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Belgique-Congo : cinquante ans d’histoires, cinquante ans d’ambigüités

Numéro 07/8 Juillet-Août 2010 par Jean-Claude Willame

juillet 2010

Ser­vice mini­mum belge pour les célé­bra­tions du cin­quan­tième anni­ver­saire de l’indépendance du Congo. Après quelques ter­gi­ver­sa­tions et arrière-pen­­sées, le roi s’est ren­du à Kin­sha­sa accom­pa­gné de son seul Pre­mier ministre. Les jus­ti­fi­ca­tions, impli­cites ou expli­cites, ne manquent pas : l’ex-métropole n’a plus de gou­ver­ne­ment, le meurtre d’un des plus anciens défen­seurs des droits humains, Flo­ri­bert Che­beya, a créé […]

Ser­vice mini­mum belge pour les célé­bra­tions du cin­quan­tième anni­ver­saire de l’indépendance du Congo. Après quelques ter­gi­ver­sa­tions et arrière-pen­sées, le roi s’est ren­du à Kin­sha­sa accom­pa­gné de son seul Pre­mier ministre. Les jus­ti­fi­ca­tions, impli­cites ou expli­cites, ne manquent pas : l’ex-métropole n’a plus de gou­ver­ne­ment, le meurtre d’un des plus anciens défen­seurs des droits humains, Flo­ri­bert Che­beya, a créé un malaise cer­tain à Bruxelles, la gou­ver­nance congo­laise laisse à dési­rer… En deçà de ces expli­ca­tions, il y a aus­si deux manières dif­fé­rentes d’approcher le Congo en Bel­gique : du côté fla­mand (SP.A et VLD), il y a long­temps que l’on se montre cri­tique à l’égard des évo­lu­tions poli­tiques dans une ex-colo­nie qui aurait été sur­tout une « affaire » de fran­co­phones. Donc pas de dis­cours royal et des visites limi­tées à une des seules entre­prises belges qui a sur­vé­cu au « désastre », aux écoles belges (l’une fla­mande, l’autre fran­co­phone bien enten­du) qui accueillent les enfants de l’élite, à un centre hos­pi­ta­lier qui porte le nom du roi Bau­douin dont on inau­gu­re­ra le buste. Le ser­vice du pro­to­cole aurait pu mieux faire !

Du côté du Pre­mier ministre belge, on s’est conten­té aus­si du ser­vice mini­mum. Yves Leterme a dû être pous­sé dans le dos pour signer le registre de condo­léances à la famille du plus ancien défen­seur des droits de l’homme, Flo­ri­bert Che­beya, qui venait d’être assas­si­né quinze jours plus tôt, une affaire qui avait sus­ci­té un grand émoi au Congo et dans la « com­mu­nau­té inter­na­tio­nale ». Pour le reste, l’on eut droit de sa part aux ternes bana­li­tés usuelles sur de néces­saires « rela­tions de bonne qua­li­té » en matière éco­no­mique et sur un « nou­veau départ dans les rap­ports entre la Bel­gique et le Congo ».

Para­doxa­le­ment, la presse, fran­co­phone sur­tout, a été omni­pré­sente : un Soir, spé­cial Congo, un 24 heures Congo sur la RTBF, une cohorte impres­sion­nante de jour­na­listes et de tech­ni­ciens des médias audio­vi­suels qui a débar­qué à Kin­sha­sa, des docu­men­taires, sou­vent de qua­li­té, sur le Congo et sur ses rela­tions avec la Bel­gique. Du jamais vu !

Et pour­tant, et c’est un autre para­doxe, le Congo n’a jamais été qu’un Congo de Belges. L’historien Jean Sten­gers l’explicitait avec une image qui n’était pas cari­ca­tu­rale : la nomen­cla­ture colo­niale n’était visible qu’autour du péri­mètre limi­té au parc Royal et à ses alen­tours immé­diats. Certes, beau­coup de Belges ont pu avoir un ou plu­sieurs membres de leur famille œuvrant dans la colo­nie, mais ils étaient sou­vent l’objet de sen­ti­ments miti­gés : on les per­ce­vait en Bel­gique comme menant la belle vie et gagnant beau­coup d’argent, alors que les Belges de la métro­pole souf­fraient des affres de la guerre.

Ren­trés en catas­trophe, colons et admi­nis­tra­teurs ont cédé le relais à une Bel­gique offi­cielle qui n’avait jamais inté­gré qu’elle avait un empire outre-mer à déco­lo­ni­ser. La débâcle de la déco­lo­ni­sa­tion ne fut pas tant une impré­pa­ra­tion des Congo­lais, qu’une impré­pa­ra­tion belge : quatre ans avant l’octroi de l’indépendance et au moment où la déco­lo­ni­sa­tion était à l’ordre du jour des autres puis­sances impé­riales, on s’offusquait en Bel­gique du plan d’une indé­pen­dance qui serait octroyée dans trente ans ! Il était pour­tant admis depuis tou­jours que le Congo n’était pas une terre de colo­ni­sa­tion, mais un ter­ri­toire d’occupation provisoire.

On connait la suite : le Pre­mier ministre dési­gné, le très natio­na­liste Lumum­ba, devient le com­mu­niste à abattre, tan­dis que la Bel­gique offi­cielle et son roi apportent leur plein sou­tien, y com­pris mili­taire, à la séces­sion katan­gaise et à son ini­tia­teur, Moïse Tshombe, avant de pous­ser à une recons­truc­tion, à par­tir de ce très « belge » Katan­ga, d’un Congo à leurs yeux détruit par les « natio­na­listes congo­lais ». Au pré­texte qu’il est la seule carte accep­table à jouer, c’est tou­jours Moïse Tshombe, sur­nom­mé « Mon­sieur Tiroir Caisse », qui sera sou­te­nu, non seule­ment lorsque les grandes rébel­lions de 1963 – 1965 déferlent sur le Congo, mais aus­si lorsqu’un cer­tain colo­nel Mobu­tu prend le pou­voir en fin 1965.

Les natio­na­li­sa­tions décré­tées par ce der­nier vont lais­ser un gout amer à la Bel­gique, en par­ti­cu­lier chez les grands hol­dings belges qui vont pro­gres­si­ve­ment décro­cher du Congo et ne par­ti­ci­pe­ront (heu­reu­se­ment) pas aux grands safa­ris indus­triels lan­cés par d’autres (Amé­ri­cains, Sué­dois, Ita­liens et Fran­çais). Mobu­tu, deve­nu le « Grand Timo­nier » du Zaïre, pour­ra alors se gaus­ser de ces « bou­ti­quiers belges » qui dés­in­ves­tissent mas­si­ve­ment leur ancienne colo­nie et ne se sentent plus inter­pe­lés que par l’ardoise des dettes que ce Zaïre ne rem­bourse pas.

Non­obs­tant de sur­pre­nantes envo­lées lyriques — « J’aime ce pays, son peuple et ses diri­geants », dira l’ancien Pre­mier ministre Wil­fried Mar­tens à la fin des années sep­tante —, la Bel­gique offi­cielle sera absente durant la période de longue ago­nie qui débute au Zaïre à par­tir du début des années quatre-vingt. Les « inté­rêts belges » ne sur­vivent plus qu’au tra­vers de la pré­sence de quelques rares socié­tés, comme la Cha­nic à laquelle le roi Albert a ren­du visite, ou celle, plus congo­laise que belge, du très contro­ver­sé « roi du
Katan­ga », Georges For­rest, qu’il n’ira pas visiter.

La seule diplo­ma­tie agis­sante sera en défi­ni­tive amé­ri­caine : il s’agira pour elle d’éviter que l’aventure du Zaïre de Mobu­tu se ter­mine en bain de sang. La Bel­gique ne joue­ra plus à son ser­vice que le rôle d’expert de la chose congo­laise. Depuis la fin des années quatre-vingt, le minis­tère des Affaires étran­gères est d’ailleurs aux mains de néer­lan­do­phones et les poli­tiques néer­lan­do­phones, on l’a dit, ne se sentent pas très concer­nés par le Congo.

En fin de compte, le ser­vice mini­mum au 30 juin 2010 n’était sans doute pas anor­mal au regard de l’histoire ambigüe des rela­tions offi­cielles entre le Congo et la Bel­gique. Reste une socié­té civile, des Congo­laises et des Congo­lais avec les­quels des Belges ont pu main­te­nir et ren­for­cer des contacts au fil des décen­nies. La forte pré­sence média­tique n’avait, dans ce contexte, rien d’anormal au contraire : elle a pu nous rap­pe­ler que le Congo, cet objet poli­tique pas clai­re­ment iden­ti­fié, ren­voie, non pas à des ima­ge­ries léo­pol­diennes ou autres, mais à de nom­breux acteurs qui ambi­tionnent autre chose que leur débrouillar­dise célé­brée et leur lutte âpre pour la simple survie.

Jean-Claude Willame


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