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Ces cyborgs si sexys

Numéro 5 - 2017 - par Renaud Maes -

Parmi les monstres contemporains, il y en a peu dont le pouvoir de séduction soit aussi intense que celui de l’hybride humain-machine : si « l’homme-machine » est en effet un monstre par ses difformités, il est aussi le symbole du dépassement des limites inhérentes à la condition humaine. L’ambivalence fondamentale de cet hybride lui permet de questionner l’ontologie humaine et, fatalement, de poser la question du désir de dépassement : l’hybride homme-machine est-il plus libre par la réalisation du projet de ce dépassement ou mieux aliéné à son désir de dépassement permanent ?

Les aïeux des cyborgs

S’inscrivant profondément dans l’histoire du développement industriel et technologique, l’hybride homme-machine nait d’une comparaison entre « l’homme » et une « machine équivalente ». Cette comparaison prend racine dans le développement des automates imitant les actions humaines (notamment le joueur de tambourin de Vaucanson, l’écrivain et le dessinateur de Pierre Jaquet-Droz) et dans une série d’arguments philosophiques inspirés de l’assimilation cartésienne de l’animal à la machine débattus au XVIIIe siècle. Ainsi, dans son Homme-Machine (1748) qui provoqua un petit scandale, le médecin libertin Julien Offray de La Mettrie suggère que « l’homme est une machine si composée qu’il est impossible de s’en faire d’abord une idée claire, et conséquemment de le définir ».

Cette conception matérialiste radicale demeura bien sûr marginale sous l’Ancien Régime et c’est surtout après la Révolution française que la comparaison entre homme et machine devint plus courante. Pour définir toute une série de notions fondamentales en physique, dont celles de travail et de frottement, les grands ingénieurs physiciens du tournant du XVIIIe et du XIXe siècle comparent l’action humaine et l’action mécanique. Bien sûr, leur objectif principal est d’optimiser la production, singulièrement à l’occasion de la construction de grands ouvrages (places fortes, ponts, tunnels, etc.), si bien qu’il n’est pas étonnant qu’ils rapprochent mécanique et économie [1].

Ainsi, dans ses Réflexions sur la puissance de feu de 1824, livre fondateur de la thermodynamique (qui est l’un des éléments clés de la révolution industrielle), Sadi Carnot justifie de l’intérêt de ses théories sur les machines à vapeur en soulignant qu’elles permettent d’estimer leur rendement relatif sur un chantier et donc la pertinence de remplacer les êtres humains par des machines.

Progressivement, la comparaison suggère des éléments communs à l’homme et à la machine. Lorsque Gaspard-Gustave Coriolis propose la définition physique du « travail » en aout 1826 à l’Académie française, il suggère que cette « grandeur » peut être appropriée tant pour le déplacement de poids par un ouvrier que pour l’action d’une roue à aube.

Ce mécanisme d’identification de « variables » qui permettent la description tant de l’homme que de la machine ancre la représentation de l’homme comme machine. Cette représentation fera l’objet d’un engouement tout particulier avec le déploiement de l’organisation scientifique du travail, dès la fin du XIXe siècle. En suggérant notamment de découpler la fonction dite de « planification » de la fonction dite « d’exécution » [2], Taylor ouvre la voie d’une assimilation stricte de l’ouvrier à la machine qu’il pilote.

La Première Guerre mondiale voit le triomphe absolu du taylorisme pour accroitre la production notamment d’armements militaires et plusieurs auteurs vont s’inspirer des travaux de Taylor pour proposer leurs propres théories. C’est le cas du physiologiste Jules Amar qui n’hésite pas à évoquer le « moteur humain » pour parler de l’ouvrier. La particularité des travaux des physiologistes de l’époque, c’est qu’ils partent du principe qu’il faut améliorer l’humain en s’inspirant de la machine. Ainsi, Amar suggère que les sens « peuvent être éduqués et rendus plus utiles [3] ». Il note que si la « puissance de l’homme ne peut pas soutenir la comparaison avec celle de nos moteurs usuels », la « machine humaine a un excellent rendement » et « bien rares sont les moteurs qui approchent, même de loin, [la] perfection mobile [de la machine humaine] ». Dans sa complexité, l’homme reste supérieur à la machine, « supériorité [qui] s’affirme dans le rendement thermique » et dans son autonomie. Toutefois, cette supériorité « serait décisive s’il ne fallait pas, dans la pratique industrielle, faire état surtout de la puissance, de la quantité de travail dans un temps donné, de la rapidité d’exécution ; s’il n’y avait pas, d’autre part, à considérer le prix si élevé des aliments et de la santé de l’homme » [4].

Là est donc l’enjeu : améliorer l’efficacité dans la production par l’optimisation des postures, des cadences, des habitudes alimentaires. L’objectif des physiologistes est en effet résumé dès 1904 par Ernest Solvay : augmenter la valeur humaine. Or « la seule mesure de la valeur humaine [est] devenue la productivité — tant intellectuelle ou morale que matérielle » [5].

Il s’agit de mieux faire fonctionner l’humain en s’inspirant du fonctionnement plus rationnel des machines pour améliorer la production, afin de rendre l’espèce plus performante. La diffusion des idées eugénistes se couple aux principes des physiologistes : de l’optimisation humaine surgira une race d’hommes meilleurs car plus performants [6].

Si dans la littérature des physiologistes, il n’est pas question d’améliorer l’humain par l’hybridation directe avec la machine, le principe va cependant influencer profondément la littérature de science-fiction des années 1920-1930. Plusieurs auteurs, en Europe, en Russie et aux États-Unis envisagent des hommes-machines mieux adaptés au travail sur les chaines industrielles ou dans des environnements hostiles. Par exemple, l’allemand Werner Illing écrit trois brèves nouvelles publiées en décembre 1928 et janvier 1929 dans le journal du parti social démocrate où les ouvriers sont forcés de remplacer certains de leurs membres par des outils. Les nouvelles d’Edmond Hamilton constituent un autre exemple plus célèbre, notamment The Comet Doom (1928), dont les protagonistes sont des explorateurs spatiaux faits d’un assemblage de « parties organiques et mécaniques ». Pour mieux adapter l’homme aux contraintes du progrès apparemment infini que représente la conquête spatiale, l’hybridation devient indispensable.

Naissance du cyborg

C’est toutefois surtout après la Seconde Guerre mondiale que l’hybride va connaitre ses heures de gloire. Dans un article resté « culte » publié dans la revue Astronautics, les scientifiques Manfred E. Clynes et Nathan S. Kline introduisent en 1960 le syntagme de « cybernetic organism », en abrégé « cyborg », pour décrire un être humain dont on a modifié les fonctions corporelles afin de lui permettre d’évoluer dans un environnement extraterrestre. L’argument des deux chercheurs en faveur du cyborg est d’ordre économique : il est moins couteux d’adapter l’humain à cet environnement que d’adapter l’environnement lui-même. À partir de cet article fondateur, un grand nombre de travaux scientifiques vont reprendre à leur compte cette expression de « cyborg », tant dans les revues de médecine que dans les sciences sociales.

Le cyborg devient aussi très rapidement un personnage clé des films de science-fiction. Parmi eux, le plus célèbre est sans conteste le RoboCop de Paul Verhoeven, cyborg résultant de l’hybridation d’un policier abattu par des gangsters et d’un robot anthropomorphe en métal hyperrésistant, devenant un « super flic » chargé de rétablir l’ordre à Détroit en proie au chaos à la suite d’une crise sociale causée par le monopole du conglomérat militaro-industriel « Omni Cartel des Produits », l’OCP [7]. Dans RoboCop, les souvenirs de l’humain vont progressivement l’amener à prendre le dessus sur la machine. Se lançant dans une croisade vengeresse, il va jusqu’à se réapproprier son identité défunte et réclamer qu’on le désigne par son nom, Alex Murphy. La seule limite qui s’impose à sa volonté est cependant le respect d’une série de directives dont celle de ne pas tuer de cadre de l’OCP et trois « règles » inspirées des lois de la robotique d’Isaac Asimov [8]. D’une certaine manière, si Robocop par sa quête devient plus un humain amélioré, capable de déployer une puissance supérieure à celle d’un humain « normal », qu’un robot, ces restrictions à sa volonté atrophient fortement son libre arbitre, l’aliénant en permanence à son identité robotique. On trouve ici une ambigüité fondamentale du cyborg. Finalement, « l’augmentation » de sa puissance permise par l’hybridation à la machine n’a-t-elle pas comme conséquence irrémédiable l’aliénation de la volonté humaine ?

L’occurrence la plus célèbre du terme cyborg en sciences sociales est due à la féministe Donna Haraway qui le définit en 1991, dans son Manifeste cyborg, comme « un organisme cybernétique, hybride de machine et de vivant, créature de la réalité sociale comme personnage de roman ». Pour elle, l’humain idéal est devenu un cyborg : « La fin du XXe siècle, notre époque, ce temps mythique est arrivé et nous ne sommes que chimères, hybrides de machines et d’organismes théorisés puis fabriqués, en bref, des cyborgs. Le cyborg est notre ontologie ; il définit notre politique. Le cyborg est une image condensée de l’imagination et de la réalité matérielle réunies, et cette union structure toute possibilité de transformation historique. [9] » S’il est le produit de technologies de contrôle, le cyborg symbolise aussi la possibilité de subvertir les catégories imposées par l’idéologie dominante, en particulier le binarisme de genre. Le cyborg d’Haraway a une sexualité autonome, joue avec les codes, se recompose comme il recompose sa réalité.

Deux figures de cyborg coexistent : le cyborg comme aliénation de la volonté humaine, Robocop et ses directives, et le cyborg comme réalisation de cette volonté, enfin affranchie des contraintes liées notamment aux normes sociales régulant la sexualité, le cyborg d’Haraway.

Le Borg, l’hybride aliéné

Le cyborg comme figure de l’aliénation connait un exemple particulièrement frappant dans la série Star Trek : le Borg. Le collectif Borg (le Borg) est sans doute l’un des ennemis parmi les plus terrifiants et les plus appréciés des fans de la série Star Trek (plus précisément de Star Trek : The Next Generation – TNG). De quoi s’agit-il ? D’un collectif formé par « l’assimilation » de nombreuses espèces au sein d’une sorte de « ruche ». Concrètement, à chaque rencontre avec une nouvelle espèce, le collectif Borg s’empare de tous ses individus et les soumet à un traitement d’injections de « nanoprobes », à de modifications chirurgicales ainsi qu’à des greffes de prothèses robotisées, ceci afin de permettre de prendre le contrôle de leur esprit. Le Borg « incorpore » donc chaque nouvelle espèce, faisant des individus des cyborgs assimilés.

Le Borg est introduit dans l’épisode « Q Who ? », seizième épisode de la saison 2, diffusé le 5 mai 1989. Comme le soulignent Patrick T. Jackson et Daniel H. Nexon, « d’emblée, le Borg est présenté comme l’extrême limite de ce que la Fédération peut gérer » [10].

Le vaisseau Enterprise, guidé par le capitaine Jean-Luc Picard (joué par Patrick Stewart), incarnation des « valeurs humanistes et libérales » de la Fédération, se trouve confronté par l’entrejeu d’une espèce de divinité extraterrestre (Q) à une sorte de vaisseau cubique « d’une conception étrangement généralisée : il n’a ni passerelle, ni centre de commandement, ni section des machines » (18 minutes, 30 secondes). Les capteurs de l’Enterprise ne détectent aucune trace de vie à bord, malgré la télétransportation d’un « intrus » depuis le vaisseau cubique directement au cœur de l’Enterprise.

L’androide « Data » (incarné par Brent Spiner), membre de l’équipage de l’Enterprise, en déduit de manière très significative que les senseurs en question sont sans doute incapables de détecter le Borg car « ses membres constitutifs ne peuvent pas être identifiés comme des formes de vie séparées, vu qu’elles ne sont que des parties d’un tout, fonctionnant collectivement ».

La lieutenant-commandant Deanna Troi (incarnée par Marina Sirtis), qui occupe la fonction de « conseillère » de l’Enterprise, indique que cet « agir collectif », marqué par le fait que le Borg s’exprime toujours en utilisant le « nous (we) », est lié à une « conscience commune » : « nous n’avons pas affaire à un esprit individuel : ils n’ont pas de chef unique (single leader), c’est l’esprit collectif d’eux tous » (24 minutes, 55 secondes). Elle suggère d’ailleurs que c’est un avantage : « Un chef unique peut faire des erreurs, ce qui est bien moins probable dans l’ensemble résultant de cette combinaison (combined whole) ».

Le Borg est d’ailleurs connu pour sa célèbre phrase annonçant la prise de possession d’un vaisseau et l’assimilation de tous ses membres (avertissement qui connait plusieurs variantes) : « We are the Borg. You will be assimilated. Resistance is futile ». Chaque individu intégrant le Borg subit une série de transformations, certains de ses membres étant remplacés par des prothèses mécaniques. Ces transformations n’ont pas uniquement pour but d’augmenter la puissance individuelle, mais aussi de « gommer les traits distinctifs de chaque espèce » [11]. Bref, le Borg fonctionne comme une ruche, un « hive mind » connectant chacun des cyborgs en un seul esprit et chaque cyborg est d’une certaine manière interchangeable dans le collectif. Et si le Borg fait horreur, c’est précisément par cette dimension d’aliénation complète au sein du collectif qui s’inscrit évidemment dans l’idéologie explicitement anticollectiviste largement diffusée dans les épisodes de Star Trek.

Très rapidement, cependant, les scénaristes de Star Trek se sont trouvés confrontés à une difficulté : comment décrire les interactions entre ce « collectif » Borg et les équipages de la Fédération, composés d’individus « autonomes » menés par un capitaine de vaisseau ? Avec un collectif où chaque individu apparait interchangeable, il n’est pas possible de mettre en scène une confrontation entre un « héros » et un « méchant » [12]. Par ailleurs, le Borg est un projet égalitariste, qui permet d’amener une paix durable entre les espèces rencontrées en les incorporant au sein d’une même entité apparemment très efficace. Cette caractéristique amènera donc rapidement les fans à développer une certaine adulation y compris pour le « projet politique Borg », au grand dam des scénaristes. Pire encore, certains fans pointeront rapidement le peu de différence existant entre le projet impérialiste de la Fédération et celui du Borg.

En préparant le film Star Trek : First Contact (1996), qui met en scène l’équipe de la série Star Trek – The Next Generation et le Borg, les scénaristes Brannon Braga et Ronald Moore ont dès lors souhaité construire un « véritable méchant » qui ne puisse pas susciter autant de sentiments positifs. Pour ce faire, ils ont construit un scénario visant à « distinguer le néocolonialisme bénin de la Fédération de l’impérialisme agressif du Borg » [13] et introduit un individu singulier, une Borg Queen (jouée par Alice Krige), qui « commande » les Borg ou, à tout le moins, incarne l’esprit collectif en un individu. Comme le note Tudor Balinisteanu [14], l’introduction de cette « reine maléfique » permet d’écrire un scénario finalement très classique de confrontation d’un héros masculin représentant la raison, la volonté, la civilisation face à une divinité féminine représentant la séduction, les pulsions, la nature. Le corps de la Borg Queen dispose de deux bosses métalliques sans aucune autre fonction que d’évoquer les seins et, par là, de rappeler qu’elle est une figure féminine, puisque les éléments organiques qui la composent ne dépassent guère les cervicales (l’emboitement de ces éléments organiques dans le corps métallique constituant un « moment fort » du film). Par le truchement du stéréotype de la « femme séductrice guidée par sa libido », les scénaristes ont donc pu réintroduire au sein du Borg le binarisme de genre, la volonté individuelle et le machiavélisme, caractéristiques à leurs yeux indispensables du « bon méchant » de cinéma.

Mais ce faisant, les scénaristes ont aussi, forcément, rendu l’hybride « sexy » : l’hybride qui était initialement un « super calculateur » devient une créature prise de passions, de pulsions… L’esprit du cyborg n’est plus complètement aliéné, il retrouve une volonté d’assouvissement de ses désirs.

Tetsuo, l’hybride sexy

Le cyborg comme figure de la pulsion sexuelle s’incarne parfaitement dans le personnage de Tetsuo, héros du film japonais Tetsuo : the Iron Man de Shinya Tsukamoto, sorti en 1989. Tetsuo (incarné par Tomorowo Taguchi) est un employé japonais comme des millions d’autres, attaché-case et petites lunettes, costume-cravate et cheveux impeccablement coupés. Un soir, il renverse en voiture un « fétichiste du métal » qui s’est greffé des morceaux de métal dans le corps. Avec sa compagne, ils se débarrassent du corps dans un fossé. Dès le lendemain, Tetsuo remarque en se rasant un morceau de métal qui a « poussé de l’intérieur ». À partir de là, il va progressivement muter, se transformant en un monstre métallique. Sa mutation s’accompagne de rêves éveillés où il est tantôt poursuivi par une femme mutante dans le métro de Tokyo, tantôt violé par son amie dotée d’un serpent-sonde métallique.

Chaque phase de la mutation correspond au déchainement de pulsions. Ainsi, sa transformation s’accélère soudainement lors d’un rapport sexuel avec sa compagne et, à cette occasion, son pénis se transforme en une gigantesque foreuse. Du corps de sa défunte compagne émerge le « fétichiste du métal » qui se transmue également en monstre métallique, tout en décrivant un monde futur où tout est métal en train de rouiller. Une confrontation s’ensuit, qui se termine par la fusion des deux personnages en un seul être de forme pénienne, doté de deux têtes, qui s’exclament d’une seule voix : « Our love can put an end to this fucking world. Let’s Go ! ». Game over indique l’écran final du film.

Si ce film cyberpunk a connu un succès hors norme, c’est sans doute parce qu’il correspond à un projet de subversion complète de la société. Le cyborg, dans ce cas, est un mutant qui peut, par sa transformation, laisser libre cours à ses pulsions et dispose de la puissance de les réaliser. L’opposition entre l’incapacité d’action de l’employé moyen japonais et la puissance absolue du monstre mutant est soulignée largement tout au long du film, notamment lors des scènes de rêverie. Le mutant peut s’adonner à des pratiques sexuelles considérées comme déviantes, il peut fusionner avec un autre homme, il peut faire tout ce que la société réprouve, encadre, interdit.

L’hybride Tetsuo, c’est l’antithèse du corset normatif de la société japonaise et le produit d’un système industrieux édifié sur des codes trop stricts : cette oppression des pulsions par l’organisation du capitalisme nippon ne peut amener qu’à la création d’un monstre qui finira par faire rouiller jusqu’aux symboles les plus avancés de ce capitalisme.

Ce qui est particulier à Tetsuo, c’est qu’il peut renverser un système social seul. Il n’est plus besoin d’être un groupe organisé pour fomenter une révolution. Un être mutant suffit, le cyborg Tetsuo a la puissance nécessaire pour faire rouiller jusqu’à sa disparition la société humaine.

« I, cyborg »

Finalement, c’est dans cette puissance incroyable du cyborg que réside l’une des clés permettant de comprendre en quoi cette figure est profondément liée au capitalisme et singulièrement, au capitalisme contemporain, ce capitalisme de « troisième âge » dont l’essence est le contrôle [15]. Le cyborg est en effet un être qui n’a pas d’autre raison que de réaliser en permanence son propre dépassement, de transcender en permanence ses limites. Sa volonté ne connait plus de contraintes, et il transforme son propre corps pour mieux s’adapter continument aux aléas de son environnement qu’il contrôle dès lors parfaitement.

L’engouement pour les salles de sport, véritable phénomène de société, est de l’ordre de l’hybridation homme-machine : l’humain-entrepreneur use de son corps comme d’une machine pour réussir. « “Spectateur de ses facultés intellectuelles chosifiées” pour reprendre l’expression de Lukacz, il l’est tout autant de son corps-capital santé, qui lui est aussi étranger que la machine sur laquelle il le conditionne. Il offre son corps-vitrine alléchant pour mieux vendre ses facultés réifiées, facultés intellectuelles incluses. » [16] Relié à une série de senseurs, à son smartphone qui mesure et enregistre ses efforts mieux que ne le rêvaient les physiologistes du début du XXe siècle, l’humain-entrepreneur repousse chaque jour un peu plus ses limites physiques en s’autorégulant plus efficacement que ne pouvait le concevoir le « moteur humain » de Jules Amar.

La fixation sur l’accomplissement personnel au travers du travail du corps répond simultanément à deux objectifs : celui de se réapproprier son destin, dans une optique où les projets politiques collectifs perdent apparemment tout sens, et celui de rester dans la course d’une concurrence sans cesse plus grande, plus généralisée à l’ensemble des domaines de l’existence. D’une certaine manière, l’objectif fondamental de ce travail sur soi-même peut sembler subversif dans cette dimension de réappropriation, car il s’agit, l’espace d’un instant, d’échapper à la contrainte sociale. Mais cette subversion n’en est pas une : elle est parfaitement conforme, inexorablement récupérée par le mécanisme de « captation du désir » [17].

L’humain, entrepreneur de lui-même, est un cyborg aliéné qui se pense subversif : il met son corps en projet en le greffant de machines diverses, il se dépasse en permanence et, ce faisant, met la société au défi de son propre désir, et, simultanément, il respecte chaque jour mieux les règles d’un jeu concurrentiel qui lui échappe. Il est marqué par « l’illusio », dont Bourdieu donnait une définition liée à la libido : l’illusio, c’est à la fois un investissement, la volonté de s’investir, et un principe de perception, le fait de percevoir un sens à cet investissement [18].

La captation et la réification du désir au travers du projet de dépassement permanent finissent par obombrer les potentialités du cyborg. Lorsqu’il se soumet au dispositif disciplinaire qu’incarne la machine sur laquelle il s’entraine et les senseurs qui le lient à son smartphone, partie intégrante de sa mémoire, atrophiant sa capacité d’action à mesure que ses muscles s’hypertrophient, l’humain-entrepreneur oublie jusqu’à la possibilité d’une libération des carcans normatifs. Plus robot qu’humain, il est un cyborg aliéné. Mais qu’arriverait-il s’il devenait un cyborg sexy ?

Dans le deuxième volet de Tetsuo, Tetsuo II : Body Hammer (1992), au lendemain d’un cataclysme provoqué par la libération des pulsions de l’hybride, les humains retournent pourtant au bureau, l’attaché-case à la main, comme si de rien n’était, au milieu des ruines fumantes. Comme si la société n’avait pas basculé, comme si le silence n’était pas perceptible. En fait, seuls les trois personnages principaux du film remarquent le calme qui règne dans la ville dévastée.

C’est sans doute dans ce contraste que réside toute la limite du cyborg : sa puissance subversive ne peut toucher finalement que le matériel — machine surpuissante, il peut détruire les machines. Mais pour changer en profondeur la société, il doit pouvoir en décrypter les normes et, fatalement, d’une manière ou d’une autre, toucher au collectif. Pour ce faire, il faut sans doute qu’il renonce au projet de son propre dépassement permanent ou de la satisfaction de ses seules pulsions. Ces projets se définissent en effet finalement contre le collectif. Voilà sans doute le défi posé au cyborg sexy : sublimer la pulsion pour la transformer en désir collectif… Tout un programme (non algorithmique).


[1Fr. Vatin, Le travail, économie et physique (1780-1830), Paris, PUF, 1993.

[2Fr. Winslow Taylor, The Principles of Scientific Management, Plimpton Press, Norwood, 1911.

[3J. Amar, Le Moteur humain et les bases scientifiques du travail professionnel, 2 ed. (1re ed. 1914), Paris, Dunod, 1923, p. 315.

[4Ibidem, p. 670.

[5E. Solvay, Principes d’orientation sociale. Résumé des études de M. Ernest Solvay sur le productivisme et le comptabilisme, Bruxelles, Misch et Thron, 1904, 2e ed., p. 71.

[6Th. Le Texier, Le maniement des hommes. Essai sur la rationalité managériale, Paris, La Découverte, 2016, p. 118-120.

[7On notera que cette anticipation n’est pas sans revêtir une dimension prophétique des conséquences de la crise de 2008 et de la fermeture des usines automobiles de cette ville-symbole de l’industrie américaine.

[8Ces trois lois, formalisées en 1942 dans la nouvelle Runaround, sont : 1. un robot ne peut porter atteinte à un être humain, ni, en restant passif, permettre qu’un être humain soit exposé au danger ; 2. un robot doit obéir aux ordres qui lui sont donnés par un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la première loi ; 3. un robot doit protéger son existence tant que cette protection n’entre pas en conflit avec la première ou la deuxième loi. Il s’agissait pour Asimov de proposer une vision plus positive du robot, en rupture avec le « syndrome de Frankenstein » voulant que systématiquement, les robots de la science-fiction des années 1930 détruisaient leur créateur ou des humains au hasard.

[9Donna, Haraway, « Manifeste Cyborg : Science, technologie et féminisme socialiste à la fin du XXe siècle », Mouvements, 2006/3 (nos 45-46), p. 15-21.

[10Patrick T. Jackson & Daniel H. Nexon, « Representation is futile ? American Anti-Collectivism and the Borg », in Jutta Weldes (ed.), To Seek Out New Worlds. Science Fiction and World Politics, New-York, Palgrave MacMillan, 2003, pp. 143-167, p. 150.

[11Voir par exemple Star Trek Voyager, saison 6, épisode 16 : « Collective », 16 février 2000.

[12Lois H. Gresh & Robert Weinberg, The Computers of Star Trek, New York, Basic Books, 1999, p. 140 sq.

[13Nicholas Mirzoeff, An Introduction to Visual Culture, Londres, Routledge, 1999, p. 215.

[14Tudor Balinisteanu, The Cyborg Goddess : Social Myths of Women as Goddesses of Technologized Otherworlds, Feminist Studies, 33 (2), 2007, pp. 394-423, pp. 401-402.

[15Gilles Deleuze, « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle. », L’autre journal, 1, 1990.

[16R. Maes, « L’homme machine, hybride sexy », billet du blog Mauvaises graines, 11 novembre 2012.

[17R. Maes, « Nous ne désirerons pas sans fin », La Revue nouvelle, 4, 2017.

[18Pierre Bourdieu, « Un acte désintéressé est-il possible ? », Raisons pratiques, Paris, le Seuil, 1994.

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Renaud Maes


Auteur

Rédacteur en chef de La Revue nouvelle.
Renaud Maes est docteur en Sciences (Physique, 2010) et docteur en Sciences sociales et politiques (Sciences du Travail, 2014) de l’université libre de Bruxelles (ULB). Il a rejoint le comité de rédaction en 2014 et, après avoir coordonné la rubrique « Le Mois » à partir de 2015, il est devenu rédacteur en chef de La Revue nouvelle en novembre 2016. Il est également professeur invité à l’université Saint-Louis (Bruxelles) et à l’ULB, et mène des travaux de recherche portant notamment sur l’action sociale de l’enseignement supérieur, la prostitution, le porno et les comportements sexuels, ainsi que sur le travail du corps. Depuis juillet 2019, il est président du comité belge de la Société civile des auteurs multimédia (Scam.be).