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Chronique de crise (1): « De mensen leven hier en nu »

Numéro 10 Octobre 2009 par André Jakkals

octobre 2009

Curieux mois de sep­tembre. Terne ren­trée. Comme si cha­cun rete­nait son souffle et n’osait s’avancer jusqu’au cœur du débat bud­gé­taire et social. Un débat qui fon­da­men­ta­le­ment porte sur le « vivre ensemble », sur les rap­ports entre les Belges et leur État, entre les entre­prises et les tra­vailleurs, entre les Belges et les géné­ra­tions futures, entre les […]

Curieux mois de sep­tembre. Terne ren­trée. Comme si cha­cun rete­nait son souffle et n’osait s’avancer jusqu’au cœur du débat bud­gé­taire et social. Un débat qui fon­da­men­ta­le­ment porte sur le « vivre ensemble », sur les rap­ports entre les Belges et leur État, entre les entre­prises et les tra­vailleurs, entre les Belges et les géné­ra­tions futures, entre les Belges et leur envi­ron­ne­ment. Mais on ne le prend pas comme tel. Ou si peu. Il y a une grosse panne d’imagination col­lec­tive. Mal­gré la nou­veau­té et l’ampleur des défis, la ren­trée poli­tique se fait qua­si­ment selon les codes en vigueur. Cha­cun vient avec ses posi­tions, pour la plu­part lar­ge­ment pré­vi­sibles. L’un pour « faire payer les banques », l’autre pour « réduire les fonc­tion­naires », l’autre encore pour réduire la norme de crois­sance des dépenses en soins de san­té. Dans le lan­gage poli­tique belge, on appelle cela de la « mus­cu­la­tion ». Et géné­ra­le­ment, celle-ci est sui­vie de com­pro­mis plus ou moins équi­li­brés où cha­cun peut s’estimer heu­reux d’avoir sau­vé la face, en se per­met­tant d’afficher un résul­tat qui res­semble de près ou de loin à ce qu’il avait publi­que­ment récla­mé et en met­tant en tout petits carac­tères la conces­sion majeure qu’il aura fina­le­ment été contraint de lâcher.

Quoi de plus nor­mal, se diront les bla­sés, cela a tou­jours fonc­tion­né comme cela. Il n’y a pas de quoi s’inquiéter. Mais aujourd’hui, même les plus rou­ti­niers des petits codes non écrits de la poli­tique belge semblent per­plexes face à la paroi à fran­chir pour évi­ter que l’État, ses enti­tés fédé­rées, ses com­munes ne se retrouvent dans la spi­rale de l’effet boule de neige de la dette publique qui s’autoalimente et qui para­lyse pour long­temps toute réelle pos­si­bi­li­té d’action publique.

« L’État ne peut pas tomber en faillite »

Glo­ba­le­ment, on est encore lar­ge­ment dans la sous-esti­ma­tion de l’effort, voire dans le déni pur et simple. Que celui-ci soit le fait de la grande moyenne de la popu­la­tion qui ignore ce que 25 mil­liards d’euros veulent dire en termes de finances publiques, cela semble nor­mal, même si on doit le regret­ter. Mais que les res­pon­sables poli­tiques entre­tiennent cette igno­rance, il y a de quoi s’inquiéter. En Bel­gique fran­co­phone, on n’a que peu sui­vi l’affaire, mais en Flandre, les décla­ra­tions faites par le pré­sident du PS au quo­ti­dien Het Nieuws­blad ont sus­ci­té une sacrée émo­tion. Il y a bien sûr un soup­çon de mau­vaise foi dans la manière dont elles ont été tra­duites. Elio Di Rupo réagis­sait aux pro­pos du ministre du Bud­get Guy Van Hen­gel selon les­quels l’État belge serait « vir­tuel­le­ment en faillite ». La Flandre média­ti­co-poli­tique a seule­ment rete­nu des pro­pos pré­si­den­tiels qu’il ne fal­lait pas « sacri­fier la géné­ra­tion pré­sente pour nos enfants ». Bien sûr, ce n’était pas exac­te­ment ce qu’il avait dit, le titre n’étant qu’un résu­mé ten­dan­cieux d’une phrase reprise dans le corps de l’interview dans laquelle Elio Di Rupo affir­mait lit­té­ra­le­ment que « les pro­blèmes bud­gé­taires ne sont pas la fin du monde. Nous n’allons quand même pas sacri­fier cette géné­ra­tion ? Bien sûr, nous devons pen­ser à nos enfants, mais les gens vivent ici et main­te­nant1 ». Il n’en fal­lait pas plus pour qu’aussitôt le pré­sident du PS fût com­pa­ré à feu Guy Mathot qui avait décla­ré en pleine crise des années sep­tante — alors qu’il était ministre du Bud­get — que « le défi­cit public dis­pa­raî­trait, comme il était venu»… 

Le déni, vertu francophone ?

On ne peut que s’interroger sur l’interprétation à don­ner à cette décla­ra­tion présidentielle…

S’agit-il d’une « gaffe » ? Les termes ont-ils été vou­lus, pen­sés, pro­non­cés consciem­ment ? Dif­fi­cile à dire. Par contre, il est cer­tain que l’ensemble des par­tis et de la presse fla­mande y ont vu un pied de nez de taille par rap­port à toute vel­léi­té de faire la moindre éco­no­mie dans les ser­vices publics et dans la sécu­ri­té sociale. Un pied de nez fran­co­phone et donc for­cé­ment irres­pon­sable… aux yeux d’une opi­nion fla­mande qui conti­nue mal­gré toutes les évo­lu­tions com­mu­nau­taires à se com­prendre comme le cœur de l’intérêt géné­ral belge. Mais mal­gré cette pre­mière phase de déni essen­tiel­le­ment fran­co­phone — on ver­ra com­ment plus loin il se mani­feste dans le monde de l’enseignement —, le gou­ver­ne­ment fédé­ral et les Com­mu­nau­tés et Régions sont cepen­dant par­ve­nus le 16 sep­tembre à se mettre d’accord sur la répar­ti­tion des efforts bud­gé­taires à effec­tuer. Faut-il voir dans la vitesse de la déci­sion un heu­reux pré­sage pour la suite ? Peut-être, mais on sent tous les par­tis déci­dés à repor­ter à l’après 2011 l’essentiel des éco­no­mies… soit après les élec­tions fédé­rales qui sont déjà très proches. Le Conseil supé­rieur des finances ne recom­mande-t-il pas lui aus­si de ne pas trop mettre le paquet dans les deux pro­chaines années ? Il fau­drait, dit-on, ne pas trop hypo­thé­quer le retour de la crois­sance que tout le monde annonce, comme le pay­san sahé­lien implore la pluie, sans cer­ti­tude aucune qu’elle soit jamais réel­le­ment au rendez-vous.

La prophétie du Bureau du plan

La seule chose qui pleut en cette ren­trée, ce sont les pertes d’emplois. À Opel Anvers que l’on s’indigne de voir condam­née par le natio­na­lisme éco­no­mique alle­mand, alors que « la com­pé­ti­ti­vi­té de l’usine est la meilleure ». Chez Arce­lor Mit­tal à Liège, chez AGC-Auto­mo­tive à Seneffe et à Fleu­rus… Pour­tant, ces four­nis­seurs de l’industrie auto­mo­bile n’en sont qu’au début de la crise. Les grands pays pro­duc­teurs ont dopé leurs ventes par les primes à la casse. Et l’année 2010 s’annonce une des plus mau­vaises depuis 1970, les ménages alle­mands ayant anti­ci­pé leurs achats de nou­veaux véhi­cules pour pro­fi­ter de la prime fédé­rale. À la fin du mois d’août, la Bel­gique comp­tait 467.718 chô­meurs, soit 39501 de plus qu’en juillet et 47.827 de plus qu’en août 2008, selon les chiffres publiés par l’Onem. La crois­sance du chô­mage était sur­tout sen­sible en Flandre : + 21% en un an, pour + 6% « seule­ment » en Wal­lo­nie et + 9,8% à Bruxelles. La crise touche dure­ment l’économie flo­ris­sante de la Flandre où la part de l’emploi pri­vé est rela­ti­ve­ment plus grande qu’en Wal­lo­nie. Mais ce ne serait qu’un début. À la fin sep­tembre, le Bureau du plan annon­çait que le chô­mage grim­pe­rait encore en 2010 et en 2011. Le chiffre pré­dit a quelque chose de magique dans sa pré­ci­sion mathé­ma­tique et dans la répé­ti­tion des « 7 » : 777.700. On com­mence tout juste à per­ce­voir les impli­ca­tions d’une telle évo­lu­tion. Comme pour le bud­get, les réponses col­lec­tives devront sans doute être d’un genre inédit… Mais on ne voit, par exemple, encore aucun acteur impor­tant du champ poli­tique belge par­ler notam­ment de réduc­tion et/ou de redis­tri­bu­tion du temps de tra­vail. Les édi­to­riaux du Stan­daard, eux, ne parlent que d’un sur­croît d’activation des deman­deurs d’emploi.

Amers fruits de la croissance

On ne voit pas non plus un seul de ces mêmes acteurs média­tiques, poli­tiques ou sociaux pro­po­ser une vraie réflexion col­lec­tive sur les limites du modèle de la relance par le pou­voir d’achat indi­vi­duel. C’est que la crise finan­cière et son coût pour les finances publiques ont l’immense mérite de dis­si­mu­ler que bien avant le sau­ve­tage des banques, le bud­get belge était déjà très mal bar­ré parce que l’essentiel des efforts menés pen­dant les années nonante avait été man­gé dans le par­tage des « fruits de la crois­sance ». Tant que cette amné­sie orga­ni­sée domi­ne­ra, tant qu’aucune éva­lua­tion des réformes fis­cales pas­sées ne sera effec­tuée, on voit mal émer­ger un nou­veau consen­sus sur le finan­ce­ment des fonc­tions col­lec­tives dont la Bel­gique a besoin en ce XXIe siècle pour affron­ter l’ensemble de ses défis sociaux, éco­lo­giques et économiques.

Refaire des liens

Ce mois de sep­tembre 2009 aura aus­si vu se suc­cé­der une série d’événements sans aucun lien appa­rent, mais que nous devrions sans doute com­men­cer à apprendre à relier : la déci­sion de la Com­mu­nau­té fla­mande d’interdire le port du voile dans les écoles offi­cielles, la prise de posi­tion du Centre d’action laïque appe­lant à une même déci­sion en Com­mu­nau­té fran­çaise, la crise « sans pré­cé­dent » de l’institution judi­ciaire scan­dée au grand jour par le Pre­mier pré­sident de la cour d’appel de Bruxelles, Guy Del­voie, les inci­dents oppo­sant des jeunes Molen­bee­kois à la police, l’arrestation d’un ancien pré­sident de la FEB sus­pec­té d’avoir com­mis un délit d’initié dans le cadre de la chute de l’action For­tis, le début de mobi­li­sa­tion des ensei­gnants fran­co­phones contre des mesures d’économie annon­cées par le nou­veau gou­ver­ne­ment de l’Olivier, l’arrogance d’Albert Frère défen­dant ses rentes élec­triques, l’épandage de mil­lions de litres de lait par des agri­cul­teurs wal­lons broyés par la faillite d’un modèle pro­duc­ti­viste qu’ils n’osent qua­si­ment pas remettre en ques­tion. Quels points com­muns entre tous ces évé­ne­ments, sinon ce trouble d’un monde qui s’achève et qui ne voit pas encore ce qui lui succédera ? 

  1. « De bud­get­taire pro­ble­men zijn niet het einde van de wereld. We gaan deze gene­ra­tie toch niet opof­fe­ren ? Natuur­lijk moe­ten we den­ken aan onze kin­de­ren, maar de men­sen leven hier en nu. »

André Jakkals


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