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Carton rouge pour Bolsonaro

Numéro 02 mars 2023 Brésilélections - par François Fecteau -

Jair Bolsonaro, ex-président défait des élections brésiliennes, s’est exilé aux États-Unis le 30 décembre 2022. Celui qui est soupçonné d’avoir joué un rôle dans l’organisation de la tentative d’assaut de la maison présidentielle de Brasilia du 8 janvier 2023 a donc quitté le territoire brésilien avant même la fin officielle de son mandat. Alors qu’il annonçait récemment son retour au pays pour faire « opposition » à Luiz Inácio Lula da Silva, nouveau président élu, il convient de se pencher sur les tactiques de l’ex-président qui s’accroche au jeu du pouvoir, afin de les analyser.

Jair Bolsonaro, ex-président défait des élections brésiliennes, s’est exilé aux États-Unis le 30 décembre 2022. Celui qui est soupçonné d’avoir joué un rôle dans l’organisation de la tentative d’assaut de la maison présidentielle de Brasilia du 8 janvier 2023 a donc quitté le territoire brésilien avant même la fin officielle de son mandat. Alors qu’il annonçait récemment son retour au pays pour faire « opposition » à Luiz Inácio Lula da Silva, nouveau président élu, il convient de se pencher sur les tactiques de l’ex-président qui s’accroche au jeu du pouvoir, afin de les analyser.

Discréditer le processus électoral pour légitimer les mouvements de colère populaire

Depuis novembre 2020 déjà, Bolsonaro multipliait ses interventions pour dénoncer la faiblesse du système de vote électronique qui selon lui aurait donné lieu à d’importantes fraudes au cours des précédentes élections. Le 29 juillet 2021, le président sortant publiait ainsi sur sa chaîne YouTube, une vidéo de deux heures visant à montrer les faiblesses du même système de vote électronique l’ayant fait élire en 2018. Dans cette vidéo, Bolsonaro ciblait l’ingérence dans le processus électoral de Luís Roberto Barroso, Président de l’époque du Tribunal Supérieur Électoral [1] (TSE) :
« É justo quem tirou o Lula da cadeia contar o voto numa sala secreta do TSE ? »
« Est-il juste que celui qui a fait sortir Lula de prison, qui l’a rendu éligible, soit la même personne qui comptera les votes dans une salle secrète au TSE ? [2] »

Jair Bolsonaro, 29 juillet 2021

La TSE ainsi que le Projeto Comprova [3] n’auront toutefois pas tardé à démentir les allégations de l’ancien président. Ces deux organisations rappelleront que les votes ne sont pas comptabilisés en secret, mais bien par un système électronique dont la sécurité est révisée tous les deux ans. Quant aux attaques ciblant plus particulièrement Roberto Barrosso, elles sont tout sauf judicieuses puisque, avec ses collègues Edson Fachin et Alexandre de Moraes, aussi ministres du Supremo Tribunal Federal [4] (STF) et membres du TSE, il a voté en faveur de l’emprisonnement de Lula (Uol, 2021 [5]).

Malgré ce rappel des faits, Bolsonaro a tout de même poursuivi sa campagne de persuasion contre les faiblesses du système démocratique brésilien, stratégie qui aura eu notamment comme effet de donner une forme de légitimité aux mouvements de contestation citoyenne du processus électoral au lendemain du dévoilement du résultat du deuxième tour.

De la propagande électorale au blocage des votes dans le Nord-Est

Lors du premier tour, Bolsonaro va employer un discours s’adressant principalement à sa base électorale. Tout en martelant l’idée que Lula et son parti sont synonymes de corruption. Bolsonaro insiste sur les thèmes de l’avortement, de la légalisation des drogues, et de l’« idéologie du genre », visant à faire sortir le vote des appuis évangélistes. Pour se rapprocher des électeurs issus des classes plus pauvres du Nord-Est, largement favorables à Lula, l’ancien Président mettra également l’accent sur les mesures mises en place pour soutenir la région (Gazetta do povo, 2022 [6]).

Les suffrages de ce premier tour donneront Lula favori avec 48,43 % des voix, résultats qui laisseront toutefois une lueur d’espoir aux supporteurs de Bolsonaro qui constituent 43,2 % de la population ayant fait valoir son droit de vote. Lors de ce vote, ce sont plus de 30 millions de Brésilien.nes qui se sont abstenu.es. Selon certains spécialistes de la politique brésilienne, cette abstention, qui concerne presque 20 % de la population votante de 156 millions, pourrait être à l’origine de l’imprévisibilité du score du président sortant pour qui la plupart des sondages ne donnaient pas plus de 40 % des suffrages.

Tout au long du deuxième tour, la ligne de communication bolsonariste associant Lula et le PT à la corruption fut maintenue. Tel que l’illustre le jingle » É tudo farinha do mesmo saco [7] » utilisé pour les publicités radiophoniques et télévisuelles, le clan Bolsonaro ira jusqu’à mettre les appuis de personnalités issues de différentes formations politiques (Simone Tebet, Ciro Gomes et Fernando Henrique Cardoso) dans la même catégorie de partis politiques corrompus (Gazeta do Povo, 2022 [8]).

Au-delà du maintien de cet axe de communication, le deuxième tour sera toutefois marqué par l’adoucissement du discours du président sortant. Afin de lui donner l’occasion de se présenter sous une image plus modérée, le travail de propagande anti-PT est confié à la première dame Michelle Bolsonaro qui traversera ainsi le pays en sonnant l’alerte d’un possible retour du « Parti des Ténèbres [9] » (PT) afin de consolider une frange de la base électorale bolsonariste constituée de femmes et d’évangélistes (Gazeta do Povo, 2022).

Alors qu’au premier tour les électeurs du Nord-Est ont été plus de 70 % à voter en faveur de Lula (12,9 millions) (Uol, 2022 [10]), Bolsonaro aura tout tenté lors du deuxième tour pour freiner les votes en faveur du candidat de la gauche brésilienne. Afin de bloquer le vote des électeurs demeurant dans le nord-est du pays, le président sortant procéda littéralement à la mise en place de plus de 600 barrages routiers dans la région (G1, 2022 [11]).

Contexte postélectoral : silence, exil et provocation

Tels qu’on les connaît, les résultats du deuxième tour électoral furent serrés, menant Lula au pouvoir avec 50,90 % des suffrages. Dénonçant le caractère « frauduleux » du système électoral ayant mené à l’élection illégitime du nouveau président, citoyens et citoyennes pro-Bolsorano s’organisent en mouvement de contestation. Entre les manifestations violentes et la mise en place de barrages routiers dans plus de 23 États du pays (CNN Brasil, 2022 [12]), les premières semaines qui ont suivi l’élection auront été marquées par une situation particulièrement chaotique. Après être resté dans l’ombre pendant plus de 48 heures depuis la fin de l’élection, Bolsonaro finit par rompre le silence pour commenter les mouvements :
« Os atuais movimentos populares são o fruto de indignação e sentimento de injustiça de como se deu o processo eleitoral. As manifestações pacíficas sempre serão bem-vindas, mas os nossos métodos não podem ser os da esquerda, que sempre prejudicaram a população »
« Les mouvements populaires actuels sont le résultat d’une indignation et d’un sentiment d’injustice face au déroulement du processus électoral. Les manifestations pacifiques seront toujours les bienvenues, mais nos méthodes ne peuvent pas être celles de la gauche, qui ont toujours nui à la population »

Jair Bolsonaro, 1er novembre 2022

Tout en reconnaissant la légitimité des mouvements d’indignation citoyenne face au processus électoral, Bolsonaro dénonce ainsi à demi-mot les actions visant à perturber l’ordre social du pays. Dans cette même déclaration, il rappellera qu’autant à titre de président que de citoyen, il entend respecter la constitution brésilienne. Bolsonaro autorisera donc la transition avec le nouveau président élu, sans toutefois reconnaître le résultat du vote donnant Lula président (Uol, 2022 [13]).

Quelques jours après le premier tour électoral, Bolsonaro s’était engagé à reconnaître le résultat du vote du second tour sous la condition que le rapport des Forces armées ne souligne aucune suspicion quant au bon déroulement du processus électoral. Bien que le 9 novembre les Forces armées finissent par publier un rapport ne faisant aucune mention d’irrégularités, Bolsonaro maintiendra le silence quant à la reconnaissance de la victoire de son adversaire (Folhapress, 2022 [14]). Le 22 novembre, le Parti Libéral (PL) de Bolsonaro introduit une action auprès du TSE, action par laquelle il demande l’annulation des élections du second tour (BBC, 2022 [15]). Non seulement cette demande est-elle rejetée le lendemain de son introduction par le nouveau président du TSE, Alexandre Moraes, mais ce dernier inflige également une amende de 23 millions de Reis (4,4 millions d’euros) à l’ancien président pour avoir fait usage de mauvaise foi en sollicitant un recomptage sans fournir de motif valable (Globo, 2022 [16]).

Le 12 décembre, soit 40 jours après sa déclaration du 2 novembre, Bolsonaro sortira du silence pour une deuxième fois. Fidèle à ses sorties publiques antérieures, les propos de l’ancien militaire demeurent pour le moins ambigus :
« Quien decide mi futuro, para dónde voy, son ustedes. Quien decide para dónde van las Fuerzas Armadas son ustedes » […] Se vive « un momento crucial, una encrucijada ».
« Qui décide de mon futur, par où j’irai, c’est vous. Qui décide par où iront les Forces armées, c’est vous ». […] On vit un moment crucial, un carrefour. »

Jair Bolsonaro, 12 décembre 2022

Le 30 décembre 2022, deux jours avant la cérémonie officialisant le mandat de Lula à la présidence, Bolsonaro s’exile aux États-Unis, dans l’État de la Floride. C’est un peu plus d’une semaine plus tard, soit le 8 janvier 2023, que la Place des trois pouvoirs, réunissant le Congrès national, le palais présidentiel du Planalto et le Tribunal suprême fédéral, est l’objet d’une invasion de plus de 2000 bolsonaristes. À l’image de l’invasion du Capitole aux États-Unis s’étant déroulée un an plus tôt, les citoyen·nes colériques procèdent au saccage des lieux dont la destruction d’œuvres d’art du patrimoine brésilien. Lors des perquisitions au domicile d’Anderson Torres, ex-ministre sous le gouvernement de Bolsonaro, les autorités ont trouvé un brouillon de trois pages d’un décret prévoyant la déclaration d’un État d’urgence pouvant mener à l’annulation de l’élection. Alors que sa signature figure sur l’ébauche du décret, Bolsonaro se retrouve désormais sous enquête de la Cour suprême pour avoir orchestré le coup d’État du 8 janvier.

Le 11 février dernier, Bolsonaro prononce un discours à la Church of all Nations de la Floride dans le cadre d’un événement organisé par Yes Brasil USA, groupe représentant les intérêts des « Chrétiens de droite ». Entre le renouvellement de ses attaques au TSE et la dénonciation de la situation des citoyens ayant participé à l’assaut de la Place des Trois pouvoirs, qu’il qualifie désormais de « prisonniers politiques » détenus en « « camp de concentration », Bolsonaro annonce son retour au pays. Cultivant toujours l’ambigüité quant à ses intentions, l’ancien militaire rappellera ainsi que sa « mission sur Terre » n’est pas terminée et qu’il retournera au pays pour faire opposition au nouveau président élu (Uol, 2023 [17]).

Déstabilisation des institutions démocratiques, propagande de discours haineux, mise en place de barrages destinés au blocage des votes, litige de mauvaise foi envers le système électoral, Bolsonaro aura usé de tactiques les plus antisportives pour prolonger son temps de jeu dans l’arène politique. Alors qu’il est sur le point de rentrer au pays avec des intentions pour le moins nébuleuses, il reste à espérer que les autorités brésiliennes prendront les mesures nécessaires pour mettre un terme définitif à ce jeu pernicieux auquel s’adonne l’ancien militaire.


[1| Nom original : Tribunal Superio Eleitoral

[3| Réunissant des journalistes de 48 branches différentes, le Projeto Comprova a été fondé pour rectifier les faits suspicieux véhiculés à propos des élections présidentielles, des politiques publiques ainsi que des mythes concernant le Covid-2019. Source : https://projetocomprova.com.br/

[4| Tribunal suprême fédéral.

[7| Traduction : « Tous la farine du même sac ».

[9| Jeu de mot avec le sigle du Parti des travailleurs (PT) dirigé par Lula.

[16| Source : https://g1.globo.com/politica/noticia/ 2022/11/23/moraes-decisao-pl-relatorio-urnas.ghtml

[17https://noticias.uol.com.br/politica/ultimas-noticias/ 2023/02/12/bolsonaro-anuncia-volta-ao-brasil.htm

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François Fecteau


Auteur

Québécois d’origine, François Fecteau a emménagé à Bruxelles pour y faire un Doctorat en sciences politiques et sociales à l’Université libre de Bruxelles. Ses travaux de recherches portent principalement sur l’institution néolibérale de l’imaginaire dans le champ de l’enseignement supérieur. Au fil de ses recherches, F. Fecteau a mobilisé les méthodes d’analyse critique du discours permettant de rendre compte des transformations longues des représentations du rôle des institutions d’enseignement supérieur dans la société. Depuis mars 2020, il est chercheur postdoctorant à l’UCLouvain (IACS) grâce à la bourse du Fonds de recherche Québec/Société et Culture. Ce projet de recherche vise à éclaircir le rôle des agences européennes d’assurance-qualité dans la régulation du champ de l’enseignement supérieur et leur contribution au rapprochement entre les institutions et les acteurs socioéconomiques.