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Chiapas : le triple anniversaire d’une rébellion hors norme

Numéro 11 Novembre 2013 par Bernard Duterme

novembre 2013

« Vous êtes néo­phyte dans la connais­sance du zapa­tisme ? […] Vous n’êtes jamais allé dans un vil­lage zapa­tiste ? Vous n’étiez pas encore né quand l’EZLN (Armée zapa­tiste de libé­ra­tion natio­nale) est appa­rue au grand jour ? Vous ne vous étiez ren­du compte de rien jusqu’au jour de la fin du monde, ni même après ? […] Voi­ci ce […]

« Vous êtes néo­phyte dans la connais­sance du zapa­tisme ? […] Vous n’êtes jamais allé dans un vil­lage zapa­tiste ? Vous n’étiez pas encore né quand l’EZLN (Armée zapa­tiste de libé­ra­tion natio­nale) est appa­rue au grand jour ? Vous ne vous étiez ren­du compte de rien jusqu’au jour de la fin du monde, ni même après ? […] Voi­ci ce que vous auriez tou­jours dû savoir à pro­pos du zapa­tisme1. » Le sous-com­man­dant Mar­cos, porte-parole des Indiens insur­gés du Sud-Est mexi­cain, n’a pas son pareil par­mi les lea­deurs révo­lu­tion­naires d’hier et d’aujourd’hui, pour réat­ti­rer l’attention sur sa rébellion.

Le jour de la fin du monde » auquel il fait allu­sion dans cet extrait d’une nou­velle série de longs com­mu­ni­qués incoer­cibles ren­dus publics en juillet der­nier, c’est le 21 décembre 2012, le sol­stice d’hiver choi­si par plus de 40.000 zapa­tistes enca­gou­lés pour occu­per paci­fi­que­ment et silen­cieu­se­ment cinq villes du Chia­pas. Impres­sion­nante démons­tra­tion de force, après quatre ans de rela­tive dis­cré­tion. D’autant que l’on savait le mou­ve­ment rebelle miné par les stra­té­gies de divi­sion et de pour­ris­se­ment du pou­voir mexi­cain, le qua­drillage mili­taire et le har­cè­le­ment para­mi­li­taire, ain­si que le décou­ra­ge­ment de cer­taines « bases d’appui » zapatistes.

Aujourd’hui donc, sur le cla­vier du « Sup-Mar­cos » comme dans les cinq « cara­coles » (sièges des « conseils de bon gou­ver­ne­ment » qui gèrent l’«autonomie de fait » de cen­taines de com­mu­nau­tés rebelles répar­ties sur un ter­ri­toire frag­men­té de la taille de la Bel­gique), c’est de nou­veau l’effervescence. Lan­ce­ment des « petites écoles zapa­tistes » ouvertes aux « zapa­ti­sants » du monde entier, relance du Congrès natio­nal indi­gène (CNI) qui fédère les peuples indiens du Mexique en lutte contre l’exploitation minière, agro-indus­trielle, éner­gé­tique, tou­ris­tique trans­na­tio­nale qui mange leurs ter­ri­toires, mais aus­si célé­bra­tions en cas­cade du triple anni­ver­saire de la rébel­lion : les dix ans de l’autogouvernement de fait, les vingt ans du sou­lè­ve­ment armé, les trente ans de la fon­da­tion de l’EZLN.

Novembre 1983, décembre 1993, aout 2003

C’est en novembre 1983 en effet qu’une poi­gnée de gué­rillé­ros, issus des Forces de libé­ra­tion natio­nale (FLN), rejoints l’année sui­vante par l’universitaire cita­din qui devien­dra le « sous-com­man­dant Mar­cos », créent au fin fond de l’État du Chia­pas l’Armée zapa­tiste de libé­ra­tion natio­nale, avec la ferme inten­tion, à la mode de Che Gue­va­ra, d’y « allu­mer » la révo­lu­tion. Mar­cos et ses cama­rades ne seront tou­te­fois pas les seuls à « tra­vailler » aux côtés des Mayas tzot­ziles, tzel­tales, tojo­la­bales, choles de la région. Les ani­ma­teurs sociaux du très concer­né dio­cèse catho­lique de San Cris­to­bal de Las Casas, dont les fron­tières coïn­cident pré­ci­sé­ment avec la zone d’influence actuelle des zapa­tistes, sont aus­si à l’oeuvre dans les vil­lages indi­gènes, depuis de nom­breuses années.

Dix ans plus tard, forts de ces influences mul­tiples mais contre­car­rés dans leurs pro­jets d’émancipation par l’autoritarisme d’une élite locale raciste et par les effets de la libé­ra­li­sa­tion de l’économie mexi­caine, la chute du prix du café et la réforme consti­tu­tion­nelle de 1992 qui casse tout espoir de réforme agraire, d’importants sec­teurs de la popu­la­tion indi­gène du Chia­pas vont se sou­le­ver en armes (avec les moyens du bord, sou­vent de vieilles pétoires) dans les prin­ci­pales villes de la région. « Démo­cra­tie, liber­té, jus­tice ! » Et ce, le jour même de l’entrée en vigueur des Accords de libre-échange nord-amé­ri­cain (Ale­na) qui ouvrent les richesses du Mexique aux États-Unis et au Cana­da. Mais le coup d’éclat zapa­tiste de la nuit du 31 décembre 1993 au 1er jan­vier 1994 fera long feu. Lour­de­ment répri­més, les Indiens insur­gés vont rapi­de­ment se replier et réin­té­grer leurs vil­lages. Débu­te­ra alors un long pro­ces­sus de mili­ta­ri­sa­tion de la région par les auto­ri­tés, de négo­cia­tion erra­tique et de mobi­li­sa­tion paci­fique de l’EZLN au reten­tis­se­ment mondial.

Dix ans plus tard, en aout 2003, déçus, voire tra­his par la non-appli­ca­tion des accords de San Andrés (seuls accords signés à ce jour entre gou­ver­ne­ment mexi­cain et com­man­dants rebelles, sur la recon­nais­sance des « droits et cultures indi­gènes2 »), les zapa­tistes rendent publique la créa­tion de leurs propres organes d’autogouvernement, radi­ca­le­ment étanches aux ins­tances et inter­ven­tions de l’État, au mal gobier­no. C’est l’«autonomie de fait », celle que la Consti­tu­tion ne veut pas leur recon­naitre. Le « man­dar obe­de­cien­do » (com­man­der en obéis­sant), ici et main­te­nant. La pra­tique poli­tique expé­ri­men­tée alors dans les vil­lages zapa­tistes rejette toute forme de confis­ca­tion du pou­voir, d’abandon de sou­ve­rai­ne­té dans des struc­tures en sur­plomb. Elle s’organise dans la rota­tion inces­sante et la révo­ca­bi­li­té immé­diate de tous les man­dats, de toutes les « charges » qu’à tour de rôle les délé­gués indi­gènes — hommes et femmes — assument béné­vo­le­ment au sein des cinq « conseils de bon gou­ver­ne­ment », où l’on admi­nistre l’autonomie édu­ca­tive, sani­taire, juri­dique et, autant que faire se peut, pro­duc­tive et com­mer­ciale des com­mu­nau­tés rebelles. Le bilan qu’en dressent aujourd’hui les zapa­tistes eux-mêmes est plu­tôt posi­tif : en dépit de bien des dif­fi­cul­tés, non élu­dées, les indi­ca­teurs sociaux progressent…

La portée mondiale d’un mouvement paradoxal

Toute l’originalité, la force et la fai­blesse de la rébel­lion zapa­tiste résident dans l’évolution et les réa­li­tés aux­quelles ren­voie ce triple anni­ver­saire. Une avant-garde révo­lu­tion­naire léni­niste clas­sique fait place à une révolte indienne mas­sive, déter­mi­née, presque sui­ci­daire, qui elle-même, au gré des cir­cons­tances, des rap­ports de force, de ren­contres « inter­ga­lac­tiques3 » avec des bus entiers de rebelles venus du reste du pays et du monde, va s’affirmer en un mou­ve­ment à la fois ouvert et auto­nome, radi­ca­le­ment démo­cra­tique et pro­fon­dé­ment iden­ti­taire, natio­na­liste mexi­cain autant qu’ethnique et alter­mon­dia­liste, impré­gné d’un esprit liber­taire, de clés de lec­ture mar­xiste, d’une culture chré­tienne éman­ci­pa­trice, d’idéaux fémi­nistes et de réfé­rences mayas. Une addi­tion de com­bi­nai­sons plu­tôt inédites. Le mou­ve­ment zapa­tiste garde en tout cas le mérite d’avoir don­né vie, à par­tir de son ancrage local, à un idéal éthique et poli­tique désor­mais uni­ver­sel : l’articulation de l’agenda de la redis­tri­bu­tion à celui de la recon­nais­sance. « Nous vou­lons être égaux parce que différents. »

En cette année d’anniversaires, le sous-com­man­dant Mar­cos conti­nue à culti­ver l’« indé­fi­ni­tion » de la rébel­lion et à jouer de son humi­li­té (« le che­min se fait en mar­chant », « venez le dis­cu­ter avec nous », « que faut-il faire ? avec qui ? »), l’un des res­sorts sans doute de son écho inter­na­tio­nal si posi­tif des pre­mières années. Dans le même temps, force est de recon­naitre que celui qui reste le porte-parole des com­man­dants indi­gènes et le chef mili­taire de l’EZLN balise aus­si la voie à suivre (« en bas à gauche », en marge de toute repré­sen­ta­tion, média­tion ou ins­ti­tu­tion poli­tiques, en « réseau » avec les luttes « anti­ca­pi­ta­listes » d’ici et d’ailleurs) et clive volon­tiers le pano­ra­ma (en carac­té­ri­sant les « véri­tables zapa­tistes » et ceux qui ne peuvent l’être), avec ou sans second degré, selon l’humeur. Ses pos­tures lui valent depuis quelques années déjà de fortes ini­mi­tiés au sein des gauches mexi­caines — radi­cales et modé­rées — qui lui reprochent sa « superbe », ses « zig­zags poli­tiques », son « cava­lier seul », voire son « anti­po­li­tisme inconséquent ».

Reste que la prio­ri­té don­née par les zapa­tistes à l’expérimentation d’« une autre manière de faire de la poli­tique » dans les com­mu­nau­tés auto­nomes — ce que la socio­lo­gie anglo-saxonne appelle les « poli­tiques de pré­fi­gu­ra­tion » (com­men­cer par fonc­tion­ner soi-même démo­cra­ti­que­ment) — est en par­tie le résul­tat de l’inconséquence des prin­ci­paux par­tis mexi­cains, y com­pris de gauche (PRD4), qui n’ont pas res­pec­té, sur le plan natio­nal, les accords de San Andrés et, dans le Chia­pas, agressent régu­liè­re­ment l’EZLN ou ses « bases d’appui »… Au-delà, le contexte demeure extrê­me­ment pro­blé­ma­tique pour les indi­gènes de la région, zapa­tistes ou non. Ils figurent tou­jours par­mi les popu­la­tions les plus pauvres du Mexique, sou­vent encore sans accès aux ser­vices de base, mar­gi­na­li­sés ou ins­tru­men­ta­li­sés par un modèle de déve­lop­pe­ment pré­da­teur — « extrac­ti­viste », fores­tier, agri­cole, tou­ris­tique… — qui pro­fite des mul­tiples richesses natu­relles et cultu­relles du Chia­pas, au détri­ment de ses pre­miers habitants.

  1. Tiré d’un com­mu­ni­qué du sous-com­man­dant Mar­cos de juillet 2013, publié sur www.enlacezapatista.ezln.org.mx, le 1er aout.
  2. Les accords de San Andrés, qui por­taient donc sur l’affi rma­tion des iden­ti­tés indi­gènes, datent de février 1996. Les autres thèmes pré­vus par les négo­cia­tions entre rebelles et gou­ver­ne­ment n’ont jamais pu être enta­més. Ils étaient cen­sés por­ter sur les dimen­sions plus poli­tiques (démo­cra­ti­sa­tion) et socioé­co­no­miques (redis­tri­bu­tion) des reven­di­ca­tions zapatistes.
  3. Du nom don­né par Mar­cos à la « Pre­mière ren­contre inter­con­ti­nen­tale pour l’humanité et contre le néo­li­bé­ra­lisme » convo­quée par l’EZLN en 1996 dans le Chia­pas, qui sera sui­vie de mul­tiples ini­tia­tives similaires.
  4. PRD pour Par­ti de la révo­lu­tion démo­cra­tique, fon­dé en 1989 à par­tir d’une dis­si­dence du PRI (Par­ti révo­lu­tion­naire ins­ti­tu­tion­nel, à la tête du Mexique de 1930 à 2000 et de nou­veau depuis 2012). Le can­di­dat du PRD aux élec­tions pré­si­den­tielles de 2006, Lopez Obra­dor, per­dant d’extrême jus­tesse (les résul­tats furent contes­tés plu­sieurs mois par des mil­lions de Mexi­cains de pra­ti­que­ment toutes les gauches), n’a pas reçu l’appui des zapa­tistes, mobi­li­sés à cette époque dans une démarche natio­nale paral­lèle, inti­tu­lée « l’autre campagne ».

Bernard Duterme


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