas contraire, n’allant jamais dans les « zones rouges » où se déroule la guerre. Quant aux femmes, elles consti­tuent la caté­go­rie la plus meur­trie de tous les acteurs du conflit — la vio­lence sexuelle et de genre ayant été un axe essen­tiel de tous les débats. 

Cette visi­bi­li­sa­tion de pans entiers de la socié­té colom­bienne jusque-là relé­gués dans l’ombre par les classes moyennes et aisées des grands centres urbains, est un vrai tour­nant et révèle ce que le jour­na­liste Her­bin Hoyos (grand oppo­sant aux enlè­ve­ments orches­trés par la gué­rilla connu inter­na­tio­na­le­ment pour son pro­gramme radio « Voces del Secues­tro ») clame depuis long­temps : la socié­té colom­bienne a fait preuve d’une com­pli­ci­té tacite dans cette guerre de longue durée, du fait de son indif­fé­rence, voire de son déni des crimes commis. 

Les vic­times ont poin­té la res­pon­sa­bi­li­té dans les nom­breuses exac­tions de cer­tains alliés éco­no­miques des acteurs du conflit, comme les nar­co­tra­fi­quants dans le cas de la gué­rilla des Farc. Les vic­times ont aus­si net­te­ment rap­pe­lé la res­pon­sa­bi­li­té morale des sec­teurs éco­no­miques du pays les plus impor­tants, les grands pro­prié­taires ter­riens, les indus­tries agroa­li­men­taires, les trans­na­tio­nales des sec­teurs miniers et éner­gé­tiques, et cer­taines entre­prises d’État comme le groupe pétro­lier Eco­pe­trol dans cette guerre de longue durée : en effet, des pans entiers de l’économie colom­bienne ont uti­li­sé l’aide des para­mi­li­taires et de leurs connexions avec les forces armées pour dépla­cer des mil­lions de petits pay­sans. Ces sec­teurs ont éga­le­ment fait assas­si­ner des syn­di­ca­listes, des lea­deurs com­mu­nau­taires, des mili­tants poli­tiques et acti­vistes des droits humains et envi­ron­ne­men­taux au nom de la lutte contre la sub­ver­sion. De plus ces pra­tiques de guerre conti­nuent plus que jamais : une tren­taine de défen­seurs des droits humains ont été assas­si­nés au pre­mier semestre 2014, et plus d’une cin­quan­taine de lea­deurs agraires ont été éli­mi­nés au cours des trois der­nières années. 

Un cessez-le-feu immédiat 

Au terme des tra­vaux menés par les quatre forums, les vic­times ont énon­cé la liste de leurs attentes. Elles demandent à la gué­rilla de mettre fin à l’usage de mines anti­per­son­nel et d’engins explo­sifs arti­sa­naux, aux enlè­ve­ments, aux extor­sions et aux recru­te­ments for­cés. Leurs reven­di­ca­tions adres­sées au gou­ver­ne­ment sont mul­tiples : épu­ra­tion des forces de sécu­ri­té des élé­ments qui main­tiennent des liens étroits avec les para­mi­li­taires, modi­fi­ca­tion du concept de « sécu­ri­té natio­nale » en lui reti­rant une approche stric­te­ment anti­ter­ro­riste, mise en place d’une poli­tique de répa­ra­tion inté­grale basée sur l’amélioration des condi­tions de vie éco­no­miques de Colom­biens. Enfin, elles demandent à l’État la res­ti­tu­tion des terres spo­liées, le réta­blis­se­ment de la répu­ta­tion des per­sonnes injus­te­ment stig­ma­ti­sées, et le déman­tè­le­ment des struc­tures de finan­ce­ment des groupes para­mi­li­taires rebap­ti­sés « Bacrim », ou bandes cri­mi­nelles émer­gentes — un nom nou­veau der­rière lequel se trouvent en fait tous les para­mi­li­taires qui ne se sont jamais démo­bi­li­sés. Aux deux par­ties, les vic­times demandent que soit connue la véri­té au sujet de leurs exactions. 

Leur péti­tion concerne évi­dem­ment les para­mi­li­taires dont les struc­tures de finan­ce­ment n’ont jamais été déman­te­lées alors qu’ils font encore régner la ter­reur, notam­ment dans la région bana­nière du nord-ouest du pays ain­si que sur la côte Paci­fique. Elles ont aus­si rap­pe­lé les graves dif­fi­cul­tés d’application de la loi des vic­times de 2011 impul­sée par le pré­sident San­tos, visant la res­ti­tu­tion de plus de 5 mil­lions d’hectares spo­liés lors du conflit à la plus grande par­tie des 6,5 mil­lions de déplacés. 

Mais l’urgence pour la socié­té civile, c’est l’instauration d’un ces­sez-le-feu bila­té­ral — la gué­rilla ayant été la seule, depuis le début des négo­cia­tions, à pro­non­cer ponc­tuel­le­ment des ces­sez-le-feu unilatéraux. 

Une nécessaire volonté politique

Le face-à-face direct et confi­den­tiel entre les délé­ga­tions de vic­times et les négo­cia­teurs de La Havane concré­tise une situa­tion sans pré­cé­dent par laquelle les vic­times inves­tissent un rôle de pro­ta­go­nistes actifs très dif­fé­rent du sta­tut pas­sif qui leur avait été jusque-là réser­vé dans des négo­cia­tions de paix. 

Quant à la Com­mis­sion his­to­rique2 qui sera char­gée de rendre d’ici la fin de l’année un rap­port sur les causes du conflit, elle s’inscrit dans une tra­di­tion de réflexion assez mécon­nue3. L’origine du conflit qui per­dure encore aujourd’hui trouve racine dans la guerre civile déclen­chée à la suite de l’assassinat de Jorge Elié­cer Gaitán4 le 9 avril 1948 et les trois-cent mille morts qui en résul­tèrent jusque 1953. En 1958, le gou­ver­ne­ment colom­bien a man­da­té une com­mis­sion pour enquê­ter sur les causes de la « vio­len­cia » à tra­vers tout le pays. Les archives de cette com­mis­sion docu­men­taient si bien les pro­blèmes sociaux et éco­no­miques qu’elles ont ser­vi de base aux tra­vaux du socio­logue Orlan­do Fals Bor­da qui fon­de­ra un an plus tard la toute pre­mière école de socio­lo­gie d’Amérique latine sous les aus­pices de l’université natio­nale de Colom­bie. En 1987, une seconde com­mis­sion d’enquête se pen­che­ra sur les trans­for­ma­tions socioé­co­no­miques néces­saires par­ti­cu­liè­re­ment en ce qui concerne une réforme agraire. 

En 1991, lors des démo­bi­li­sa­tions des gué­rillas de l’EPL, du M‑19 et du mou­ve­ment amé­rin­dien Quin­tin Lame5, une troi­sième com­mis­sion déve­lop­pe­ra une réflexion sur les causes his­to­riques du conflit. Néan­moins, à l’heure de prendre des mesures socioé­co­no­miques, la volon­té poli­tique fera chaque fois défaut, recon­dui­sant le conflit et per­pé­tuant ses causes. 

Tan­dis que les plus opti­mistes pré­disent qu’un accord de paix sera signé d’ici la fin de l’année, le pré­sident San­tos est coin­cé entre l’urgence du vote de légis­la­tions des­ti­nées à enca­drer l’après-conflit, et les inquié­tudes mani­fes­tées par l’armée, grande per­dante de l’avènement poten­tiel de la paix. 

Plus que jamais, comme l’ont dit les vic­times durant les forums : « Signer un accord, ce n’est pas la même chose que construire la paix ».

  1. Les réunions se sont tenues à Vil­la­vi­cen­cio, aux bords des plaines de l’Orénoque, dans le centre pétro­lier de Bar­ran­ca­ber­me­ja, dans le port cari­béen de Bar­ran­quilla, et à Cali, dans le sud. Toutes ces villes sont autant d’épicentres d’une guerre entre forces armées, para­mi­li­taires et gué­rilla des Farc.
  2. Cette com­mis­sion his­to­rique ne se sub­sti­tue pas à une future com­mis­sion véri­té dans la période postconflit.
  3. Valen­cia Gutiér­rez Alber­to, « Memo­ria y Vio­len­cia. A los cin­cuen­ta años de “La Vio­len­cia en Colom­bia” de mon­señor Guz­man et al », Revis­ta Socie­dad y Eco­no­mia, n° 23, 2012, p. 65 – 68
  4. Jorge Elié­cer Gaitán était le lea­deur du Par­ti libé­ral et le can­di­dat le plus popu­laire aux élec­tions pré­si­den­tielles de 1950. Il s’était posi­tion­né beau­coup plus à gauche qu’aucune autre per­son­na­li­té poli­tique avant lui. À tra­vers lui, des mil­lions de Colom­biens des classes sociales les plus défa­vo­ri­sées se sen­taient pour la pre­mière fois repré­sen­tés. Son assas­si­nat a été per­çu comme la preuve que l’oligarchie du pays ne lais­se­ra jamais l’espace pour la mise en oeuvre de réformes sociales fortes.
  5. Valen­cia Gutiér­rez Alber­to, op cit.

Laurence Mazure


Auteur

http://www.lecourrier.ch/journaliste/laurence_mazure