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Cellule familiale

Numéro 4 - 2015 par Christophe Mincke

juin 2015

Chez Trau­ma & Pim­pon, ils m’avaient pré­ve­nu : il vaut mieux tout pré­voir quand on entame la construc­tion de sa mai­son. Certes, une pièce sup­plé­men­taire a un cout, mais à com­bien me revien­drait la trans­for­ma­tion de ma mai­son si celle-ci s’avérait trop exigüe ? Et puis, les primes de la Région sont avan­ta­geuses, qui sait si elles exis­te­ront tou­jours dans […]

Billet d’humeur

Chez Trau­ma & Pim­pon, ils m’avaient pré­ve­nu : il vaut mieux tout pré­voir quand on entame la construc­tion de sa mai­son. Certes, une pièce sup­plé­men­taire a un cout, mais à com­bien me revien­drait la trans­for­ma­tion de ma mai­son si celle-ci s’avérait trop exigüe ?

Et puis, les primes de la Région sont avan­ta­geuses, qui sait si elles exis­te­ront tou­jours dans dix ans ? Et, quand on a de jeunes enfants, il vaut mieux être pré­voyant. Qui vou­drait qu’ils doivent subir des trai­te­ments inhu­mains et dégra­dants du seul fait de l’imprévoyance ou de l’avarice de leurs parents ?

Je crai­gnais, bien enten­du, d’être vic­time du syn­drome de l’abri anti­nu­cléaire ; comme ces mil­liers de gens qui se sont fait construire des case­mates avec fil­trage de l’air et pro­vi­sions pour deux ans… pour ne jamais devoir les uti­li­ser, mal­heu­reu­se­ment. Mais il faut recon­naitre que les frais sont incom­pa­ra­ble­ment moins éle­vés dans mon cas : une pièce de 20 mètres car­rés, une porte blin­dée avec un œille­ton et un passe-plat, des bar­reaux aux fenêtres, un lava­bo et un WC en inox et une ban­quette en béton recou­verte d’un mate­las igni­fuge. Ain­si qu’une camé­ra reliée au Centre de contrôle.

J’ai fran­chi le pas. De toute façon, cette pièce n’est pas inutile : elle me sert de débar­ras. Au besoin, elle peut deve­nir une panic room pour nous pro­té­ger des intru­sions en atten­dant l’arrivée des secours.

De toute façon, qu’importe le cout, je ne veux pas pas­ser à côté d’une occa­sion d’offrir à mes proches — ou à moi-même — de meilleures condi­tions d’incarcération. Car, depuis le 1er jan­vier 2020, la déten­tion à domi­cile doit se faire dans une pièce sécu­ri­sée, fer­mée à clé, sous la res­pon­sa­bi­li­té d’un adulte se por­tant garant du détenu.

Tout a com­men­cé quand on a libé­ré condi­tion­nel­le­ment sous sur­veillance élec­tro­nique. Un boi­tier véri­fiait la pré­sence, dans un péri­mètre don­né, du bra­ce­let fixé à la che­ville du libé­ré. Celui-ci pou­vait vaquer à ses occu­pa­tions moyen­nant l’accord des auto­ri­tés qui désac­ti­vaient le sys­tème en fonc­tion d’un horaire conve­nu d’avance. Il était même pos­sible de sor­tir de son domi­cile tant qu’on res­tait à proxi­mi­té de la mai­son. Mais le délin­quant s’en tirait à bon compte. Le trai­te­ment appa­rut comme par­ti­cu­liè­re­ment clément.

Ensuite, l’exécution à domi­cile des courtes peines de pri­son fut mise en place, parce qu’il était into­lé­rable que des condam­na­tions fermes ne soient pas exé­cu­tées. En même temps, se créait la libé­ra­tion sous condi­tion per­met­tant de pla­cer en déten­tion pré­ven­tive à domi­cile. C’était mieux que la pri­son, non ? Et, là, pas ques­tion de sor­tir. Le bra­ce­let GPS per­met­tait de contrô­ler la pré­sence dans ses murs de la per­sonne concer­née. La mai­son deve­nait enfin pri­son, à défaut de voir la pri­son s’humaniser et deve­nir maison.

Mais un pro­blème sub­sis­tait : plu­sieurs proches furent agres­sés par des déte­nus à domi­cile ren­dus fous par leur confi­ne­ment. Cer­tains, dit-on, prirent au contraire l’habitude de pour­suivre leurs acti­vi­tés plus ou moins licites chez eux, don­nant fêtes et récep­tions, rece­vant dea­leurs et toxi­co­manes, ouvrant des débits de bois­sons clandestins… 

La déci­sion fut prise que la peine serait pur­gée dans une cel­lule spé­cia­le­ment amé­na­gée, visant à évi­ter les débor­de­ments éven­tuels ain­si que les éva­sions. Avec une heure de pro­me­nade par jour et un bra­ce­let mesu­rant une série d’indicateurs bio­lo­giques, plus pos­sible de faire le mariole. La mesure fut éten­due aux peines allant jusqu’à vingt ans d’emprisonnement.

Outre les dix-huit-mille per­sonnes incar­cé­rées dans des pri­sons, c’en sont main­te­nant vingt-et-un-mille qui purgent une peine ou sont déte­nues pré­ven­ti­ve­ment chez elles. Le chiffre est en hausse constante. Le ministre de la Jus­tice vient d’annoncer qu’il pas­sait un mar­ché public pour dix-mille bra­ce­lets de nou­velle géné­ra­tion, mesu­rant les taux d’alcool et de divers toxiques en temps réel.

Les délais d’aménagement de cel­lules domi­ci­liaires sont tels qu’il est plus pru­dent de s’équiper à l’avance, sous peine de se voir incar­cé­rer dans un éta­blis­se­ment péni­ten­tiaire en atten­dant l’aménagement et l’agrément de la cel­lule. De plus, avec un objec­tif pour 2030 de 5 % de la popu­la­tion adulte en déten­tion à domi­cile, chaque famille peut être concernée.

C’est une forme de poli­tique indi­vi­duelle de pré­ven­tion de l’incarcération, en somme. J’avoue que je suis tran­quille de savoir ma mai­son conforme aux normes. Par­fois, je vais m’assoir dans ma cel­lule. Seul, au calme. Sans cris d’enfants, sans bavar­dages de ma femme. Ça fait du bien de se retrou­ver, de se res­sour­cer. Et puis, ça me fami­lia­rise avec les lieux. Comme ça, le jour où je serai écroué, je serai fin prêt.

Christophe Mincke


Auteur

Christophe Mincke est codirecteur de La Revue nouvelle, directeur du département de criminologie de l’Institut national de criminalistique et de criminologie et professeur à l’Université Saint-Louis à Bruxelles. Il a étudié le droit et la sociologie et s’est intéressé, à titre scientifique, au ministère public, à la médiation pénale et, aujourd’hui, à la mobilité et à ses rapports avec la prison. Au travers de ses travaux récents, il interroge notre rapport collectif au changement et la frénésie de notre époque.