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Brésil. Qu’attendre de Dilma Rousseff ?

Numéro 12 Décembre 2010 par Raphaël Meulders

décembre 2010

21% d’abstentions, le chiffre a rare­ment été aus­si éle­vé. Le vote est pour­tant obli­ga­toire au Bré­sil, mais, quelques jours de congé, le retour du soleil, une « over­dose » — pour beau­coup de Bré­si­liens — de clips élec­to­raux à la télé­vi­sion et voi­ci le taux d’abstention de votes qui s’envole ce 31 octobre.

Il est vrai que la can­di­date du PT (Par­ti des tra­vailleurs) Dil­ma Rous­seff, avec plus de 12% d’avance dans les der­niers son­dages sur son rival, José Ser­ra du PSDB (Par­ti de la social-démo­cra­tie bré­si­lienne) avait déjà « course gagnée » pour la plu­part des obser­va­teurs de ces élec­tions pré­si­den­tielles. La fin du second tour aura, d’ailleurs, été vécue avec un cer­tain sou­la­ge­ment par une grande par­tie des édi­to­ria­listes bré­si­liens, fati­gués par un débat d’idées, jugé de « piètre qua­li­té » durant ce mois d’octobre. Davan­tage que de grands pro­jets pour le pays, les deux can­di­dats se seront ain­si rude­ment affron­tés sur des thèmes aus­si inat­ten­dus que la dépé­na­li­sa­tion de l’avortement, leur propre degré de dévo­tion reli­gieuse ou les récentes affaires de cor­rup­tion et autres scan­dales poli­tiques. Face à ces tem­pêtes et des accu­sa­tions aus­si fortes et popu­listes que celle de « vou­loir tuer des petits enfants », lan­cée par la femme de José Ser­ra, Dil­ma Rous­seff aura trou­vé un défen­seur de taille en la per­sonne du pré­sident sor­tant, Luiz Iná­cio Lula da Sil­va (Lula) qui sera à plu­sieurs reprises sor­ti de son rôle de neu­tra­li­té exi­gé par sa fonc­tion. La can­di­date du PT cour­be­ra pour­tant l’échine face aux milieux les plus conser­va­teurs, en pro­met­tant, par écrit, de ne pas tou­cher à la loi actuelle sur l’avortement. Ni d’envisager une loi sur le mariage des homo­sexuels. Des conces­sions qui per­met­tront à l’ancienne ministre de la Casa Civil de deve­nir la pre­mière femme à gou­ver­ner ce pays-conti­nent qu’est le Brésil.

Peu connue jusqu’il y a peu par une grande majo­ri­té des Bré­si­liens, la can­di­date de Lula aura sur­tout pu comp­ter sur l’incroyable popu­la­ri­té de l’ancien syn­di­ca­liste deve­nu pré­sident en 2002. Avec un taux d’approbation de 84%, le gou­ver­ne­ment Lula a ain­si bat­tu tous les records en la matière. L’ex-métallurgiste aurait d’ailleurs bien aimé bri­guer un troi­sième man­dat consé­cu­tif, mais la Consti­tu­tion bré­si­lienne l’interdit. Cette popu­la­ri­té, Lula la doit avant tout aux avan­cées sociales réa­li­sées durant ses huit ans au pou­voir. Quelques chiffres valent plus que de longs dis­cours : le salaire mini­mum est pas­sé de 67 dol­lars en 2002 à 285 dol­lars en 2010 tan­dis que le chô­mage a chu­té de 12% à 6, 2%, son plus bas niveau his­to­rique, sur cette même période. Grâce à des pro­grammes sociaux très volon­taires, comme la Bol­sa fami­lia, des mil­lions de Bré­si­liens sont aus­si sor­tis de la pau­vre­té. D’autres se sont enri­chis. On estime ain­si à près de 55 mil­lions le nombre de Bré­si­liens ayant mon­té de classe sociale en huit ans. L’économie bré­si­lienne est aus­si deve­nue la hui­tième au monde et les mil­liar­daires n’ont jamais été aus­si nom­breux. Et comme si cela ne suf­fi­sait pas au bon­heur des Bré­si­liens, l’immense réserve de pétrole récem­ment décou­verte dans les eaux ter­ri­to­riales du pays, au large de Rio de Janei­ro, per­met au pays d’être auto­suf­fi­sant en la matière. Le pétrole est éga­le­ment deve­nu un des thèmes de cam­pagne favo­ri de Dil­ma Rous­seff (« Le pétrole est à nous »). Ain­si a‑t-elle accu­sé, à de nom­breuses reprises, son adver­saire José Ser­ra de vou­loir pri­va­ti­ser Petro­bras et d’offrir sur un pla­teau les nou­velles richesses du pétrole aux com­pa­gnies étran­gères. Ser­ra a eu beau démen­tir et prou­ver le contraire, l’argument a fait gagner plu­sieurs mil­liers de voix à la can­di­date de Lula.

On ima­gine évi­dem­ment mal Dil­ma Rous­seff, dont c’était la toute pre­mière élec­tion à soixante-deux ans, mettre en péril un tel héri­tage éco­no­mique et social. Toute sa cam­pagne aura d’ailleurs été construite autour de la conti­nui­té de l’action du gou­ver­ne­ment actuel. Ain­si, l’ancienne ministre ne devrait pas rompre avec la poli­tique menée sous Lula, mélange d’ouverture au libé­ra­lisme et d’aides sociales mas­sives. Elle a par ailleurs exclu d’imposer une rigueur nou­velle et de limi­ter les dépenses publiques, qui ont, sous l’actuel gou­ver­ne­ment, dépas­sé les recettes fis­cales. Mais l’ancienne révo­lu­tion­naire l’a confir­mé à plu­sieurs reprises : elle ne veut pas pour autant être la can­di­date « potiche » du PT. Des dif­fé­rences notoires devraient se noter avec son pré­dé­ces­seur. A com­men­cer par le style. Struc­tu­rée, Dil­ma Rous­seff, que cer­tains sur­nomment « Miss Power­point » pour la rigueur de ses pré­sen­ta­tions et son atta­che­ment à ce pro­gramme infor­ma­tique, aime l’opéra et la tran­quilli­té. Tout l’opposé d’un Lula, fan de musique popu­laire bré­si­lienne, de foot­ball, de bar­be­cues et de dis­cours improvisés.

Dil­ma Rous­seff, appe­lée aus­si la Dame de fer au Bré­sil, assume son carac­tère fort, trem­pé par des mois d’emprisonnement durant la dic­ta­ture, un pas­sé révo­lu­tion­naire actif et, plus récem­ment, un com­bat gagné contre un can­cer lym­pha­tique. Peu de chances, dès lors, de la voir cra­quer émo­tion­nel­le­ment devant les camé­ras, comme l’a fait Lula à de nom­breuses reprises. L’ancienne ministre, fière de ses ori­gines bul­gares, a d’ailleurs eu recours à la chi­rur­gie esthé­tique pour « adou­cir ses traits ». Mal­gré ces dif­fé­rences de carac­tères, la com­pli­ci­té est très forte entre l’actuel pré­sident et sa dau­phine. « J’irai frap­per à la porte de Lula dès qu’il le fau­dra », a déjà annon­cé Dil­ma, comme l’appellent les Bré­si­liens. Beau­coup s’interrogent d’ailleurs sur le rôle que joue­ra Lula dans les pro­chains mois. Cer­tains ima­ginent déjà un retour de l’ancien métal­lur­giste à la tête du pays dès 2014. Voire avant. S’il a écar­té toute pos­si­bi­li­té d’entrer dans le nou­veau gou­ver­ne­ment, Lula a déjà évo­qué l’idée d’être can­di­dat aux pro­chaines élec­tions pré­si­den­tielles. « On est par­ti pour vingt ans de pou­voir du PT », iro­nise un édi­to­ria­liste de la revue Veja, très cri­tique envers l’actuel gouvernement.

Autre dif­fé­rence sou­li­gnée par de nom­breux spé­cia­listes bré­si­liens : Dil­ma Rous­seff devrait se mon­trer beau­coup plus dis­crète sur la scène inter­na­tio­nale que son pré­dé­ces­seur, sans pour autant renon­cer au « mul­ti­la­té­ra­lisme » cher à Lula. D’aucuns estiment ain­si que les très média­tiques (et très mal per­çus par les États-Unis et, dans une moindre mesure, l’UE) rap­pro­che­ments de ce der­nier avec Mah­moud Ahma­di­ne­jad, Hugo Chá­vez ou Fidel Cas­tro pour­raient lui cou­té un poste de choix dans un future car­rière qu’il n’a pas exclu pou­voir être internationale.

Les 20% de votes au pre­mier tour (dont il est vrai, une bonne par­tie pro­ve­nait des votes « évan­gé­listes ») à la can­di­date Mari­na Sil­va, du par­ti Vert, ont éga­le­ment démon­tré que l’environnement était deve­nu une thé­ma­tique qui pré­oc­cu­pait de plus en plus de Bré­si­liens. Et même si la défo­res­ta­tion est en recul, l’environnement n’aura cer­tai­ne­ment pas été l’un des points forts du gou­ver­ne­ment Lula. Le manque d’engagement de l’équipe en place a d’ailleurs déci­dé Mari­na Sil­va de cla­quer la porte du gou­ver­ne­ment (en 2008), puis du PT (en 2009)

Les infra­struc­tures, la sécu­ri­té publique, l’éducation et la san­té sont d’autres domaines que la Dame de fer a mis en avant durant sa cam­pagne. Il est vrai que de nom­breux pro­grès peuvent encore y être réa­li­sés. Dil­ma Rous­seff s’est, par contre, mon­trée très dis­crète sur des thé­ma­tiques aus­si fon­da­men­tales et diverses que la réforme agraire, la moder­ni­sa­tion de l’administration ou la poli­tique fis­cale et monétaire.

Enfin, der­nière incon­nue, quel sera le réel poids du PT au sein du gou­ver­ne­ment ? Dans le très com­plexe sys­tème poli­tique bré­si­lien, où plus d’une ving­taine de par­tis forment et déforment à volon­té les alliances, le PT s’est trou­vé des alliés à l’appétit aigui­sé. Ain­si le vice-pré­sident de Dil­ma, Michel Temer, pro­vient du PMDB (par­ti du mou­ve­ment démo­cra­tique bré­si­lien), le plus grand par­ti du pays et qui a déjà gou­ver­né avec le pré­sident Fer­nan­do Hen­rique Car­do­so (PSDB), main­te­nant dans l’opposition. Le PMDB a clai­re­ment mon­tré ses reven­di­ca­tions sur des postes minis­té­riels clés. Quant à l’opposition, elle four­bit déjà ses armes et pro­jette ses ambi­tions sur Aécio Neves, le gol­den boy du Minas Gerais. Beau­coup l’annoncent comme le futur can­di­dat du PSDB aux pré­si­den­tielles de 2014. Contre Dil­ma ou Lula ? Les paris sont ouverts.

Raphaël Meulders


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