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Ceci n’est pas très honnête, mais ceci est à prendre très au sérieux…

Numéro 02 – 2021 - par Azzedine Hajji -

Comment comprendre l’adhésion au documentaire Ceci n’est pas un complot ? Que révèle-t-elle notamment de l’implication des intellectuel·le·s dans le débat public ?

Ce texte prend pour point de départ l’engouement suscité par le « documentaire » Ceci n’est pas un complot de Bernard Crutzen. Certes, on pourrait en soupirer et se dire que, décidément, le complotisme est une pathologie qui se propage encore plus vite que la Covid-19. Pourtant, il suffit d’être quelque peu attentif pour s’en rendre compte : nombre de celleux dont il a suscité l’enthousiasme sont loin d’être des complotistes enragés, individualistes et insensibles à la souffrance d’autrui. C’est même parfois au nom de valeurs telles que la solidarité ou l’esprit critique que se fonde leur jugement. Dès lors, et au-delà du constat statique, tenter de comprendre les mécanismes sous-jacents à leur adhésion se révèle une nécessité [1].

Avant tout, les souffrances psychosociales et précarités de divers ordres générées et accentuées par la crise due à la Covid-19 ne sont probablement pas étrangères à la vaste audience atteinte par le documentaire. Alors que dans un même temps — et paradoxalement l’isolement dû au confinement tend à déconnecter de certaines réalités — les effets sanitaires de l’épidémie paraissent bien abstraits aux yeux de certain·e·s. Nombreux et nombreuses sont aussi celleux qui, étonné·e·s d’entendre des appels soudains à la solidarité, se rappellent que ce mot d’ordre était loin de faire l’unanimité avant la crise, lorsque de nombreux discours prônaient l’individualisation et l’activation forcée en matière de politique sociale. Quant au manque de cohérence des mesures prises par les autorités publiques [2], il donne cette fâcheuse impression qu’elles sont davantage fondées sur la perméabilité des décisions politiques aux pressions exercées par certains groupes ou lobbys [3]. Et la liste des critiques peut être allongée sans peine…

Malgré ces interrogations et critiques légitimes, il est tout de même frappant que Ceci n’est pas un complot ait trouvé un tel écho favorable alors qu’il n’apporte que peu d’éléments d’analyse cohérente pour mieux comprendre les ressorts de la crise (une superposition disparate de faits surprenants ne formant pas une telle analyse). Bien que l’intention affichée d’opérer une critique des médias soit une nécessité absolue, elle se révèle stérile en l’espèce car elle ne s’inscrit en aucune manière dans une démarche guidée par l’honnêteté intellectuelle. Une attitude authentiquement critique nécessite, en effet, comme préalable de présenter les positions que l’on cherche à déconstruire honnêtement et sans les biaiser. On ne fait pas dire à celleux qu’on critique autre chose, voire le contraire de ce qu’iels pensent, malgré leur positionnement éventuellement contestable. Ce rappel, qui peut sembler banal, n’a rien d’un truisme. Le succès significatif du documentaire ne l’illustre que trop bien : la distorsion grossière de nombreux faits et de la parole de nombre d’intervenant·e·s ne l’a pas empêché de connaitre un franc succès. Ainsi, certains expert·e·s interrogé·e·s (Marius Gilbert ou Jacinthe Mazzocchetti pour ne citer que ces deux-là) ont vu l’esprit de leur parole trahi par un montage découpant et décontextualisant certains propos dans le but d’étayer frauduleusement la thèse défendue par le réalisateur. Résultat : iels ont publiquement désavoué l’usage biaisé qui a été fait de leur propos [4].

Malhonnête également est l’image homogène donnée des médias, réduits dans leur ensemble à des courroies de transmission dociles des grandes multinationales du secteur privé. Cette posture fait pourtant l’impasse sur les journalistes qui doutent et tentent d’apporter dans le débat public des éléments d’information et d’analyse contradictoires et critiques pour comprendre les situations que nous vivons, sans faire pour autant l’impasse sur leur complexité [5]. Or, critiquer « les médias » dans leur ensemble sans apporter aucune nuance revient finalement à déforcer celleux qui luttent justement contre les tentations du sensationnalisme et du conformisme, auxquelles de trop nombreux journalistes cèdent il est vrai par ailleurs. Mais en décrédibilisant toute la profession sans distinction, c’est la possibilité même d’ériger le pouvoir médiatique en un véritable contrepouvoir qui s’en retrouve menacée [6].

Cela étant dit, la profession journalistique doit également s’interroger sur certaines de ses pratiques. Des organes de presse ont clairement affaibli le travail remarquable que leurs journalistes consacraient à la crise en optant pour une approche sensationnaliste et même anxiogène du traitement de l’information en ligne. Le documentaire de Bernard Crutzen s’est en partie engouffré dans cette contradiction et son succès, quelle que soit la qualité intrinsèque de cette réalisation, doit encourager tout le secteur à l’autocritique.

Une dénonciation anti-hygiéniste à géométrie variable

La parole des individus n’est pas la seule à être travestie dans le documentaire. La réalité des faits y est aussi mise à mal, dans un mélange confus d’informations avérées et d’interprétations et conclusions fallacieuses. Nous n’y reviendrons pas en détail, plusieurs propositions de réponse ayant déjà été formulées à ce niveau [7]. Deux éléments méritent néanmoins d’être pointés. Le premier concerne l’affirmation (en début de documentaire) de la part dérisoire de la population belge (0,17%) qui aurait été victime de la maladie, étant donné l’incertitude sur la cause exacte des décès due à l’absence de tests de vérification. Or, l’analyse des données statistiques des décès montre une surmortalité très importante — de plus de 16% — en Belgique durant l’année 2020 (soit près de 18.000 personnes) en comparaison avec les années précédentes. Et ce, en dépit des mesures sanitaires (tant décriées) qui ont été prises. Dans ce contexte, vouloir préserver la vie des personnes âgées, et celle des personnes qui souffrent de comorbidités, est-ce faire preuve d’« hygiénisme » ? Le second élément stigmatise, quant à lui, une autre composante de la population, présentée vers la fin du documentaire comme une des causes majeures de contaminations par l’un des médecins interviewés : « la communauté allochtone ». Alors que ce documentaire n’a de cesse de remettre en doute l’ampleur de la dangerosité de la Covid-19, il verse lui-même dans une forme d’hygiénisme pour clouer au pilori toute une catégorie de la population considérée artificiellement comme un ensemble homogène, et surtout dangereux. Aucune donnée objective ne démontre pourtant que les personnes « allochtones » seraient spécifiquement responsables de la propagation de la maladie, même si cette explication a été plusieurs fois avancée [8]. Au surplus, il est utile de rappeler que des chiffres bruts de contamination ne veulent rien dire en eux-mêmes. En effet, toutes les composantes de la population ne sont pas exposées de la même manière au danger, certaines professions (éboueur·se·s, conducteur·rice·s de transport en commun, infirmier·ère·s, aides soignant·e·s, etc.) prenant davantage de risques, justement pour permettre à la société de tenir le choc.

Finalement, et en caricaturant quelque peu, les vieux, les malades chroniques et les étrangers seraient seuls concernés par la Covid. Avec, en filigrane, cette question lancinante, jamais posée comme telle, mais qui apparait comme la conclusion logique du propos : pourquoi devrions-nous nous sacrifier pour eux ?

Intellectuel·le·s, il est temps de se mouiller !

Les exemples d’analyse, à la fois plus profonde et plus radicale, ne manquent pourtant pas pour penser et critiquer la gestion politique et médiatique de l’épidémie [9]. Nul besoin de tomber dans la caricature ou la malhonnêteté intellectuelle pour ce faire. Alors pourquoi Ceci n’est pas un complot a-t-il rencontré un tel succès malgré la grossièreté des procédés employés ? Deux hypothèses me semblent intéressantes à considérer, en lien avec la vague d’anti-intellectualisme que nous connaissons [10].

La première est que ce documentaire offre un prêt-à-penser, une critique facile qui évite les difficiles dilemmes cognitifs qu’une confrontation et une prise en compte des diverses informations et analyses disponibles suscitent. Cette hypothèse n’implique pas une supposée bêtise de celleux qui encensent le documentaire. Au-delà de l’image superficielle qui en est souvent donnée, les outils existants pour comprendre finement les mécanismes de pouvoir au sein des diverses institutions (économiques, politiques, scientifiques, médiatiques, etc.) sont, en effet, peu accessibles à un large public. En dehors de celleux qui les fréquentent, comment cette absence d’une véritable instruction civique et politique ne pourrait pas générer autre chose que des fantasmes en tout genre ? D’ailleurs, l’acceptation béate du traitement politique et médiatique de l’épidémie n’offre aucune immunité en la matière.

Par ailleurs, cette tendance à adhérer à une critique simpliste ne doit pas non plus être interprétée comme le signe d’une supposée idiotie consubstantielle au « peuple » ; celleux qui la fustigent n’étant pas toujours à l’abri de tenir des discours confinant à l’enfermement cognitif et idéologique, claustration qui rappelle à bien des égards celle qu’iels dénoncent chez les autres [11].

Quant à la seconde hypothèse, elle n’est pas sans lien avec la première et se veut ici une forme d’autocritique. Elle questionne le rôle de celleux qui font profession d’intellectuel·le (au sens gramscien du terme, c’est-à-dire qui remplissent une fonction culturelle ou scientifique au sein de la société [12]), mais éprouvent des difficultés à entrer dans un véritable dialogue (plutôt qu’un monologue vertical) en dehors de leurs cercles privilégiés.

Car l’anti-intellectualisme ne doit-il pas aussi quelque chose à certaines formes de distanciation (volontairement maintenue ou non), voire de mépris envers celleux qui ne partagent pas le même ethos ? Bien évidemment, le questionnement et la prise de recul face aux représentations spontanées de sens commun sont fondamentaux dans toute démarche intellectuelle digne de ce nom. Mais cette nécessaire distanciation épistémologique implique-t-elle inévitablement aussi une distanciation sociale permanente ? Comment construire de véritables espaces communs d’échanges et de dialogue si les intellectuel·le·s n’admettent pas les limites de leurs propres savoirs, dont l’énonciation est censée être inhérente à leurs pratiques ?

En réalité, s’il existe bien des intellectuel·le·s de profession, toute activité humaine est indissociable de l’activité intellectuelle [13]. Tout un chacun possède des connaissances qu’il peut mettre en œuvre pour réfléchir à sa situation et à celle de la société et agir en conséquence. Ce positionnement ne revient en aucune manière à relativiser les savoirs produits dans les communautés scientifiques, mais il cherche à les remettre à leur juste place. Il est clair que personne mieux que les épidémiologistes ou les virologues (en tant que communauté) ne sont en mesure de comprendre et expliquer les mécanismes généraux de propagation de la Covid-19, par exemple.

Pour autant, ce savoir ne les autorise pas à décider seul·e·s des mesures collectives à mettre en place pour y faire face. Prenons l’exemple des protocoles sanitaires dans les écoles : c’est en rassemblant les divers acteurs qui participent à leur fonctionnement (éducateur·rice·s, élèves, enseignant·e·s, habitant·e·s du quartier, parents, personnel administratif et technique, psychologues et médecins scolaires, etc.) et en mettant en commun leurs diverses connaissances avec celles des scientifiques que les solutions les plus adéquates peuvent émerger. Certes, cela implique aussi de concilier des intérêts très divers, mais l’énergie que nécessite de dépenser ce processus de négociation pourrait largement être compensée par la plus grande pertinence et efficacité des mesures prises du fait (et pas en dépit de) de leur caractère plus démocratique.

Ce n’est pas du haut de leur perchoir, mais au sein de ces collectifs où peuvent se confronter les divers types de savoirs, que les intellectuel·le·s de métier peuvent contrebalancer la défiance dont iels sont l’objet. Il s’agit ainsi de participer, comme tout le monde au sein de la société, aux délibérations collectives, tout à la fois avec humilité, mais en défendant avec force la valeur de leurs savoirs. Cette vision peut paraitre utopique et bien éloignée du fonctionnement réel de nos institutions. Pourtant, chacun·e peut y contribuer modestement en s’ouvrant aux collectifs hétéroclites qui composent nos environnements immédiats (sur le lieu de travail, auprès de nos connaissances, dans notre voisinage, etc.).

À l’heure de la prolétarisation rampante des professions intellectuelles, cette démarche devient en fait une urgence. Car, triste ironie de la situation, l’anti-intellectualisme gagne aussi du terrain parmi ces professions (enseignant·e·s, artistes, auteur·rice·s, etc.). Le succès de Ceci n’est pas un complot est, en effet, perceptible aussi auprès de ce public. Ce signal est ainsi à prendre très au sérieux : afin de construire un monde véritablement commun, il est temps pour certain·e·s de descendre dans l’arène et de cesser de déplorer l’état du monde en restant isolé·e·s dans l’entre-soi du ciel des idées.


[2Comme avec le seuil « fatidique » de huit-cents infections et septante hospitalisations quotidiennes qui n’a finalement pas été respecté lorsque le gouvernement fédéral a entamé un assouplissement des mesures dès le 13 février.

[3Van den bergh O. et al., « Une nouvelle coupe de cheveux n’est pas la bonne solution pour nous motiver à lutter contre le coronavirus » (carte blanche), La Libre, publiée le 15 février 2021.

[5Voire, par exemple, Ruyssen A., « Coronavirus : une leçon d’humilité journalistique », La Revue nouvelle, n°3/2020, p. 73-76.

[6Klein O. et Nera K., « Psychologie politique du complotisme à l’ère de la Covid-19, La Revue nouvelle, n°1/2021, p. 14-18.

[7Ryckmans G., Montay J. et Hendrichs D., « Ceci n’est pas un complot : au-delà de certains sous-entendus, quels sont les faits ? », RTBF, publié le 12 février 2021 ; Mathieu B. « Ceci n’est pas un complot, mais ceci prend des libertés avec les faits », L’Écho, publié le 12 février 2021.

[8Par exemple par la bourgmestre de Verviers, voir « Coronavirus : Verviers serre la vis ! », Vedia, publié le 4 aout 2020.

[9Kozlowski G., Leroij C. et Zimmer A., « Postscriptum aux “individus sans monde” », La Revue nouvelle, n°7/2020, p. 85-97 ; Stiegler B. (2021), De la démocratie en pandémie. Santé, recherche, éducation, Paris, Éditions Gallimard.

[10Crespo C. et Maes R., « “Et que meure l’intellectualité traitresse !”, nouvelle doxa des politiques à l’ère de la post-vérité ? », La Revue nouvelle, n°3/2019, p. 8-14 ; Maes R. et Mincke C. , « Intellectuels de tous bords, unissez-vous ! », La Revue nouvelle, n°6/2018, p. 22-24.

[11Lordon F., « Conspirationnisme : la paille et la poutre », Les blogs du « Diplo » (la pompe à phynance), publié le 24 aout 2012.

[12Lamarre J.-M. (2016), « Tout homme est un intellectuel », Le Télémaque, n°50, p. 111-116.

[13Ibid.

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Azzedine Hajji


Auteur

Azzedine Hajji est chercheur-doctorant en sciences psychologiques et de l’éducation à l’Université libre de Bruxelles. Il a été auparavant professeur de mathématiques dans l’enseignement secondaire, et psychopédagogue en Haute École dans le cadre de la formation initiale d’enseignant·e·s du secondaire. Ses sujets de recherche portent principalement sur les questions d’éducation et de formation, en particulier les inégalités socio-scolaires dans leurs dimensions pédagogiques, didactiques et structurelles. Les questions de racialité et de colonialité constituent également un objet de réflexion et d’action qui le préoccupent depuis près de 15 ans.