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Burkini sonne le glas ?

Numéro 6 - 2016 - Burkini France Interculturalité Islam Islamisme islamophobie Laïcité Multiculuralisme par Pascal Fenaux

octobre 2016

Dans le jar­gon jour­na­lis­tique, la période esti­vale est sur­nom­mée « sai­son des mar­ron­niers », cette « morte-sai­­son » durant laquelle, chaque année, reviennent inva­ria­ble­ment des sujets bateaux. Dans la presse anglo-saxonne, les pro­fes­sion­nels sont plus directs et parlent de Silly Sea­son (« sai­son idiote »). La sai­son idiote cuvée 2016 a déro­gé à la règle et lais­sé le champ libre à la « sai­son du […]

Éditorial

Dans le jar­gon jour­na­lis­tique, la période esti­vale est sur­nom­mée « sai­son des mar­ron­niers », cette « morte-sai­son » durant laquelle, chaque année, reviennent inva­ria­ble­ment des sujets bateaux. Dans la presse anglo-saxonne, les pro­fes­sion­nels sont plus directs et parlent de Silly Sea­son (« sai­son idiote »). La sai­son idiote cuvée 2016 a déro­gé à la règle et lais­sé le champ libre à la « sai­son du bur­ki­ni ». Une fois n’est pas cou­tume, cette thé­ma­tique ne relève pas de l’anecdote, mais expose de façon crue et bru­tale les contra­dic­tions avec les­quelles sont aux prises les socié­tés ouest-euro­péennes de ce début de XXIe siècle. Que cela plaise ou non, l’«affaire du bur­ki­ni » a des impli­ca­tions tant phi­lo­so­phiques que concrètes sur notre « vivre ensemble », ce terme qui, en fran­çais, sonne un peu « belle âme », mais qui en néer­lan­dais (samen­le­ving) signi­fie tout sim­ple­ment « société ».

Ce n’est pas un édi­to­rial qui va accou­cher de la pierre phi­lo­so­phale et trans­for­mer une polé­mique plom­bée dès le départ en débat ser­ti de dorures. Tout au plus essaie­ra-t-on de « cadrer » la polé­mique et de s’interroger sur la moins mau­vaise manière de mener ce débat en contour­nant les chaus­se­trappes dont il est par­se­mé. Ain­si, telle une pou­pée russe, la polé­mique du « bur­ki­ni » char­rie en son sein d’autres polé­miques et affron­te­ments d’où il res­sort que peu nom­breux sont celles et ceux qui s’accordent sur les termes du débat, ce qui rend ce der­nier qua­si impos­sible. Cer­tains en font un débat sur l’islam, d’autres sur la laï­ci­té, d’autres enfin sur la liber­té indi­vi­duelle. Ce sont des ques­tions à la fois entre­mê­lées et dis­tinctes. Dans cet édi­to­rial, nous n’aborderons la polé­mique que du point de vue cultu­ro-reli­gieux, les autres termes du débat étant volon­tai­re­ment mis entre parenthèses.

La polé­mique déclen­chée par la vision de bai­gneuses habillées en « bur­ki­ni » et les arrê­tés liber­ti­cides pris par plu­sieurs muni­ci­pa­li­tés fran­çaises ont géné­ré une cas­cade de réac­tions ame­nant le débat poli­tique et de socié­té au niveau zéro de la réflexion. En jan­vier 2012, notre édi­to­rial s’intitulait « Cha­cun cherche son Arabe ». En cet été 2016, nous pour­rions repas­ser les plats et inti­tu­ler cet édi­to­rial « Cha­cun cherche sa musul­mane ». Le débat rela­tif au « bur­ki­ni » a vu tous les acteurs poli­tiques et fai­seurs d’opinion (ou aspi­rant à ce sta­tut) se pré­ci­pi­ter vers le pupitre de chef d’orchestre et diri­ger cha­cun leur partition.

La droite conser­va­trice et les xéno­phobes se sont rués sur le « bur­ki­ni » en éri­geant la musul­mane qui le porte en avant-poste de la conquête isla­miste « par le bas », voire, pour les extrêmes droites iden­ti­taires, en ventre armé du « grand rem­pla­ce­ment » cher à Renaud Camus. La gauche laïque sociale-démo­crate, arc­bou­tée à son anti­clé­ri­ca­lisme sécu­laire, a éri­gé les musul­manes ayant opté pour le maillot de bain « isla­mique » en avant-postes du com­mu­nau­ta­risme et du tra­vail de sape d’une excep­tion­nelle « iden­ti­té fran­çaise » répu­bli­caine et jaco­bine. Si la gauche non sociale-démo­crate s’est déchi­rée sur ce maillot de bain, la majo­ri­té de ses ténors et mili­tants s’est ral­liée à une vision des musul­manes vic­times d’une France men­ta­le­ment non déco­lo­ni­sée, isla­mo­phobe (bien que ce terme soit à ce point poly­sé­mique que l’auteur de ces lignes regrette, par faci­li­té, de devoir l’écrire) et raciste. Quelle que soit la pos­ture adop­tée par le chef d’orchestre, la femme est l’objet et non le sujet d’un débat la dépassant.

O tem­po­ra o mores, c’est sur les réseaux sociaux que des sym­pho­nies caco­pho­niques ont été exé­cu­tées, au grand désar­roi des mélo­manes qui croient encore en la ver­tu du débat et goutent peu le lan­gage dés­in­hi­bé que ces vec­teurs d’expression favo­risent. Toutes celles et ceux qui ont posé ingé­nu­ment des ques­tions sur la signi­fi­ca­tion à don­ner à l’ostentation ves­ti­men­taire adop­tée par une par­tie des musul­mans (ici, en l’occurrence, des musul­manes) se sont sou­vent vu ren­voyer à la figure des posi­tions qui n’étaient pas les leurs. À leur corps défen­dant et selon la façon dont ils expri­maient leurs inter­ro­ga­tions, ils se sont vu assi­gner, au mieux le sta­tut d’ignorants ou d’ânes bâtés, au pire le sta­tut de « salauds » ou de com­pa­gnons de route de « salauds ». Les « salauds » sont, au choix de « ceux qui savent », les « isla­mo-gau­chistes », les racistes réfu­giés der­rière une laï­ci­té asser­tive « à la carte », les laï­cistes accro­chés à une laï­ci­té his­to­ri­que­ment anti­clé­ri­cale, les « Euro­péens » n’ayant pas encore com­pris que le bon temps des colo­nies appar­te­nait au pas­sé, etc.

Les réseaux sociaux ont vu des intel­lec­tuels à la laï­ci­té asser­tive se répandre en inter­pré­ta­tions lit­té­ra­listes du Coran et des Tra­di­tions isla­miques pour jus­ti­fier leurs posi­tions hos­tiles à quelque code ves­ti­men­taire « musul­man » que ce soit, appa­rem­ment sans se rendre compte que, ce fai­sant, ils pro­cé­daient comme les lit­té­ra­listes musul­mans, les salafistes.

Ensuite, il y a eu la saga des arrê­tés muni­ci­paux et du recours devant le Conseil d’État de la Répu­blique fran­çaise. Avant que, de façon léga­le­ment pré­vi­sible, la plus haute juri­dic­tion admi­nis­tra­tive fran­çaise rende une ordon­nance inva­li­dant les arrê­tés muni­ci­paux « anti-bur­ki­ni », des juristes hur­laient que, même si la loi était la loi, cette der­nière n’était jamais que l’expression de… la loi du plus fort. Une fois l’ordonnance ren­due par le Conseil d’État, les mêmes juristes applau­dis­saient cette ins­tance pour­tant cen­sée incar­ner… la loi du plus fort (cf. infra).

La caco­pho­nie et le vacarme de la polé­mique laissent pour­tant beau­coup d’esprits curieux et/ou ingé­nus sur leur faim. Car il est des ques­tions qui, sans être illi­co délé­gi­ti­mées ou cri­mi­na­li­sées d’un clic de sou­ris ou d’un qua­li­fi­ca­tif défi­ni­tif, peuvent et doivent être posées. De même, indé­pen­dam­ment du trai­te­ment juri­dique de l’«affaire », des angles morts pro­pre­ment poli­tiques méritent d’être relevés.

Un pre­mier point concerne le terme même de « bur­ki­ni ». Conçu par une sty­liste aus­tra­lienne musul­mane d’origine liba­naise, ce maillot de bain couvre tout le corps de plu­sieurs épais­seurs de tis­su syn­thé­tique, à l’exception notable du visage. À ce titre, il est hon­ni par les croyants lit­té­ra­listes (ou sala­fistes), car il n’est qu’une ver­sion nau­tique et ludique du voile (hijab) et se situe dès lors aux anti­podes pudiques et/ou lit­té­ra­listes et/ou fon­da­men­ta­listes du niqab (vête­ment qui ne laisse entre­voir que les yeux) et plus encore de la bur­qa, ce vête­ment his­to­ri­que­ment pach­toune (Afgha­nis­tan et Pakis­tan) qui couvre l’intégralité du corps et du visage de la femme. Indé­pen­dam­ment du contexte poli­tique, la sou­daine popu­la­ri­té d’un vête­ment nom­mé en réfé­rence à la bur­qa afghane peut expli­quer que le débat ait été immé­dia­te­ment pié­ti­né par la polé­mique et la psy­chose collective.

Un deuxième point est le contexte poli­tique. Le contexte de court terme dans lequel la polé­mique du « bur­ki­ni » s’est enflam­mée est celui d’une socié­té fran­çaise qui, ori­gines et options phi­lo­so­phiques lar­ge­ment confon­dues, est téta­ni­sée par dix-huit mois d’attentats reven­di­qués par des orga­ni­sa­tions isla­mistes et qui ont cau­sé la mort de quelque 250 per­sonnes. Le contexte de moyen terme est celui d’une France qui entre en cam­pagne élec­to­rale pré­si­den­tielle et légis­la­tive et dont le per­son­nel poli­tique, lui-même téta­ni­sé par l’enracinement du Front natio­nal dans son sta­tut de « troi­sième voie », est tenu comp­table de la sécu­ri­té des citoyens fran­çais. Le contexte de long terme est celui d’une France effec­ti­ve­ment confron­tée à un héri­tage colo­nial qui voit coha­bi­ter de plus en plus dif­fi­ci­le­ment la socié­té « chré­tienne » (fût-elle athée ou agnos­tique) avec les citoyens ori­gi­naires du Magh­reb, ces der­niers coha­bi­tant éga­le­ment de plus en plus dif­fi­ci­le­ment entre eux à mesure que se déploient des dyna­miques mémo­rielles et « ré-iden­ti­taires » musul­manes ou juives liées à l’Histoire longue du Magh­reb ara­bo-musul­man et à l’Histoire courte de la colo­ni­sa­tion française.

Une troi­sième ques­tion porte sur la signi­fi­ca­tion accor­dée par des musul­manes à divers codes ves­ti­men­taires osten­ta­toires et sur la per­cep­tion de ces der­niers par « les autres », qu’ils soient cultu­rel­le­ment « chré­tiens » (croyants, athées ou agnos­tiques), mais éga­le­ment cultu­rel­le­ment « musul­mans » (croyants, athées ou agnos­tiques). Dans un texte publié sur son blog (« L’ostentation de la pure­té ») et qui ne souffre pas du soup­çon d’«islamophobie », le phi­lo­sophe Fran­çois De Smet, une fois éva­cuée l’issue juri­dique de la polé­mique, écrit ces lignes qui devraient être frap­pées au coin du bon sens : « Cela n’empêche pas d’avoir une réflexion sur le mes­sage que repré­sentent de tels vête­ments. Car la loi n’embrasse pas, tant s’en faut, toutes les dimen­sions de ce qui se joue dans une socié­té. On peut recon­naitre que de tels signes peuvent être por­tés au nom des droits fon­da­men­taux ; on peut aus­si, au nom de ces mêmes droits, dire qu’on ne les aime pas et expli­quer pour­quoi. Ou l’on peut encore […] ten­ter d’expliquer ce qui se joue dans ces débats récur­rents qui donnent l’impression de nous enliser. »

Une qua­trième ques­tion porte sur la parole des musul­manes ou des « ara­bo-musul­manes1 ». Fran­çois De Smet, à nou­veau, la pose en termes adé­quats et non polé­miques : « Il serait natu­rel pour un être humain de pri­vi­lé­gier, en toute situa­tion et cir­cons­tance, un signe reli­gieux et convic­tion­nel à une situa­tion d’interaction sociale — le tra­vail ou l’école, ou même la rue s’agissant du voile inté­gral. […] Il reste que la force du lien que les croyantes semblent entre­te­nir avec un vête­ment au point qu’il consti­tue une par­tie d’identité dont il serait impos­sible de se dépar­tir mérite d’être investigué. »

La parole des femmes a, fort heu­reu­se­ment, été par­fois invo­quée dans la polé­mique du « bur­ki­ni ». Le plus sou­vent, il s’agissait de la parole de musul­manes vêtues de façon osten­si­ble­ment isla­mique. Posée de telle façon qu’elle appe­lait sou­vent la réponse, la ques­tion du libre choix a été pré­sen­tée, mal­adroi­te­ment ou sciem­ment, comme clo­sant le débat lorsque ce choix était assu­mé. Or, le débat ne peut être clos si faci­le­ment, car il laisse dans l’ombre d’autres citoyennes d’origine musul­mane, tant croyantes qu’agnostiques. De même, il passe par pertes et pro­fits ce que toutes les enquêtes socio­lo­giques sérieuses sou­lignent depuis trois décen­nies : la poly­sé­mie du code vestimentaire.

Mais il faut alors être de bon compte. Si tel ou tel code ves­ti­men­taire reven­di­qué comme isla­mique peut ren­voyer à diverses moti­va­tions et sur­tout si ces moti­va­tions pro­cèdent d’un libre choix, les signi­fi­ca­tions accor­dées à ces codes méritent d’être inter­ro­gées, étant don­né que cer­taines d’entre elles ren­voient à des visions du monde et de soi struc­tu­rées autour de la sor­tie de l’espace public ou de l’espace « com­mun » (le vivre ensemble), voire du rejet de l’Autre. À cet égard, il n’est pas inutile de rap­pe­ler que la ques­tion des signi­fi­ca­tions est d’abord et avant tout un fac­teur de cli­vage par­mi les citoyennes et citoyens « ara­bo-musul­mans » eux-mêmes, cer­taines et cer­tains se plai­gnant d’une pres­sion sociale « pro-osten­ta­tion ». Or, s’il est une chose qu’enseigne la socio­lo­gie, c’est que toute pres­sion sociale est au moins aus­si per­for­ma­tive que la pres­sion légale. En d’autres termes, com­ment garan­tir le libre choix des un(e)s sans empié­ter sur celui des autres, et vice versa ?

Avo­cat au Conseil d’État, Patrice Spi­no­si a plai­dé l’annulation des arrê­tés muni­ci­paux au nom de la Ligue (fran­çaise) des droits de l’homme. Le same­di 27 aout, il était inter­ro­gé par la radio publique France Inter sur ce que serait son atti­tude par rap­port « aux femmes que leur mari oblige à mettre le voile ». Lapi­daire, sa réponse fut l’occasion d’un lap­sus remar­quable : « Bien sûr, cela existe, mais ça, ce n’est pas une ques­tion poli­tique », une façon incons­ciente pour ce juriste de recon­naitre que sa plai­doi­rie dépas­sait le simple rap­pel du droit, mais était émi­nem­ment… poli­tique. De fait, point n’est besoin d’être poli­to­logue ou juriste pour conve­nir que le droit est l’expression d’un rap­port de forces poli­tiques débou­chant sur une règle juri­dique au terme d’un débat… politique.

En ce mois d’aout 2016, il n’y a pas eu de débat poli­tique et les intel­lec­tuels qui se sont dis­crè­te­ment essayés à pro­duire de l’intelligence et de la nuance peuvent se comp­ter sur les doigts d’une main. Le glas semble avoir son­né pour celles et ceux qui croient encore que la force d’une socié­té réside en sa capa­ci­té à pro­duire un « vivre ensemble » garan­ti par la démo­cra­tie, le plu­ra­lisme et la diver­si­té. C’est une très mau­vaise nouvelle.

  1. Un fait qui est très rare­ment rele­vé, c’est que les ques­tions liées aux codes ves­ti­men­taires isla­miques (reven­di­qués, inter­dits ou impo­sés) mobi­lisent majo­ri­tai­re­ment des citoyens et citoyennes d’origine ara­bo-musul­mane et dans une très moindre mesure celles et ceux ori­gi­naires de régions musul­manes non arabes (par exemple, les Balkans).

Pascal Fenaux


Auteur

Pascal Fenaux est membre du comité de rédaction de La Revue nouvelle depuis 1992. Sociologue, il a poursuivi des études en langues orientales (arabe et hébreu). Il est spécialiste de la question israélo-palestinienne, ainsi que de la question linguistique et communautaire en Belgique. Journaliste indépendant, il est également «vigie» (veille presse, sélection et traduction) à l’hebdomadaire Courrier international (Paris) depuis 2000. Il y traite et y traduit la presse «régionale» juive (hébréophone et anglophone) et arabe (anglophone), ainsi que la presse «hors-zone» (anglophone, yiddishophone, néerlandophone et afrikaansophone).