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Belgique : le retour des partis

Numéro 12 Décembre 2002 par Théo Hachez

janvier 2009

Les deux articles que nous avons réunis dans ce dos­sier peuvent être lus comme des chro­niques dont l’in­té­rêt prin­ci­pal tien­drait dans la durée qu’ils sur­volent et qui dépasse l’ap­proche sou­vent can­ton­née « au jour le jour » du com­men­taire poli­tique. Mais ce serait faire droit abu­si­ve­ment à l’ou­bli d’un thème qu’ils croisent l’un et l’autre, celui du renou­veau politique. […]

Les deux articles que nous avons réunis dans ce dos­sier peuvent être
lus comme des chro­niques dont l’in­té­rêt prin­ci­pal tien­drait dans la
durée qu’ils sur­volent et qui dépasse l’ap­proche sou­vent cantonnée
« au jour le jour » du com­men­taire poli­tique. Mais ce serait faire
droit abu­si­ve­ment à l’ou­bli d’un thème qu’ils croisent l’un et l’autre,
celui du renou­veau poli­tique. Com­ment un scé­na­rio à l’i­ta­lienne at-
il été évi­té en Bel­gique ? Certes les élé­ments de réponse four­nis ici
res­tent empi­riques et contra­dic­toires, mais ils per­mettent de percevoir
le dépas­se­ment d’une crise exis­ten­tielle et sans doute de relever
cer­tains fac­teurs d’une nor­ma­li­sa­tion appa­rente, ou plu­tôt d’un
ordre réno­vé des partis.

« Nou­velle culture poli­tique », « gou­ver­ner autre­ment »… : ces formules
naguère en vogue ont certes moins cours aujourd’­hui qu’à
l’ap­proche des pré­cé­dentes élec­tions. Sont-elles sim­ple­ment démodées,
les seuls assauts du temps ayant suf­fi à leur faire rendre le son
creux de leur gran­di­lo­quence ? S’il appa­rait bien que la phase la plus
aigüe de la crise « citoyenne » est aujourd’­hui dépas­sée, faut-il expliquer
cette situa­tion nou­velle par un regain de cré­dit du poli­tique ou,
au contraire, l’im­pu­ter à un deuil consom­mé des hori­zons que semblaient
ouvrir des pré­ten­tions, tou­jours vani­teuses en regard des pratiques
qui disent s’en inspirer ?

Recom­po­si­tion ou décom­po­si­tion avan­cée du poli­tique ? Les changements
inter­ve­nus tiennent, semble-t-il, tout à la fois de l’une et de
l’autre. Le carac­tère inédit des coa­li­tions mises en place au lendemain
des der­nières élec­tions illustre bien cette ambigüité : ont-elles
eu valeur d’al­ter­nance ou ont-elles prou­vé l’in­si­gni­fiance du clivage
tra­di­tion­nel entre gauche et droite ? Le repo­si­tion­ne­ment des partis,
leurs rééti­que­tages, leurs réformes internes peuvent-ils prétendre
assu­rer une refon­da­tion du sys­tème poli­tique ou ne sont-ils qu’un
replâ­trage hâtif trop visi­ble­ment tein­té de mar­ke­ting politique ?

De ce point de vue, les contri­bu­tions qui suivent mettent en évidence
deux acteurs : le V.L.D. (libé­raux fla­mands) et Éco­lo, qui ont été à
des titres divers les vec­teurs pré­coces d’in­no­va­tion quant à l’organisation
des par­tis et, plus lar­ge­ment, quant aux pra­tiques politiques
et aux ins­ti­tu­tions. Ces deux par­tis ont ain­si consti­tué les ressources
qui ont per­mis de sur­mon­ter la crise. Si le modèle de la démocratie
directe du « par­ti du citoyen » est vu aujourd’­hui par beaucoup
comme un mirage dan­ge­reux, si la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive d’Écolo
appa­rait com­plexe, inopé­rante et peu fiable (un truc de boy-scout
intel­lo), l’une et l’autre ont four­ni les repères nor­ma­tifs contradictoires
qui ont ins­pi­ré le renou­veau des autres par­tis et les changements
ins­ti­tu­tion­nels. En même temps, arri­vés aux affaires, ces deux
par­tis ont été confron­tés à leur faible expé­rience de la ges­tion et à
leur enra­ci­ne­ment insuf­fi­sant dans les rouages de déci­sion, forcés
donc à entrer en tran­sac­tion avec l’i­ner­tie du « sys­tème » ancien
(ain­si de la concer­ta­tion sociale pra­ti­quée par l’ex-thatchérien
Verhofstadt).

Un autre écra­se­ment se pré­pare. La cam­pagne élec­to­rale qui s’annonce
appa­rait nor­ma­li­sée sur ce thème du renou­veau politique,
chaque par­ti pré­ten­dant avoir fait le néces­saire et aucun ne pouvant
plus désor­mais se pré­va­loir d’une quel­conque vir­gi­ni­té. Il en résulte
une rela­tive perte d’i­den­ti­té qui force tant Éco­lo que le V.L.D. à se
repo­si­tion­ner sur des thèmes plus clas­siques : pour le pre­mier, les
fameuses « conver­gences de gauche » ; pour le second, le jeu concurrentiel
avec le reste de la droite flamande.

UN PASSÉ TOURMENTÉ

Il est vrai que les crises emblé­ma­tiques s’é­taient mul­ti­pliées, en particulier
entre 1995 et 1999 (entre autres, la crise blanche et celle de
la dioxine), qui avaient jeté un doute radi­cal sur l’ad­mi­nis­tra­tion et
le sys­tème poli­tique belge : il n’é­tait pas rare qu’on évoque alors
ouver­te­ment une crise de régime. Le cli­mat des années nonante
avait déjà été pour­ri par les retom­bées des affaires de cor­rup­tion liées
au finan­ce­ment des par­tis, avec une kyrielle de pro­cès et de rebon­dis­se­ments. L’en­semble avait contri­bué à don­ner un ton dif­fé­rent à
des conflits sociaux plus clas­siques tels que la délo­ca­li­sa­tion de
Renault Vil­voorde ou la faillite des Forges de Cla­becq. Car, au-delà
des groupes et des réseaux concer­nés par cha­cune de ces crises, se
déve­lop­pait un vague à l’âme dif­fus mais lar­ge­ment par­ta­gé : c’était
la plainte d’une popu­la­tion vic­time des dys­fonc­tion­ne­ments d’une
ges­tion qui se pré­ten­dait prag­ma­tique mais reven­di­quait par là
même son carac­tère impro­vi­sé. Dans le cli­mat qui s’é­tait ins­tal­lé, on
s’en sou­vient, l’exé­cu­tif se trou­vait contraint de brû­ler ses vaisseaux,
les ministres démis­sion­nant au gré des crises pour res­tau­rer une illusion
de confiance : ce fut le cas par exemple lors de l’é­va­sion de Marc
Dutroux ou lors de la crise la dioxine. Il faut ima­gi­ner l’im­pact d’une
faillite comme celle de la Sabe­na si elle avait eu lieu trois ou quatre
ans plus tôt…

Dans un livre paru récem­ment, Jean-Luc Dehaene fait un diagnostic
de la perte de confiance et du malaise qui se sont révé­lés au cours de
cette période, aggra­vés sans doute par les contraintes de ges­tion qui
pesaient alors sur le gou­ver­ne­ment. Rap­pe­lons que les normes budgétaires
de conver­gence liées à l’ins­tal­la­tion de l’eu­ro tenaient lieu
d’im­pé­ra­tif majeur. L’ex-Pre­mier ministre relève, comme alors, la
fra­gi­li­té émo­tion­nelle d’une popu­la­tion mal enca­drée par des corps
inter­mé­diaires en perte de cré­dit, l’in­di­vi­dua­li­sa­tion consé­cu­tive du
rap­port des citoyens avec la poli­tique, livrés sans défense au sensationnalisme
des médias. Et de conclure que la géné­ra­tion à laquelle
il appar­tient se trouve dému­nie face au gou­ver­ne­ment de « foules
sen­ti­men­tales » vola­tiles, inca­pable qu’elle est de répondre aux nouvelles
exi­gences de citoyens et, en par­ti­cu­lier, à leur pré­ten­tion à
s’é­ri­ger en mesure de tout. Au fond, le mépris était réciproque.

Fai­sant suite à cette « légis­la­ture sans retour » (c’est ain­si qu’à la
veille des élec­tions de 1999, La Revue nou­velle avait titré le dossier
consa­cré à son éva­lua­tion), com­ment la coa­li­tion arc-en-ciel a‑t-elle
fait face à ce défi­cit sym­bo­lique ? On ne peut poser une telle question,
avec les com­pa­rai­sons qu’elle implique, sans prendre quelques précautions.
Ain­si, il est tou­jours ris­qué d’é­ta­blir un tel bilan dans la
mesure où il sup­pose une dis­tinc­tion natu­relle entre le registre du
sym­bo­lique et celui de la ges­tion ou des déci­sions prises. Et, considérant
le volet socioé­co­no­mique, il n’est pas besoin de rap­pe­ler la différence
de contexte conjonc­tu­rel. Mais les vaches grasses n’arrangent
pas tout : le par­tage des sur­plus, on l’a vu, peut être aussi
conflic­tuel que celui des sacrifices.

Quelques symp­tômes semblent bien indi­quer que la majo­ri­té arc-enciel
a réus­si à rompre la spi­rale délé­tère d’une crise de la représentation
où la Bel­gique était deve­nue un modèle de réfé­rence pour la presse inter­na­tio­nale. À sup­po­ser qu’on les prenne au sérieux, les
mesures d’o­pi­nion (comme celles du baro­mètre de La Libre
Bel­gique) enre­gistrent en tout cas constam­ment une confiance nettement
supé­rieure pour ce gou­ver­ne­ment. Ni les inévi­tables cahots
de la vie poli­tique ni les ten­sions entre les par­tis de la coa­li­tion n’ont
appa­rem­ment affec­té cette don­née. Ce qui était au départ commenté
par les jour­na­listes comme le pro­duit d’un chan­ge­ment de style ou
d’i­mage relève-t-il seule­ment d’une mai­trise mira­cu­leuse de la communication
 ? Tou­jours est-il que les trai­nées de ces arti­fices s’avèrent
plus durables qu’ils ne l’a­vaient imaginé…

LE RETOUR DES PARTIS

Or, on peut sou­te­nir que les majo­ri­tés arc-en-ciel ne pou­vaient promettre
une alter­na­tive poli­tique radi­cale, leur nou­veau­té tenant plutôt
à leur com­po­si­tion inédite qu’aux com­pro­mis aux­quels elles
devraient se résoudre. S’il y a un regain de cré­dit du poli­tique, si le
doute s’est fait moins exis­ten­tiel, c’est donc plu­tôt du côté des partis
qui sou­tiennent les majo­ri­tés que du côté des poli­tiques qu’elles
mènent qu’il faut en cher­cher la cause. Il est vrai que dans la Belgique
d’a­près-guerre, la vie poli­tique passe par les par­tis. Traditionnellement
dépo­si­taires de clien­tèles, de tra­di­tions et d’ex­pé­rience, et
lieux de trans­mis­sion d’une intel­li­gence col­lec­tive du pou­voir, leur
être ne se réduit mani­fes­te­ment pas au par­tage de convic­tions fièrement
affi­chées : ce sont des modes d’or­ga­ni­sa­tion, des rouages de
déci­sion. Plus que des doc­trines, ce sont des Églises. Ins­tal­lés en système,
ils struc­turent non seule­ment un espace opé­ra­toire de négociation
et de tran­sac­tion, mais consti­tuent aus­si la grille de lecture
qui s’im­pose au citoyen dans son rap­port à la chose publique. C’est
bien là que des nou­veau­tés sont inter­ve­nues, aux­quelles l’arc-en-ciel
a don­né de la visi­bi­li­té ; c’est là aus­si que l’i­ner­tie s’est fait le plus
lour­de­ment sen­tir, eu égard à la péné­tra­tion pro­fonde d’un mode de
ges­tion et de réseaux dans les rouages de décision.

Aus­si bien les trans­for­ma­tions qui ont affec­té les par­tis au cours de
la der­nière décen­nie consti­tuent-ils sans doute les meilleurs indicateurs
d’une muta­tion poli­tique plus radi­cale qu’il n’y parait. Au-delà
des chan­ge­ments de nom (dont on peut se gaus­ser mais qui trahissent
néan­moins un aggior­na­men­to des iden­ti­tés poli­tiques) se sont
dif­fu­sées de nou­velles normes de fonc­tion­ne­ment interne et une
sorte d’au­to­dis­ci­pline offi­cielle tou­chant aux limites de leur emprise
com­mune et par­ta­gée sur les admi­nis­tra­tions et les entreprises
publiques. C’est que les par­tis poli­tiques belges (des deux principales
Com­mu­nau­tés) sont par­ve­nus jus­qu’i­ci à évi­ter un scé­na­rio de dilution
à l’i­ta­lienne. Confron­tés pour­tant à la même crise de la repré­sen­ta­tion qui frappe les socié­tés occi­den­tales, ils ont aus­si eu à gérer
des situa­tions qui, toutes pro­por­tions gar­dées, les expo­saient au
même risque : affaires liées à la cor­rup­tion, reprise en main d’une
ges­tion des Finances publiques en pleine dérive et dis­cré­dit d’institutions
aus­si essen­tielles que celles de la Jus­tice. Alors même que la
scène poli­tique ita­lienne se trou­vait enva­hie par des « personnalités
 » issues de la socié­té civile (tan­tôt pro­fes­seurs d’u­ni­ver­si­té, tantôt
juges, tan­tôt capi­taine d’in­dus­trie média­tique…), on continuait
en Bel­gique de confier les affaires publiques à des « professionnels »
issus du sys­tème de pro­mo­tion que consti­tuent les partis.

RÉFORMES ET RÉSISTANCES

Cette résis­tance d’un sys­tème belge amen­dé fait voir sous un autre
jour une série de réformes ins­ti­tu­tion­nelles qui ont prétendu
répondre à des abus et à des dys­fonc­tion­ne­ments sans doute déjà
anciens, mais qui n’ont été dénon­cés comme insup­por­tables qu’à
par­tir des années quatre-vingt. Ain­si, le finan­ce­ment public des partis
s’est impo­sé comme la moda­li­té per­met­tant d’é­vi­ter une institutionnalisation
de la cor­rup­tion ; sym­bo­li­que­ment pour­tant, l’acceptation
d’un tel prin­cipe pou­vait faire dif­fi­cul­té dans le contexte des
affaires. Dans ses objec­tifs annon­cés, la réforme des administrations
fédé­rales (Coper­nic), par­mi d’autres, devrait réduire ou tout au
moins modi­fier le rôle des par­tis dans la pro­mo­tion des fonctionnaires
res­pon­sables. Le nou­veau sys­tème élec­to­ral pré­tend donner
plus de poids aux pré­fé­rences indi­vi­duelles des élec­teurs au détriment
de l’ordre ins­crit dans la liste pré­sen­tée par le par­ti. Suscitant
les mêmes dis­cus­sions quant à la per­son­na­li­sa­tion de l’é­lec­tion voire
sa média­ti­sa­tion, le débat ouvert à pro­pos de l’é­lec­tion directe des
bourg­mestres porte fina­le­ment sur la place lais­sée aux accords entre
par­tis pour la confec­tion d’une majo­ri­té. Alors qu’une quasi-unanimité
a pu être trou­vée en 1997 – 1998 sur le sujet déli­cat de la réforme
des polices, le pro­jet de pas­ser au scru­tin majo­ri­taire, qui relevait
de la même volon­té de réduire l’emprise des par­tis, a fait long feu.

Mais ces dis­po­si­tions poli­ti­co-légales d’au­to­dis­ci­pline du système,
des­ti­nées à rendre le sys­tème accep­table pour les citoyens, ne constituent
que la part émer­gée d’un réamé­na­ge­ment plus pro­fond des
rela­tions entre le monde poli­tique des par­tis et la socié­té. De nouvelles
normes, de nou­veaux dis­cours (dont les effets pra­tiques sont
variables) dominent désor­mais la démo­cra­tie conso­cia­tive à la belge
et ont péné­tré la vie interne des par­tis poli­tiques. L’é­lec­tion des présidents
de par­ti au suf­frage uni­ver­sel des membres est ain­si devenue
la règle, tan­dis que l’ar­ri­mage des for­ma­tions poli­tiques à des complexes
plus vastes (les piliers) s’est conti­nu­ment relâ­ché, sans pré­ju­dice des ren­contres dis­crètes et du lob­bying. Dans les faits, le modèle
du par­ti de masse qui pré­va­lait encore naguère chez les socialistes,
wal­lons et fla­mands, comme chez les sociaux-chré­tiens fla­mands, a
mar­qué le pas. Plus qu’a­vant, dans un rap­port de force qui varie
selon les for­ma­tions, l’ac­ti­vi­té poli­tique est deve­nue une spé­cia­li­té de
pro­fes­sion­nels qui s’a­vouent dis­crè­te­ment de plus en plus gênés par
la pré­sence de mili­tants, dont on équi­libre le poids en fai­sant appel
aux « simples membres ». Ces der­niers forment un réseau périphérique
limi­té et de faible den­si­té dont le rôle est d’as­su­rer un feedback
aux lea­ders et aux tac­tiques du par­ti, tels qu’ils sont pré­sen­tés par les
médias : l’en­ga­ge­ment poli­tique per­son­nel dans un par­ti est devenu
sym­bo­li­que­ment beau­coup plus cou­teux que le sou­tien d’autres
causes.

Théo Hachez


Auteur