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Amérique latine et Trump. Essai de prospective sans filet(ni boule de cristal)…

Numéro 4 - 2017 par Xavien Dupret François Reman

mai 2017

L’incertitude et l’appréhension gagnent l’Amérique latine à la suite de l’élection de Donald Trump. Aucun chef d’État lati­no-amé­ri­cain n’a été en mesure d’anticiper la vic­toire du mil­liar­daire. C’est donc peu dire que son élec­tion a stu­pé­fié les élites poli­tiques latino-américaines.

Le Mois

L’Amérique latine observe et guette les pre­mières décla­ra­tions offi­cielles du nou­veau pré­sident pour ten­ter de déco­der une hypo­thé­tique for­mu­la­tion de poli­tique étran­gère envers la région. Si l’orientation pro­tec­tion­niste du nou­veau pré­sident se confirme, il s’agira là d’une trans­for­ma­tion déter­mi­nante de la poli­tique com­mer­ciale des États-Unis envers l’Amérique latine.

Prudence, prudence…

Il existe actuel­le­ment douze trai­tés de libre-échange entre Washing­ton et cer­tains pays lati­no-amé­ri­cains. Avec 80 % de ses expor­ta­tions des­ti­nées aux États-Unis, le Mexique est actuel­le­ment le pays le plus expo­sé à un éven­tuel chan­ge­ment de poli­tique com­mer­ciale de la part de Washington.

On le sait, l’histoire des rela­tions inter­amé­ri­caines a sou­vent été tumul­tueuse1. Avec l’arrivée de Barack Oba­ma à la Mai­son Blanche, les pays de la région avaient nour­ri de grands espoirs2. Dès son entrée en fonc­tion, il a appe­lé à démar­rer un nou­veau par­te­na­riat entre les deux régions. Des pro­messes de détente dans les rela­tions amé­ri­ca­no-cubaines, la lutte contre le nar­co­tra­fic, la dimi­nu­tion de l’insécurité, le ren­for­ce­ment des échanges com­mer­ciaux et un par­te­na­riat éner­gé­tique figu­raient dans les grandes lignes de sa poli­tique étrangère.

Résu­mée autour du concept de « nou­velle asso­cia­tion », la poli­tique exté­rieure du nou­veau pré­sident pré­ten­dait res­tau­rer une rela­tion deve­nue com­plexe entre les deux par­ties. Il s’agissait, en réa­li­té, de « détendre les esprits » pour affron­ter des défis com­muns aux deux régions.

Les dif­fé­rents dis­cours d’Obama envers la région ne man­quèrent pas d’ambition et sédui­sirent les chefs d’État lati­no-amé­ri­cains. Il fut néan­moins dif­fi­cile de tra­duire ces belles paroles en actes concrets.

Sa poli­tique a fini par res­sem­bler à celle que Bill Clin­ton a ten­té de mettre en place, c’est-à-dire une pré­fé­rence pour les rela­tions bila­té­rales ou sous-régio­nales au détri­ment d’une vision inté­grale et régio­nale. Ain­si, les États-Unis ont abor­dé la ques­tion migra­toire avec les seuls Gua­te­ma­la, Sal­va­dor et Hon­du­ras, et le com­bat contre le nar­co­tra­fic a fait l’objet de dis­cus­sions en face-à-face avec le Mexique et la Colom­bie. L’accord de par­te­na­riat trans­pa­ci­fique a été négo­cié avec les pays de la côte paci­fique. Le timide rap­pro­che­ment avec Cuba s’est opé­ré sous les aus­pices du Vati­can et non d’un pays latino-américain.

De leur côté, les pays lati­no-amé­ri­cains n’ont pas mani­fes­té une impa­tience déme­su­rée pour ren­for­cer leur coopé­ra­tion avec leur voi­sin du nord. Les lea­deurs de la région ont ten­té avec des suc­cès miti­gés, il faut en conve­nir, d’approfondir les pro­ces­sus d’intégration régio­nale comme le Mer­co­sur, l’Unasur, l’Alba ou la Celac3.

Cette situa­tion ne sur­vi­vra peut-être pas sous l’administration Trump. Mais dans quelle mesure ? En tant que cadre géné­ral, on pour­rait dire que pour Trump, l’Amérique latine, en fait, n’existe pas. Ou pas encore.

Selon Juan Gabriel Tokat­lian4, spé­cia­liste argen­tin des rela­tions inter­na­tio­nales, mal­gré les affi­ni­tés entre les gou­ver­ne­ments de la région, le niveau réel d’intégration en Amé­rique latine reste faible, tout comme le niveau de concer­ta­tion. Dans ces condi­tions, pro­mou­voir un posi­tion­ne­ment com­mun envers les États-Unis s’avère, aujourd’hui, très dif­fi­cile. Per­sonne ne veut assu­mer une posi­tion cri­tique de peur de deve­nir la cible des pro­chaines mesures prises par le gou­ver­ne­ment Trump. Le Mexique n’a même pas convo­qué une réunion spé­ciale pour ten­ter de fédé­rer des efforts com­muns face à Washington.

Cuba adopte pour l’instant un pro­fil bas. Même le Vene­zue­la n’a pas convo­qué de réunion de l’Alba pour pro­tes­ter contre la déci­sion du Tré­sor amé­ri­cain de geler les avoirs de son vice-pré­sident accu­sé de tra­fic de visas et de pas­se­ports. L’heure est mani­fes­te­ment à la prudence.

Chine : un partenaire incontournable ?

L’émergence de la Chine a éga­le­ment per­mis à l’Amérique latine de s’ouvrir à d’autres hori­zons. La forte demande de matières pre­mières a boos­té les éco­no­mies pri­mo-expor­ta­trices lati­no-amé­ri­caines. Entre 2000 et 2013, la valeur des échanges com­mer­ciaux avec la Chine est pas­sée de 12,5 à 275 mil­liards de dol­lars, soit une aug­men­ta­tion ver­ti­gi­neuse de 2200 %. La Chine a sup­plan­té les États-Unis comme prin­ci­pal par­te­naire com­mer­cial du Bré­sil, du Chi­li ain­si que du Pérou5.

La Chine a éga­le­ment aidé finan­ciè­re­ment l’Argentine, l’Équateur et le Vene­zue­la qui ont ain­si pu s’affranchir des condi­tion­na­li­tés par­ti­cu­liè­re­ment strictes impo­sées par le FMI et les mar­chés inter­na­tio­naux. Le boum éco­no­mique, qui a résul­té de la hausse des cours des matières pre­mières et de la crois­sance à deux chiffres en Chine, a per­mis aux pays de la région de mener des poli­tiques sociales, certes inabou­ties et par­fois mal struc­tu­rées, mais à pro­pos des­quelles il faut sou­li­gner qu’elles ont contri­bué à sou­la­ger les condi­tions de vie des classes popu­laires qui avaient été par­ti­cu­liè­re­ment affec­tées par les plans d’ajustement struc­tu­rel dans les années 1990.

L’importance de la Chine consti­tue aujourd’hui un élé­ment cen­tral dans l’analyse des évo­lu­tions en Amé­rique latine. Même des gou­ver­ne­ments clai­re­ment de droite comme celui de Mau­ri­cio Macri en Argen­tine ne voient plus néces­sai­re­ment d’un mau­vais œil les ini­tia­tives de coopé­ra­tion avec la Chine. C’est ain­si que le très néo­li­bé­ral pré­sident de la Banque cen­trale de la Répu­blique argen­tine (BCRA) Fede­ri­co Sturz­neg­ger annon­çait, il y a peu, que les accords moné­taires entre son pays et la Chine seraient pro­lon­gés6.

Dans la même veine, on signa­le­ra que la Chine joue un rôle de plus en plus impor­tant dans le finan­ce­ment du Bré­sil. Quelque 47 mil­liards de réais (13,97 mil­liards d’euros) ont ain­si été prê­tés par la Chine à Bra­si­lia au cours de l’année 20167.

On le voit, en dépit de ses dif­fi­cul­tés éco­no­miques, la Chine conti­nue à finan­cer les éco­no­mies lati­no-amé­ri­caines. À pre­mière vue, c’est une don­née qui est sus­cep­tible d’attiser cer­taines ten­sions entre Washing­ton et Pékin.

Des relations interrégionales sous hypothèque

On peut tout de même émettre un cer­tain nombre d’hypothèses quant à la manière dont vont évo­luer les rela­tions inter­amé­ri­caines sous l’administration Trump.

Pre­mière hypo­thèse, les États-Unis pour­raient déve­lop­per une approche des rela­tions prag­ma­tique et bila­té­rale avec la région en fonc­tion de l’importance des dos­siers. Cette poli­tique per­met­trait à la Chine de conti­nuer à s’implanter en Amé­rique latine. Du côté des États lati­no-amé­ri­cains, main­te­nir une rela­tion à équi­dis­tance avec Pékin et Washing­ton ne devrait pas, comme nous l’avons vu, s’avérer trop dif­fi­cile pour des géants comme l’Argentine ou le Brésil.

Deuxième hypo­thèse, une bonne par­tie de l’Amérique latine pour­rait conti­nuer à navi­guer sous le radar de l’administration Trump. Les dis­cours anti-impé­ria­listes pro­ve­nant des pays de l’Alba n’ont jamais réel­le­ment affec­té les États-Unis. Trump ne devrait donc pas être subi­te­ment ten­té de « vendre les valeurs amé­ri­caines » à l’étranger, c’est-à-dire de pro­mou­voir une concep­tion anglo-saxonne de la démo­cra­tie comme le fai­sait, en son temps, Barack Oba­ma. Plus lar­ge­ment, on peut ima­gi­ner que les ques­tions idéo­lo­giques ne seront que peu cen­trales dans l’évaluation des gou­ver­ne­ments lati­nos par Washing­ton. Jusqu’à pré­sent, les orien­ta­tions don­nées par Trump à la diplo­ma­tie amé­ri­caine se carac­té­risent par une orien­ta­tion réso­lu­ment réa­liste telle que défi­nie par Hans Mor­gen­thau8. D’après lui, les rela­tions inter­na­tio­nales se déroulent prin­ci­pa­le­ment au cas par cas entre les nations et sont moti­vées fon­da­men­ta­le­ment par la satis­fac­tion d’intérêts. Les consi­dé­ra­tions idéo­lo­giques sont secon­daires dans ce cadre d’analyse où il faut « peser pour exis­ter ». Voi­là pour­quoi cer­tains gou­ver­ne­ments « pro­gres­sistes » (quoiqu’en voie de net recen­trage depuis quelques années) comme l’Uruguay ou l’Équateur9 n’auront donc pro­ba­ble­ment pas grand-chose à craindre de Washing­ton à l’avenir. Ces deux pays n’ont pas grande impor­tance, en effet, dans la défi­ni­tion de l’intérêt natio­nal des États-Unis.

Par contre, et cette troi­sième hypo­thèse consti­tue en réa­li­té le pro­lon­ge­ment logique des deux pre­mières, une poli­tique exté­rieure plu­tôt agres­sive et simi­laire à celle que la région a connue dans les années 1980 pour­rait carac­té­ri­ser la ligne de Washing­ton envers cer­tains pays. Cette stra­té­gie prend sa source dans deux enjeux cen­traux pour la région : le tra­fic de drogue et le contrôle des res­sources énergétiques.

Coca colombienne et bolivienne

Concer­nant le tra­fic de drogue, la Colom­bie ne ver­ra vrai­sem­bla­ble­ment pas l’influence de Washing­ton dimi­nuer à l’avenir. Le Plan Colom­bie sera vrai­sem­bla­ble­ment main­te­nu10 et rien ne dit que Trump conser­ve­ra le sou­tien finan­cier des États-Unis au plan de paix entre le gou­ver­ne­ment colom­bien et les Farc.

L’arrivée de Trump au pou­voir n’est pas pour ras­su­rer non plus la Boli­vie d’Evo Morales. Le pré­texte de la lutte contre le nar­co­tra­fic pour­rait conduire Washing­ton à revoir sa rela­tion avec La Paz. Tra­di­tion­nel­le­ment, la Boli­vie est, avec la Colom­bie et le Pérou, un pays pro­duc­teur de coca. Néan­moins, d’après le Rap­port mon­dial sur les drogues 2016 des Nations unies, 65 % de la pro­duc­tion de coca du pays a été consom­mée sur place selon les usages tra­di­tion­nels11. En outre, la pro­duc­tion de coca en Boli­vie (35100 tonnes de feuilles de coca en 201512) se situe encore loin der­rière celle de la Colom­bie (454050 tonnes en 201513). En ce qui concerne le Pérou, la pro­duc­tion de coca esti­mée par les Nations unies était de 99080 tonnes en 201514. Comme on le voit, la Boli­vie n’est donc clai­re­ment pas le pays le plus affec­té par le nar­co­tra­fic dans la région andine. Pour­tant, ce pays pour­rait être poin­té du doigt dans les mois à venir car Evo Morales a pro­mul­gué une loi visant à dou­bler la super­fi­cie des cultures légales de coca.

En Boli­vie, des quo­tas de pro­duc­tion de coca sont fixés. Jusqu’à pré­sent, la région de Cocha­bam­ba ne rece­vait pas de quo­tas de pro­duc­tion. C’est cette erreur que cette nou­velle loi cherche à cor­ri­ger. On peut sans prendre trop de risques parier que l’inclusion de la culture de coca de la région de Cocha­bam­ba dans les quo­tas légaux15 sera mise en épingle par Washing­ton pour s’intéresser de plus près à ce pays andin.

Der­rière la coca, on sou­li­gne­ra le fait que le pays dis­pose des plus grandes réserves (35 %) au monde de lithium, ce métal des­ti­né aux bat­te­ries des voi­tures élec­triques. Les réserves de gaz ne doivent pas être sur­es­ti­mées dans l’analyse. Elles ne repré­sentent que 0,14 % des réserves mon­diales avec 300 mil­liards de mètres cubes, loin der­rière les États-Unis et leurs réserves de 11000 mil­liards de mètres cubes16.

Signa­lons éga­le­ment, mais sans nous étendre, que le lithium, véri­table or noir du XXIe siècle, pèse­ra lourd dans la balance des rela­tions entre les États-Unis et le Chi­li qui en déte­nait, en 2011, 7500000 tonnes de réserves17. Cepen­dant, il est peu pro­bable que le gou­ver­ne­ment chi­lien, allié tra­di­tion­nel des États-Unis depuis trente ans, freine les vel­léi­tés de Washing­ton concer­nant cette nou­velle res­source stratégique.

Le Venezuela sous pression ?

Pour ce qui est du Vene­zue­la, s’appuyant sur une longue tra­di­tion de désta­bi­li­sa­tion, le gou­ver­ne­ment Trump pour­rait réac­ti­ver l’opposition la plus dure — celle qui avait ten­té de ren­ver­ser Hugo Cha­vez — pour désta­bi­li­ser le gou­ver­ne­ment de Nicolás Ale­jan­dro Madu­ro. L’importance de ce pays, pour ce qui est des réserves pétro­lières, n’est plus à démon­trer. En effet, le Vene­zue­la dis­pose aujourd’hui de la réserve de pétrole la plus impor­tante de la pla­nète devant l’Arabie Saou­dite (300,878 mil­lions de barils en 2015 pour Cara­cas contre 266,455 mil­lions de barils en ce qui concerne Ryad18). Cette modi­fi­ca­tion impor­tante dans la géo­po­li­tique du pétrole remonte à l’année 2010. Elle augure de grandes dif­fi­cul­tés pour le pétro­bo­li­va­risme vénézuélien.

Si on ajoute au pétrole comme fac­teur de pres­sion exté­rieure, une situa­tion inté­rieure plus que pro­blé­ma­tique, on com­pren­dra que la vie du gou­ver­ne­ment de Nicolás Ale­jan­dro Madu­ro n’aura rien d’un long fleuve tran­quille. La mort d’un jeune mani­fes­tant à l’occasion de mobi­li­sa­tions de l’opposition contre le gou­ver­ne­ment ne va pas contri­buer à sta­bi­li­ser une situa­tion déjà pas­sa­ble­ment com­pli­quée. En tout état de cause, la pres­sion exer­cée par les États-Unis ne risque pas de dimi­nuer dans les mois qui viennent, comme en témoigne le récent appel de qua­torze pays amé­ri­cains pour « la libé­ra­tion des pri­son­niers poli­tiques et la mise en place d’un calen­drier élec­to­ral ». Ce texte datant du jeu­di 23 mars 2017 a été signé par l’Argentine, le Bré­sil, le Cana­da, le Chi­li, la Colom­bie, le Cos­ta Rica, les États-Unis, le Gua­te­ma­la, le Hon­du­ras, le Mexique, le Pana­ma, le Para­guay, le Pérou et l’Uruguay19. L’existence de cet appel témoigne de ce que la pres­sion sur Cara­cas reste vive et que les États-Unis n’ont pas dit leur der­nier mot concer­nant le dos­sier vénézuélien.

Protectionnisme, immigration et drogue. Le cas particulier du Mexique

Deux dos­siers ont rapi­de­ment été mis à l’agenda de Donald Trump quand il est entré en fonc­tion et ont don­né le ton de ce qui pour­rait être la poli­tique exté­rieure de Washing­ton dans les pro­chaines années.

Pre­miè­re­ment, Donal Trump a signé une ordon­nance met­tant fin à la par­ti­ci­pa­tion des États-Unis au trai­té de libre-échange trans­pa­ci­fique confir­mant sa volon­té de pro­té­ger le mar­ché inté­rieur amé­ri­cain. Ce trai­té avait été signé, l’an der­nier, par douze pays rive­rains de l’océan Paci­fique (États-Unis, Cana­da, Mexique, Chi­li, Pérou, Japon, Malai­sie, Viet­nam, Sin­ga­pour, Bru­nei, Aus­tra­lie et Nou­velle-Zélande). Son objec­tif était de créer la plus vaste zone de libre-échange au monde. La Chine avait volon­tai­re­ment été exclue des dis­cus­sions pour frei­ner son influence crois­sante, les États-Unis dési­rant res­ser­rer leurs liens com­mer­ciaux avec les pays de la région. Selon Trump, il s’agit d’un accord « ter­rible » qui « viole » les inté­rêts des tra­vailleurs amé­ri­cains. En sor­tant de ce par­te­na­riat, Trump entend pri­vi­lé­gier « des trai­tés com­mer­ciaux bila­té­raux et justes qui ramè­ne­ront les emplois et l’industrie sur le sol amé­ri­cain ». Il envi­sage éga­le­ment de rené­go­cier l’Accord de libre-échange nord-amé­ri­cain (Ale­na) avec les diri­geants du Cana­da et du Mexique. Pour Trump, l’objectif de cette rené­go­cia­tion est de favo­ri­ser la main‑d’œuvre peu qua­li­fiée amé­ri­caine lar­ge­ment concur­ren­cée par celle du Mexique.

Deuxiè­me­ment, Trump a mena­cé de ren­voyer chez eux l’ensemble des 11 mil­lions d’illégaux. La chose est maté­riel­le­ment impos­sible. Depuis son élec­tion, Trump a révi­sé ses objec­tifs à la baisse et parle plu­tôt de deux à trois mil­lions de per­sonnes ayant des anté­cé­dents judi­ciaires. Ce chiffre ne serait pas néces­sai­re­ment dif­fé­rent des per­for­mances d’Obama dans le domaine. Par contre, si la construc­tion du Mur se concré­tise et s’accentue avec des décla­ra­tions fra­cas­santes, le Mexique n’aura pas d’autres solu­tions que de répondre éner­gi­que­ment à une forme évi­dente d’agression.

Pour le Mexique, l’émigration consti­tue, en effet, une pré­cieuse manne finan­cière pour l’économie du pays, vu l’importance de l’envoi de fonds des tra­vailleurs migrants mexi­cains (légaux ou illé­gaux). En 2015, les envois de fonds consti­tuaient la pre­mière source de devises du Mexique et dépas­saient les reve­nus issus des expor­ta­tions pétro­lières et des inves­tis­se­ments directs étran­gers20. On ne pren­dra pas trop de risques en évo­quant un rap­pro­che­ment du Mexique avec la Chine si une franche dis­tan­cia­tion devait, à l’avenir, se concré­ti­ser entre les États-Unis et son grand voi­sin his­pa­no­phone. Rap­pe­lons que lorsque l’Alena a vu le jour, 85 % des inves­tis­se­ments directs étran­gers au Mexique étaient d’origine états-unienne. En sep­tembre 2016, 62 % des inves­tis­se­ments directs étran­gers au Mexique (127 mil­liards de dol­lars) pro­ve­naient d’Europe et d’Asie. Le reste (38 % tout de même) était le fait d’investisseurs amé­ri­cains21.

Cette réorien­ta­tion res­semble à une tran­si­tion vers un monde mul­ti­po­laire qui tranche avec la confi­gu­ra­tion uni­po­laire des rela­tions inter­na­tio­nales des années 1990 – 2000. Pour autant, cette tran­si­tion pour­rait ne pas se faire en dou­ceur. Le Mexique est en effet ter­ri­ble­ment tou­ché par le tra­fic de drogue. Or, il s’agit d’une pré­oc­cu­pa­tion majeure pour les États-Unis. La cor­rup­tion et la par­ti­ci­pa­tion des forces « de l’ordre » au tra­fic des drogues dans le pays ne font plus, aujourd’hui, aucun doute. En outre, la lutte impo­sée par le gou­ver­ne­ment des États-Unis aux auto­ri­tés mexi­caines conduit à une déstruc­tu­ra­tion en pro­fon­deur de la socié­té. Cette guerre a fait 164000 vic­times civiles entre 2007 et 201422. Ce chiffre était, d’après cer­taines sources, supé­rieur à celui des conflits en Afgha­nis­tan et en Irak à la même époque23.

Si le Mexique se rap­proche trop de la Chine, il ne serait pas éton­nant que les États-Unis, puis­sance éco­no­mique décli­nante, mais pre­mière puis­sance mili­taire mon­diale, demandent au Mexique d’intensifier la lutte contre le nar­co­tra­fic. Les réseaux états-uniens au Mexique sont suf­fi­sam­ment puis­sants pour l’envisager. Une crise à l’intérieur de l’appareil d’État mexi­cain pour­rait en résulter.

L’Amérique centrale sous pression

L’analyse mexi­caine peut s’étendre aux pays d’Amérique cen­trale. On n’a d’ailleurs pas idée en Europe de la dimen­sion qu’a prise la guerre contre les nar­cos en Amé­rique centrale.

Il y a un peu plus d’un an, la Cour suprême du Sal­va­dor, petit État cen­tra­mé­ri­cain gan­gré­né par la pré­sence de gangs liés à la drogue (les tris­te­ment célèbres maras), a pla­cé sur la liste des orga­ni­sa­tions ter­ro­ristes deux maras : la Sal­va­tru­cha et la MS 18 Pan­dille­ros del Bar­rio 18. Cette déci­sion débouche sur le fait que tous ceux qui ont col­la­bo­ré avec ces groupes, même de manière infor­melle, pour­ront être pour­sui­vis par la jus­tice24.

Par ailleurs, la mili­ta­ri­sa­tion de la lutte contre les gangs trouve une légi­ti­ma­tion dans ce type de déci­sions. Cette mili­ta­ri­sa­tion consti­tue, par ailleurs, une modi­fi­ca­tion des rap­ports de forces à l’intérieur de l’appareil d’État. Les orga­ni­sa­tions de défense des droits humains ne cessent en tout cas pas de dénon­cer l’attitude des mili­taires qui opèrent de manière dis­pro­por­tion­née, rap­pe­lant les pires heures des putschs mili­taires des années 1970. Le Dépar­te­ment d’État amé­ri­cain ne dit pas autre chose en recon­nais­sant que l’implication des forces armées dans cer­tains mas­sacres en Amé­rique cen­trale s’avère cré­dible25.

Mais la prio­ri­té pour Washing­ton reste le nar­co­tra­fic ce qui explique pour­quoi la Sal­va­tru­cha a été ins­crite sur la liste des orga­ni­sa­tions cri­mi­nelles inter­na­tio­nales des auto­ri­tés amé­ri­caines dès 201226.

En 2014, Sal­va­dor Sán­chez Cerén deve­nait pré­sident du pays pour le plus grand bon­heur du Front Fara­bun­di Martí de libé­ra­tion natio­nale (FMLN). Le FMLN, ancien mou­ve­ment de gué­rilla, occu­pait le pou­voir depuis 2009. À l’époque, c’était le jour­na­liste Mau­ri­cio Funes, plu­tôt un modé­ré, qui avait héri­té du ter­rible far­deau de repré­sen­ter la gauche dans un pays qui avait vu l’armée et la gué­rilla s’opposer mili­tai­re­ment pen­dant les années 1980.

Tout au long de son man­dat, Funes a tenu à mon­trer des gages de res­pec­ta­bi­li­té. C’est ain­si qu’il a tou­jours refu­sé l’adhésion du Sal­va­dor à l’Alba. Avec Sán­chez Cerén, les choses se sont cor­sées. Son élec­tion a mar­qué l’avènement de la géné­ra­tion du FMLN qui avait pris part à la lutte armée. Le chan­ge­ment de sta­tut de la Sal­va­tru­cha et du Bar­rio 18 sont venus à point nom­mé pour raf­fer­mir les liens entre l’appareil répres­sif sal­va­do­rien et son homo­logue états-unien, alors que l’échec de la poli­tique de la mano dura contre les maras consti­tue un fait avé­ré au Sal­va­dor depuis sa mise en place par la droite alors au pou­voir en 2003.

Le cas du Sal­va­dor est inquié­tant, mais on n’ose pas ima­gi­ner les consé­quences qui résul­te­raient de l’inscription de l’un ou l’autre car­tel mexi­cain au registre des orga­ni­sa­tions ter­ro­ristes. Le ren­for­ce­ment de la mili­ta­ri­sa­tion de la lutte contre les car­tels de la drogue qui accom­pa­gne­rait une telle déci­sion pren­drait des pro­por­tions poten­tiel­le­ment désta­bi­li­sa­trices pour le pays où la lutte anti-nar­cos a pris des allures de guerre civile. Au Mexique, on dénombre déjà 22200 morts en moyenne annuelle27. Il s’agit là d’un bilan com­pa­rable à celui de la guerre civile en Syrie.

Or, il se trouve que le car­tel mexi­cain des « Zetas » a déjà été pla­cé sur la liste des orga­ni­sa­tions cri­mi­nelles inter­na­tio­nales pré­ju­di­ciables aux inté­rêts états-uniens en 201128. L’hypothèse d’une inten­si­fi­ca­tion de la guerre contre le nar­co­tra­fic au Mexique qui ferait suite à ce clas­se­ment des Zetas n’a donc à prio­ri rien d’irréaliste. L’appareil de sécu­ri­té d’un pays comme le Mexique est, en effet, clai­re­ment lié à celui des États-Unis. De là à ima­gi­ner un scé­na­rio de désta­bi­li­sa­tion de la région à par­tir d’une inten­si­fi­ca­tion de la guerre contre le nar­co­tra­fic, il n’y a qu’un pas que l’histoire récente d’un pays comme le Sal­va­dor per­met d’illustrer.

Si le Mexique devait conti­nuer à jouer la carte mul­ti­po­laire en conti­nuant à s’ouvrir à la Chine, on peut gager que des pres­sions états-uniennes visant à y mettre en œuvre une poli­tique ultra­ré­pres­sive contre les gangs liés au car­tel de la drogue s’exerceront afin de com­pen­ser la perte d’influence de Washing­ton dans la région. On répè­te­ra ces conclu­sions au sujet du Vene­zue­la et de la Boli­vie. À pro­pos du Vene­zue­la, il est signi­fi­ca­tif que la droite dure répu­bli­caine ait dénon­cé, il y a peu, l’infiltration du pays par le car­tel mexi­cain des Zetas.

Concluons comme nous avons com­men­cé, c’est-à-dire en ouvrant les pou­mons et en pre­nant des risques (cal­cu­lés). Les limites d’une poli­tique iso­la­tion­niste appa­rai­tront vite au grand jour, tant les États-Unis et l’Amérique latine sont tra­ver­sés par des défis com­muns. On peut néan­moins dou­ter que l’administration Trump ait la matu­ri­té néces­saire pour faire face aux enjeux régio­naux tels que le tra­fic de drogue, la vio­lence urbaine ou la vio­la­tion des droits humains. L’Amérique latine n’a, dans ce contexte, pas le choix. Elle doit ren­for­cer son pro­ces­sus d’intégration régio­nale, créer de nou­velles alliances extra­ré­gio­nales sans nour­rir de crainte envers son puis­sant voi­sin du nord dont le manque de vision à long terme, soit dit en pas­sant, n’a jamais été aus­si flagrant.

avril 2017

  1. Lire l’ouvrage de réfé­rence de L. Schoultz, Beneath the Unites States : A his­to­ry of US Poli­cy towards Latin Ame­ri­ca, Cam­bridge, Mas­sa­chus­set, Har­vard Uni­ver­si­ty, 1998.
  2. Fr. Reman, « États-Unis – Amé­rique latine : une rela­tion à recons­truire », La Revue nou­velle, n° 8, aout 2014.
  3. Fr. Reman, « Créa­tion de la Celac. Et si l’Amérique latine s’unissait (enfin)?», La Revue nou­velle, n° 4, avril 2012.
  4. El Per­ió­di­co, 18 février 2017
  5. « Chi­na y Amé­ri­ca Lati­na y el Caribe : hacia una rela­ción econó­mi­ca y comer­cial estra­té­gi­ca », Com­mis­sion éco­no­mique pour l’Amérique latine (Cepal), 2012.
  6. Bue­nos Aires Econó­mi­co, 3 mars 2017.
  7. El País (édi­tion por­tu­gaise), 5 mars 2017.
  8. H. Mor­gen­thau, Ke. Thomp­son, Poli­tics Among Nations, New York, McGraw-Hill, 1985 (6e edition).
  9. On n’exagèrera pas l’importance des réserves pétro­lières de l’Equateur. Certes, Qui­to est membre de l’OPEP mais l’Equateur dis­po­sait, en 2015, d’une réserve de 8,3 mil­liards de barils, soit 0,5 % des réserves mon­diales. Les États-Unis dis­po­saient à la même époque de 36,385 mil­liards de barils. Tant en matière de gaz et de pétrole, le Vene­zue­la consti­tue le cœur de la cible de la poli­tique amé­ri­caine pour ce qui est des hydro­car­bures en Amé­rique latine.
  10. Le Plan Colom­bie est un plan signé par les gou­ver­ne­ments amé­ri­cain et colom­bien en 2000 avec pour pro­jet de réduire la pro­duc­tion de drogue en Colom­bie, alors pre­mière pro­duc­trice mon­diale de cocaïne et pre­mière pour­voyeuse de drogue des États-Unis
  11. Office des Nations unies contre la drogue et le crime, Moni­to­reo de Culti­vos de Coca 2015. Esta­do plu­ri­na­cio­nal de Boli­via, juillet 2016.
  12. Ibid, p. 42.
  13. Office des Nations unies contre la drogue et le crime, Moni­to­reo de ter­ri­to­rios afec­ta­dos por culti­vos ilí­ci­tos, Colom­bia 2015, juillet 2016, p. 51.
  14. Office des Nations Unies contre la drogue et le crime, Moni­to­reo de Culti­vos de Coca, Perú 2015, juillet 2016, p. 38.
  15. Pági­na Siete, 8 mars 2017.
  16. OPEP, base de don­nées pour l’année 2015, , consul­té le 10 mars 2017.
  17. Uni­ted States Geo­lo­gi­cal Sur­vey, 2011.
  18. OPEP, base de don­nées pour l’année 2015, consul­té le 9 mars 2017.
  19. Le Monde, édi­tion mise en ligne du 24 mars 2017.
  20. El Dia­rio, 3 février 2016.
  21. El Eco­no­mis­ta, 2 février 2017.
  22. Ins­ti­tu­to Nacio­nal de Estadís­ti­ca y Geo­grafía (office natio­nal mexi­cain des sta­tis­tiques), décembre 2015.
  23. ABC, 16 juin 2015. On s’amusera à consta­ter que le jour­nal espa­gnol ABC, conser­va­teur, catho­lique et monar­chiste, puisse consta­ter que la ligne dure en matière de stu­pé­fiants a échoué au Mexique tout en la recom­man­dant pour l’Espagne.
  24. El Sal­va­dor, 24 aout 2015.
  25. |Congres­sio­nal Research Ser­vice, Gangs in cen­tral Ame­ri­ca, 29 aout 2016, p. 13.
  26. |El País, 11 octobre 2012.
  27. Van­guar­dia, 2 sep­tembre 2016.
  28. The White House, Exe­cu­tive Order 13581. Blo­cking Pro­per­ty of Trans­na­tio­nal Cri­mi­nal Orga­ni­za­tions, 25 juillet 2011.

Xavien Dupret


Auteur

chercheur auprès de l’association culturelle Joseph Jacquemotte et doctorant en économie à l’université de Nancy (France)

François Reman


Auteur

François Reman est licencié en journalisme et diplômé en relations internationales. Il entame sa carrière professionnelle en 2003 en tant que chargé de communication à la FUCID, l’ONG de coopération au développement de l’Université de Namur. Il y assumera rapidement le rôle de responsable des activités d’éducation au développement. En 2010, il s’envole pour le Chili où il travaillera comme journaliste correspondant pour La Libre Belgique et le Courrier. De retour en Belgique en 2013, il est engagé au MOC comme attaché de presse et journaliste pour la revue Démocratie. En 2014, il devient attaché de presse de la CSC. En dehors de ses articles pour la presse syndicale, la plupart de ses publications abordent la situation politique en Amérique latine.