Skip to main content
logo
Lancer la vidéo

Afrique subsaharienne. Développement, démocratie et marché

Numéro 07/8 Juillet-Août 2011 par Thierry Amougou

juillet 2011

L’ap­proche domi­nante du déve­lop­pe­ment en vigueur en Afrique au Sud du Saha­ra, fait de la démo­cra­tie une forme d’ob­jec­tif opé­ra­tion­nel. C’est-à-dire un objec­tif inter­mé­diaire dont la réa­li­sa­tion per­met d’at­teindre plus sur­ement l’ob­jec­tif final qu’est le déve­lop­pe­ment, lui-même assi­mi­lé à l’é­lar­gis­se­ment du mar­ché et de sa logique de mise en rap­port des hommes, des ter­ri­toires et des choses. La linéa­ri­té et les objec­tifs de ce modèle théo­rique sont lar­ge­ment contra­riés par les pro­ces­sus réels dont les bifur­ca­tions impré­vi­sibles mettent en évi­dence l’his­toire qui sin­gu­la­rise le pro­ces­sus de déve­lop­pe­ment poli­tique et éco­no­mique sub­sa­ha­rien. En consé­quence, les révoltes popu­laires des pays d’A­frique du Nord ont pour fer­ments, non seule­ment une culture spi­ri­tuelle dif­fé­rente, mais aus­si, des auto­cra­ties d’une nature autre que celles d’A­frique noire où c’est moins une crise du pro­ces­sus démo­cra­tique qu’une crise des dic­ta­tures qui s’ob­serve. C’est elle qui y entraine des « bugs » poli­tiques comme en Côte d’Ivoire.

La cor­ré­la­tion posi­tive entre l’approche domi­nante du déve­lop­pe­ment, la démo­cra­tie et le mar­ché n’est pas évi­dente à plus d’un titre. D’un côté, l’idéal démo­cra­tique pri­vi­lé­gie le débat, la par­ti­ci­pa­tion, la dis­cus­sion et la négo­cia­tion. De l’autre, l’approche domi­nante du déve­lop­pe­ment ne conçoit pas la pos­si­bi­li­té d’alternatives. Elle s’impose de façon impé­ra­tive aux États sub­sa­ha­riens depuis leur acces­sion à l’indépendance. En outre, le mar­ché, ins­ti­tu­tion cen­trale dans la dyna­mique de l’ajustement struc­tu­rel, ne s’accommode, d’après la théo­rie éco­no­mique néo­clas­sique, d’aucune forme d’État : ni dic­ta­to­rial, ni démo­cra­tique, ni social, ni pro­vi­dence. La théo­rie des mar­chés par­faits sti­pule en effet que toute inter­ven­tion de l’État par le biais de n’importe quelle forme de gou­ver­ne­ment ne peut que réduire l’efficacité de l’économie dans son ensemble. Qui plus est, le déve­lop­pe­ment, pro­ces­sus de long terme, ne montre aucune linéa­ri­té et aucune cor­ré­la­tion uni­voque entre démo­cra­tie et mar­ché dans l’histoire des civi­li­sa­tions. La Chine en témoigne au XXIe siècle.

Et pour­tant, l’Afrique sub­sa­ha­rienne où les tra­di­tions de concer­ta­tion, de débat public et de consen­sus sont très anciennes (Meyer et Prit­chard, 1940 ; Sen, 2003) a vu celles-ci contra­riées maintes fois par des dyna­miques moder­ni­sa­trices exo­gènes ne res­pec­tant pas le temps de matu­ra­tion et l’endogénéité des pro­ces­sus socio­cul­tu­rels et his­to­riques. C’est le cas de la pro­duc­tion des règles de régu­la­tion du champ poli­tique et éco­no­mique. Quand, de 1960 à 1980, le mar­xisme et le déve­lop­pe­men­ta­lisme consi­dé­rèrent que la démo­cra­tie et le mul­ti­par­tisme étaient plus nui­sibles à la construc­tion de l’unité natio­nale en Afrique noire que le par­ti État, la dyna­mique de l’ajustement struc­tu­rel, dès 1980, et la chute du mur de Ber­lin en 1989, éri­gèrent la démo­cra­tie, tant au rang de variable ins­tru­men­tale du déve­lop­pe­ment éco­no­mique, qu’à celui de condi­tion­na­li­té d’accès des pays afri­cains à l’aide au déve­lop­pe­ment : la démo­cra­tie n’était plus un out­put (résul­tat, pro­duit) du déve­lop­pe­ment éco­no­mique, mais un input (fac­teur de pro­duc­tion, intrant) pour celui-ci.

Compte tenu du déca­lage et des diver­gences rela­tives entre le pro­ces­sus théo­rique de moder­ni­sa­tion poli­ti­co-éco­no­mique et le pro­ces­sus de déve­lop­pe­ment réel et endo­gène des peuples afri­cains (Pee­mans, 2010), il semble impor­tant d’analyser ce qu’est deve­nu le pro­ces­sus démo­cra­tique sub­sa­ha­rien depuis les années quatre-vingt. Où en est-il ? Qu’a entrai­né la dyna­mique de l’ajustement struc­tu­rel en termes de déve­lop­pe­ment et de recon­fi­gu­ra­tion du champ poli­tique sub­sa­ha­rien ? Quels pro­blèmes ren­contre actuel­le­ment ce pro­ces­sus démo­cra­tique et de quelles crises est-il la caisse de réso­nance au XXIe siècle ? Le vent révo­lu­tion­naire venu d’Afrique du Nord peut-il atteindre l’Afrique au sud du Saha­ra ? Sans pré­tendre à l’exhaustivité étant don­né la diver­si­té de l’Afrique sub­sa­ha­rienne, cet article essaie de don­ner des élé­ments de réponse pou­vant sai­sir son uni­té à tra­vers la pro­blé­ma­tique démo­cra­tie, mar­ché et développement.

Rôle, nature et place de la démocratie

Les condi­tions anté­cé­dentes à la dyna­mique de l’ajustement struc­tu­rel en Afrique sub­sa­ha­rienne aident à mieux sai­sir le rôle, la nature et la place de la démo­cra­tie dans le modèle domi­nant de déve­lop­pe­ment. En effet, ce modèle ne débute pas en 1980 avec la révo­lu­tion conser­va­trice (Bour­dieu, 1997). Celle-ci n’en consti­tue qu’une variante en ce sens qu’à par­tir du début de la colo­ni­sa­tion, gros­so modo vers 1800, le pro­ces­sus de déve­lop­pe­ment sub­sa­ha­rien peut être divi­sé en trois grandes périodes régies par d’autres formes du modèle domi­nant : 1800 – 1960 où régna sans par­tage l’État colo­nial ; 1960 – 1980 sous la hou­lette de l’État déve­lop­peur dic­ta­to­rial et 1980 – 2011, sous l’égide de la dyna­mique de l’ajustement struc­tu­rel. La dic­ta­ture eut pignon sur rue lors des deux pre­mières périodes. Les réfé­rents démo­cra­tiques sont pro­mus dans la troi­sième depuis les années nonante.

En son temps, l’État colo­nial mit en place un com­man­de­ment colo­nial qui ne fit bon ménage qu’avec des Afri­cains qui acce­ptèrent, soit de mimer la culture occi­den­tale, soit d’en être des relayeurs. Géné­ra­le­ment, ces der­niers, favo­ris des anciennes puis­sances colo­niales, prirent la tête des nou­veaux États indé­pen­dants. Le par­rai­nage occi­den­tal ayant favo­ri­sé leur accès au pou­voir fut cru­cial dans la mesure où il ali­mente encore aujourd’hui une opi­nion publique sub­sa­ha­rienne majo­ri­tai­re­ment défa­vo­rable aux anciennes puis­sances colo­niales. L’idée tou­jours for­te­ment répan­due au sein des peuples d’Afrique noire est que les vrais com­bat­tants pour la démo­cra­tie, c’est-à-dire, les lea­deurs afri­cains qui reven­di­quèrent une indé­pen­dance afri­caine immé­diate et sans condi­tions, furent la plu­part du temps éli­mi­nés phy­si­que­ment ou poli­ti­que­ment. C’est cette réa­li­té his­to­rique qui fonde le constat d’une concep­tion démo­cra­tique à géo­mé­trie variable impu­tée aux Occi­den­taux : le Congo­lais Patrice Lumum­ba, les Came­rou­nais Um Nyo­bè et Félix Roland Mou­mié ou encore le Maro­cain Meh­di Ben Bar­ka furent assas­si­nés par les anciennes puis­sances colo­niales parce qu’ils reven­di­quèrent, avec force et déter­mi­na­tion, une exi­gence démo­cra­tique, celle du droit de tout peuple à dis­po­ser de lui-même. L’effet mémoire de cet épi­sode his­to­rique fait que de nom­breux Sub­sa­ha­riens consi­dèrent la majeure par­tie des pré­si­dents des post­co­lo­nies sub­sa­ha­riennes comme des figures de la repro­duc­tion contem­po­raine de la même élite locale jadis ins­tal­lée à la tête de leurs États en 1960 par les anciennes puis­sances colo­niales. Ce qui est loin d’être une inep­tie car les fils d’anciens pré­si­dents actuel­le­ment en poste au Gabon et au Togo sont la conti­nui­té contem­po­raine d’anciens lea­deurs afri­cains coop­tés par les métropoles.

De ce fait, l’État déve­lop­peur dic­ta­to­rial, qui suc­cé­da en Afrique à l’État colo­nial dans les années soixante, fut obli­ga­toi­re­ment celui que les inté­rêts éco­no­mi­co-poli­tiques et géo­po­li­tiques du monde « civi­li­sé » jugèrent moins pro­blé­ma­tique. En consé­quence, le consti­tu­tion­na­lisme plu­ra­liste et par­le­men­taire, que de nom­breux nou­veaux États sub­sa­ha­riens héri­tèrent des Consti­tu­tions métro­po­li­taines, ne fut jamais res­pec­té (Conac, 1990). La volon­té de se défaire défi­ni­ti­ve­ment des très popu­laires mou­ve­ments natio­na­listes fit du mono­par­tisme de fait le meilleur outil de déve­lop­pe­ment sous contrainte de l’objectif impli­cite un peuple, une nation, un État, un par­ti. Le « state buil­ding » et le « nation buil­ding » des modèles déve­lop­pe­men­ta­listes des années sep­tante arri­vèrent même à un point d’accord avec l’idéal révo­lu­tion­naire des par­tis natio­na­listes sur le fait qu’il était urgent et pri­mor­dial, non de dis­per­ser les éner­gies et toutes les forces des nou­veaux États afri­cains dans un mul­ti­par­tisme, mais de les unir au sein de par­tis État. Au Came­roun par exemple, la créa­tion d’un par­ti unique par uni­fi­ca­tion auto­ri­taire des par­tis poli­tiques en 1966 et des syn­di­cats en 1972 est anti­cons­ti­tu­tion­nelle car les Consti­tu­tions came­rou­naises de 1960, de 1961 et de 1972 pré­voyaient toutes le mul­ti­par­tisme (Amou­gou, 2010).

C’est la faillite de cet État déve­lop­peur dic­ta­to­rial à la suite du virage au rouge de ses indi­ca­teurs fon­da­men­taux (endet­te­ment inter­na­tio­nal, sys­tèmes ban­caires fra­gi­li­sés par les créances dou­teuses, haut niveau d’inflation et de chô­mage, taris­se­ment des réseaux de redis­tri­bu­tion com­mu­nau­taires…) qui, dans les années quatre-vingt, ouvre la voix à la dyna­mique de l’ajustement struc­tu­rel. Celle-ci est elle-même induite par une conjonc­ture inter­na­tio­nale de libé­ra­li­sa­tion tous azi­muts des poli­tiques de déve­lop­pe­ment. Si la dic­ta­ture poli­tique et le par­ti unique avaient pour objec­tif de sta­bi­li­ser les « chasses gar­dées sub­sa­ha­riennes » d’anciennes puis­sances colo­niales dans un monde bipo­laire jusqu’en 1989, ils ne peuvent plus jouer ce rôle dans un monde mul­ti­po­laire où triomphe la mon­dia­li­sa­tion éco­no­mique. Les nou­velles condi­tions de l’accumulation, tant natio­nale qu’internationale, exi­geaient que tous les ter­ri­toires et leurs popu­la­tions soient ins­ti­tu­tion­nel­le­ment com­pa­tibles. D’où une réor­ga­ni­sa­tion des espaces publics, du pou­voir poli­tique et du com­man­de­ment des hommes et des choses induite par la dyna­mique de l’ajustement struc­tu­rel au sein des socié­tés africaines.

En consé­quence, alors que la démo­cra­ti­sa­tion réelle n’est pas du « café ins­tan­ta­né », mais un pro­ces­sus long et com­pli­qué que chaque État réa­lise à son rythme, à sa manière et sui­vant son iden­ti­té, la démo­cra­tie for­melle et ins­tru­men­tale fut impo­sée comme adju­vant au déve­lop­pe­ment que pré­di­sait la dyna­mique de l’ajustement struc­tu­rel. L’idée sous-jacente ici est qu’il existe, non seule­ment une cor­ré­la­tion posi­tive entre le mar­ché, la démo­cra­tie et le déve­lop­pe­ment, mais aus­si, qu’il s’opère, pour le bien-être des peuples, une alchi­mie auto­ca­ta­ly­sante, déve­lop­pante et cumu­la­tive, entre eux. Même si les dyna­miques intra-afri­caines reven­di­ca­trices des liber­tés indi­vi­duelles et col­lec­tives ont lar­ge­ment pro­fi­té de ce qu’on appe­la le « vent de l’Est » dans les années nonante, la démo­cra­tie de mar­ché que pro­meut la dyna­mique de l’ajustement struc­tu­rel met l’accent sur l’homologie de struc­ture sup­po­sée, mais non démon­trée his­to­ri­que­ment, entre plu­ra­lisme poli­tique, éco­no­mie de mar­ché, État mini­mum et déve­lop­pe­ment (Amou­gou, 2010). Ce qui donne la séquence rétro­ac­tive sui­vante : effec­ti­vi­té démo­cra­tique (meilleure édu­ca­tion, bonnes condi­tions de san­té, mesures pré­ven­tives, cir­cu­la­tion de l’information, meilleure ges­tion des conflits) >= effi­cience du mar­ché (meilleure crois­sance) >= État mini­mum (meilleure ges­tion) >= déve­lop­pe­ment (hausse du bien-être).

Quelques faits du chemin parcouru depuis les années quatre-vingt

Pour sai­sir, ex post, les déca­lages entre la linéa­ri­té de l’approche domi­nante du déve­lop­pe­ment, déga­ger quelques faits sty­li­sés du che­min par­cou­ru par l’Afrique noire depuis les années quatre-vingt est impor­tant, tant sur le plan du déve­lop­pe­ment que sur celui de la démo­cra­tie cen­sée l’induire. Cela néces­site deux choses. D’abord une pré­sen­ta­tion de la tra­jec­toire atten­due ex ante, puis un bref regard rétros­pec­tif qui éclaire mieux les bifur­ca­tions contem­po­raines des pro­ces­sus réels.

La logique interne de l’approche dominante du développement

Elle fait de la démo­cra­tie moins un fac­teur d’émancipation sociale qu’un ins­tru­ment devant amé­lio­rer le fonc­tion­ne­ment du mar­ché. L’idée sous-jacente à cette logique est celle de la « main invi­sible » d’Adam Smith selon laquelle l’amélioration du bien-être de la socié­té passe par l’extension du mar­ché qui amé­liore la divi­sion du tra­vail et sa pro­duc­ti­vi­té grâce à des ren­de­ments dimen­sion­nels crois­sants (Cohen, 2010 ; Gal­braith, 2010). Les exter­na­li­tés posi­tives qui en résul­te­raient grâce à la concur­rence se répan­draient dans toute la socié­té sous forme de hausse du niveau de richesse glo­bale : c’est la « main invi­sible » qui assu­re­rait ain­si une har­mo­nie spon­ta­née des inté­rêts. C’est ce sché­ma linéaire que la dyna­mique de l’ajustement struc­tu­rel était cen­sée réa­li­ser afin de conduire l’Afrique sub­sa­ha­rienne au déve­lop­pe­ment qui, après la chute du mur de Ber­lin, ne pou­vait plus se réa­li­ser asymp­to­ti­que­ment qu’à tra­vers le couple éco­no­mie de mar­ché-démo­cra­tie (Fukuya­ma, 1992). Cepen­dant, non seule­ment cette dyna­mique s’est avé­ré être réel­le­ment un éco­no­misme ayant entrai­né des catas­trophes sociales par le biais des pri­va­ti­sa­tions (eau, élec­tri­ci­té, san­té, édu­ca­tion…), de la hausse du chô­mage de masse à la suite du retrait de l’État, et des poli­tiques moné­taires et bud­gé­taires res­tric­tives, mais de plus les erreurs du rai­son­ne­ment théo­rique n’ont pas tar­dé à s’observer sur le ter­rain. La magie de la « main invi­sible » sup­pose en effet un mar­ché de concur­rence pure et par­faite qui n’existe que dans les manuels de sciences économiques.

En consé­quence, l’extension du mar­ché en Afrique sub­sa­ha­rienne s’est concré­ti­sée par la nais­sance des éco­no­mies et des sys­tèmes finan­ciers oli­go­po­lis­tiques consa­crant une absence totale de mobi­li­té socioé­co­no­mique et poli­tique. Ce sont les élites afri­caines déjà domi­nantes et pos­sé­dantes dans la période 1960 – 1980, qui eurent aus­si la capa­ci­té d’acheter les actions dans les banques et les entre­prises publiques pri­va­ti­sées par conces­sion ou par ces­sion. Il s’avère ain­si que la démo­cra­tie de mar­ché a eu un aspect conser­va­teur en Afrique sub­sa­ha­rienne. Celui-ci a fait que le pou­voir éco­no­mique redis­tri­bué par la dyna­mique de l’ajustement struc­tu­rel n’est pas régi par le prin­cipe démo­cra­tique un homme une voix, mais par le nombre de bul­le­tins de vote moné­taires que pos­sèdent les citoyens.

Une double crise par contamination réciproque du « haut » et du « bas »

La situa­tion pré­cé­dem­ment décrite entraine que le pro­ces­sus réel de déve­lop­pe­ment des masses popu­laires emprunte majo­ri­tai­re­ment les sen­tiers de l’économie popu­laire où se vivent des formes sin­gu­lières de socia­bi­li­té (Ayim­pam, 2010). À la crise de l’État déve­lop­peur qu’était cen­sée résoudre la dyna­mique de l’ajustement struc­tu­rel, s’est ajou­té le déla­bre­ment pro­fond des patri­moines éta­tique, indi­vi­duel et col­lec­tif au point de plon­ger le pro­ces­sus de déve­lop­pe­ment sub­sa­ha­rien dans une double crise : une crise du modèle domi­nant contra­rié dans sa dyna­mique par les pra­tiques locales d’économie popu­laire, et une crise de l’économie popu­laire dont les acteurs sont appau­vris par la dure­té des mesures dra­co­niennes de l’économie for­melle avec laquelle des liens existent (Ntun­gi­la, 2011).

L’économie popu­laire en ques­tion semble ain­si être une com­po­sante impor­tante du déve­lop­pe­ment poli­tique et éco­no­mique de l’Afrique noire. En effet, sa repro­duc­tion sociale est moins inéga­li­taire que celle du capi­ta­lisme (Wau­te­let, 2008), et ses méca­nismes de finan­ce­ment (ton­tines, coopé­ra­tives, asso­cia­tions diverses) sont de véri­tables types idéaux empi­riques d’une démo­cra­tie sub­stan­tive par le bas grâce à la par­ti­ci­pa­tion, au débat public, à la mixi­té et à la soli­da­ri­té qui y sont des pra­tiques réelles et récur­rentes (Amou­gou, 2010). L’avenir socio­po­li­tique et éco­no­mique de l’Afrique noire semble ain­si se jouer dans la dyna­mique de cette double crise dont l’une est l’envers de l’autre, et au sein de laquelle s’amorce un nour­ris­se­ment réci­proque, non seule­ment entre démo­cra­tie de mar­ché et démo­cra­tie sub­stan­tive, mais aus­si, entre capi­ta­lisme et éco­no­mie popu­laire. Les modes popu­laires et les modes éli­tistes d’action poli­tique, sociale et éco­no­mique y sont en téles­co­pages tan­tôt, vio­lents, tan­tôt com­plé­men­taires et tan­tôt concurrentiels.

Une reconfiguration du champ politique

Dans le champ poli­tique stric­to sen­su, nous pou­vons ana­ly­ser sa recon­fi­gu­ra­tion depuis 1980 sur cinq aspects : l’alternance au pou­voir, les modes de conquête du pou­voir, l’espace public, l’usage des Consti­tu­tions mul­ti­par­tistes et le sta­tut du vote comme pro­cé­dure de choix. Cepen­dant, il est néces­saire de sou­li­gner que l’examen des faits poli­tiques réels prouve que les reven­di­ca­tions de liber­té ne datent pas de la dyna­mique de l’ajustement struc­tu­rel et du vent de l’Est. Les Afri­cains du sud du Saha­ra ont com­men­cé à se battre pour la liber­té dès qu’ils ont été confron­tés, tant à cer­tains chefs locaux domi­na­teurs, qu’à la traite négrière au XVe siècle et à la colo­ni­sa­tion au début du XIXe siècle. Le fait que les dic­ta­tures post­co­lo­niales aient suc­cé­dé à celle de l’État colo­nial est moins le signe d’une absence de com­bats pour la liber­té, que le résul­tat d’un rap­port de force défa­vo­rable à ceux qui la reven­di­quaient contre les puis­sances colo­niales et leurs relais internes.

Cela dit, en ce qui concerne la poli­tique au sens d’arène où s’affrontent les acteurs pour la conquête du pou­voir, il s’est opé­ré des sou­bre­sauts et de petits amé­na­ge­ments avant la vague des démo­cra­ti­sa­tions de 1989. Nous pou­vons, sans être exhaus­tif, signa­ler, à par­tir de Conac (1990) puis de Diop et Diouf (1999): les alter­nances au pou­voir entre civils et mili­taires impo­sées par des armées qui, en pro­met­tant un calen­drier de réformes ins­ti­tu­tion­nelles, sont venues à la res­cousse, soit de chefs d’État aux abois, soit de leurs propres inté­rêts cor­po­ra­tistes (cas du Gha­na en 1966, de la Haute-Vol­ta en 1970, du Bénin 1975, du Niger 1980 – 2010 et du Nige­ria depuis 1966 jusqu’aux années 1980); une démo­cra­ti­sa­tion par­le­men­taire (cas du Séné­gal où le pou­voir a été décen­tra­li­sé à la suite de la révi­sion consti­tu­tion­nelle du 22 février 1970 avec la créa­tion d’un poste de Pre­mier ministre); et l’instauration de la concur­rence entre can­di­dats au sein de par­tis uniques lors des légis­la­tives même si celui-ci gar­dait le mono­pole du champ poli­tique (cas de la Côte d’Ivoire en 1977, de la Tan­za­nie dès 1980 et du Came­roun dès 1986).

La vague des démo­cra­ti­sa­tions des années nonante n’est donc pas sur­ve­nue dans un champ poli­tique sub­sa­ha­rien com­pa­rable à un élec­troen­cé­pha­lo­gramme plat. Des dyna­miques endo­gènes, certes très timides et met­tant le peuple entre paren­thèses, ont béné­fi­cié du coup de grâce por­té par la péres­troï­ka à la guerre froide. La fin de la rente géo­po­li­tique entre­te­nue de 1960 à 1989 par les menaces de pas­ser à l’Est si l’Ouest deman­dait la démo­cra­ti­sa­tion (Amou­gou, 2008) s’est concré­ti­sée suc­ces­si­ve­ment par la délé­gi­ti­ma­tion du par­ti unique, le sur­gis­se­ment des confé­rences natio­nales, l’autorisation du mul­ti­par­tisme et la décon­ges­tion du pou­voir exé­cu­tif par l’ouverture du poste de Pre­mier ministre. Les rap­ports entre ce der­nier et le pré­sident furent sou­vent plus conflic­tuels et explo­sifs lorsque la confé­rence natio­nale était sou­ve­raine (cas du Zaïre sous Mobu­tu), que lorsqu’elle était mise en place par anti­ci­pa­tion par le pré­sident en place (cas du Gabon sous Omar Bon­go) ou lorsque le Pre­mier ministre était dési­gné par le pré­sident sans confé­rence natio­nale (cas de la Côte d’Ivoire sous Hou­phouët-Boi­gny en 1990).

En ce qui concerne les modes d’accès au pou­voir, nous pou­vons esquis­ser pério­di­que­ment une typo­lo­gie som­maire : 1960 – 1980 est la période du mode d’accès au pou­voir poli­tique sur la base d’une légi­ti­mi­té acquise pour ser­vices ren­dus à son peuple. Celle-ci est basée sur des pseu­do-sta­tuts de chef reli­gieux, de père de l’indépendance, de père de la nation et d’homme fort. 1980 – 1990 n’a pas connu un recul radi­cal de ce mode d’accès au pou­voir poli­tique, étant don­né le temps néces­saire aux chan­ge­ments de struc­tures et à leur iner­tie. Mobu­tu, Hou­phouët-Boi­gny, Omar Bon­go et bien d’autres sont res­tés en place même s’ils ont par­ta­gé le pou­voir avec des Pre­miers ministres. C’est donc une période où l’accès à un aspect du pou­voir poli­tique s’est fait par confé­rences natio­nales sou­ve­raines, par dési­gna­tion du pré­sident entrant par le pré­sident sor­tant (cas du Came­roun en 1982), et par décen­tra­li­sa­tion et décon­ges­tion d’un champ poli­tique qui pas­sa d’une struc­ture de mono­pole du par­ti unique à une struc­ture de duo­pole entre l’ancien par­ti unique et le groupe des par­tis d’opposition.

1990 – 2011 est mar­qué par une ten­dance lourde de la dyna­mique de l’ajustement struc­tu­rel qui pro­meut le prin­cipe élec­tif comme canal d’accès au pou­voir poli­tique. Le pro­ces­sus réel montre que cette période n’est pas com­plè­te­ment débar­ras­sée des modes d’accès au pou­voir sur la base d’une légi­ti­mi­té ados­sée, tant sur le pseu­do-sta­tut d’homme fort à la suite d’un coup d’État mili­taire (cas de Dadis Cama­ra en Gui­née ou de Denis Sasou Ngues­so au Congo Braz­za­ville) que sur la « figure ter­ri­fiante du chef de guerre1 » qui accède au pou­voir poli­tique parce qu’il est le plus violent des vio­lents à l’instar de Charles Tay­lor (Amou­gou, 2010). C’est aus­si une période où se sont obser­vés des modèles d’accès au pou­voir par appli­ca­tion de la pro­cé­dure consti­tu­tion­nelle (cas d’Henri Conan Bédié qui suc­cé­da à Félix Hou­phouët-Boi­gny) ou par détour­ne­ment expli­cite de cette pro­cé­dure consti­tu­tion­nelle (cas de Faure Eya­de­ma qui prit le pou­voir à la mort de son père en lieu et place du pré­sident de l’Assemblée nationale).

La non-linéa­ri­té des modes d’accès au pou­voir poli­tique que montrent les pro­ces­sus réels fonde auto­ma­ti­que­ment la non-linéa­ri­té, la non-homo­gé­néi­té et les rythmes mul­tiples des che­mins de démo­cra­ti­sa­tion en Afrique noire. Des pays comme le Gha­na et le Bénin, aujourd’hui figures d’exemples sub­sa­ha­riens d’alternance au pou­voir, sont pas­sés par des suc­ces­sions de régimes mili­taires et de régimes civils qui, en longue période, semblent avoir été des arti­cu­la­tions par­ti­cu­lières du pro­ces­sus démo­cra­tique de ces pays. Il en est de même du Mali, de la Gui­née Cona­kry où un coup d’État mili­taire a pré­cé­dé l’élection démo­cra­tique d’Alpha Condé, et du Niger où un coup d’État mili­taire vient de réta­blir le pro­ces­sus démo­cra­tique en février 2011 en dépo­sant en 2010 un pré­sident qui vou­lait faire de vieux os au pou­voir. C’est aus­si l’extraordinaire muta­tion de l’Afrique du Sud où la route vers la démo­cra­tie est pas­sée par l’apartheid. Les pro­ces­sus réels montrent ain­si que ce qu’on peut consi­dé­rer comme un reflux démo­cra­tique dans l’histoire évè­ne­men­tielle peut, en longue période, s’avérer être une simple « pous­sière » face à la ten­dance lourde des peuples et de leurs ins­ti­tu­tions vers plus de liberté.

La dyna­mique de l’ajustement struc­tu­rel cou­plé aux dyna­miques endo­gènes n’a pas seule­ment réus­si à modi­fier le champ poli­tique sub­sa­ha­rien. Elle a aus­si, en met­tant en place des États contrits, recon­fi­gu­ré l’espace public. Cela est une consé­quence iné­luc­table de la logique interne de la dyna­mique de l’ajustement struc­tu­rel qui consiste à élar­gir, tant le mar­ché au détri­ment de l’État, que le sec­teur pri­vé au détri­ment du sec­teur public. Des acteurs non éta­tiques, géné­ra­le­ment regrou­pés sous le vocable socié­té civile, se sont mul­ti­pliés en Afrique sub­sa­ha­rienne (Bané­gas, 2008). Ils s’appuient lar­ge­ment sur la démo­cra­tie d’opinion qu’autorisent la révo­lu­tion cyber­né­tique et les radios com­mu­nau­taires comme La voix de Lokos­sa au Bénin (Leri­don, 2010). Même si les confé­rences natio­nales et l’exigence démo­cra­tique des bailleurs de fonds n’ont pas réus­si à résoudre les contra­dic­tions de la dyna­mique de l’ajustement struc­tu­rel en matière de déve­lop­pe­ment, les acteurs non éta­tiques ont occu­pé l’espace public libé­ra­li­sé par la redis­tri­bu­tion du pou­voir en défa­veur de l’État. Ils agissent dans de nom­breux domaines (déve­lop­pe­ment, pro­mo­tion de l’État de droit et du déve­lop­pe­ment durable, défense des peuples indi­gènes, alter­mon­dia­lisme…) et entre­tiennent des rap­ports plus ou moins étroits avec l’État et le marché.

L’analyse de ces nou­veaux acteurs non éta­tiques, notam­ment des ONG, montre un déca­lage entre la bonne gou­ver­nance théo­rique (ex ante) de la dyna­mique de l’ajustement struc­tu­rel et la gou­ver­nance pra­tique (ex post) sur le ter­rain. En effet, il s’observe une non-confor­ma­tion des socié­tés sub­sa­ha­riennes aux pres­crip­tions de la dyna­mique de l’ajustement struc­tu­rel. Cela se fait, tan­tôt par une cap­ture de la socié­té civile par les pou­voirs poli­tiques en place dont elle devient le pro­lon­ge­ment, tan­tôt par une repro­duc­tion civile de l’élite au pou­voir par le biais d’ONG les plus per­for­mantes, et tan­tôt par une cap­ta­tion et un détour­ne­ment par cer­taines ONG de fonds inter­na­tio­naux des­ti­nés à l’aide au déve­lop­pe­ment (Amou­gou, 2011).

Des dictatures en mode épileptique

En outre, ce que nous appe­lons la crise des dic­ta­tures sub­sa­ha­riennes par dérè­gle­ment de leur « code géné­tique » à la suite des libé­ra­li­sa­tions, se mani­feste par plu­sieurs élé­ments fac­tuels qui ne sont pas des symp­tômes d’une crise de la démo­cra­ti­sa­tion, mais plu­tôt la tra­duc­tion concrète des dic­ta­tures qui, atteintes dans leurs organes vitaux, évo­luent désor­mais en mode épi­lep­tique. Les mani­fes­ta­tions de cette crise de la dic­ta­ture sont de plu­sieurs formes : pre­miè­re­ment, l’inflation de la réforme consti­tu­tion­nelle qui, en l’absence du par­ti unique et dans un envi­ron­ne­ment où le pré­sident sor­tant perd encore très rare­ment les élec­tions, per­met de gar­der le pou­voir en fai­sant sau­ter le ver­rou de la limi­ta­tion du nombre de man­dats à la tête de l’État (cas de la rdc, du Gabon, du Came­roun, du Tchad, du Togo, du Bur­ki­na Faso…).

Deuxiè­me­ment, la concep­tion étri­quée de la démo­cra­tie en la limi­tant au vote, simple pro­cé­dure de choix dans une socié­té dite démo­cra­tique ; troi­siè­me­ment, l’invention de réfé­rents eth­no­cen­triques et xéno­phobes comme l’«ivoirité », la « congo­li­té » et la « togo­li­té » pour écar­ter des adver­saires poli­tiques de la course au pou­voir. Ces néo­lo­gismes sont à la fois des signes d’un néo­na­tio­na­lisme ins­tru­men­tal et oppor­tu­niste, et la tra­duc­tion du carac­tère encore fra­gile de l’État-nation sub­sa­ha­rien ; qua­triè­me­ment, le mélange du prin­cipe héré­di­taire et du prin­cipe élec­tif (oxy­more poli­tique) à la suite de la suc­ces­sion au pou­voir d’anciens pré­si­dents par leurs fils en pas­sant par des scru­tins ; et enfin, la nais­sance d’un bicé­pha­lisme pré­si­den­tiel maté­ria­li­sé par le phé­no­mène de deux pré­si­dents pour un siège (cas de la Côte d’Ivoire et du Gabon2 en 2011).

Pour ce qui est du vote, un aspect posi­tif est que les élec­tions se tiennent régu­liè­re­ment et les popu­la­tions y par­ti­cipent mal­gré le fait que les scru­tins soient encore très sou­vent non trans­pa­rents et que des « scores sta­li­niens » sub­sistent (cas du Bur­ki­na Faso et du Rwan­da en 2011). La par­ti­ci­pa­tion des popu­la­tions aux scru­tins est un signe qu’elles intègrent ce prin­cipe de dési­gna­tion dans leurs habi­tudes et tra­duisent ain­si leur citoyen­ne­té poli­tique. Les peuples d’Afrique noire ne sont donc pas rétifs aux réfé­rents démo­cra­tiques car même le lea­deur poli­tique qui truque les résul­tats des élec­tions le fait parce qu’il est convain­cu que la légi­ti­mi­té du pou­voir poli­tique pro­vient du peuple et qu’il ne l’a pas. Il ne tri­che­rait pas dans le cas contraire (Amou­gou, 2011).

Le sta­tut du vote comme pro­cé­dure démo­cra­tique de choix du pré­sident est aus­si insé­cu­ri­sé, non seule­ment par l’avènement d’un oxy­more poli­tique (mélange du prin­cipe héré­di­taire et du prin­cipe élec­tif) induit par l’ère des fils d’anciens pré­si­dents à la tête des États après le décès au pou­voir de leurs pères (Togo, Gabon, RDC), mais aus­si, par une prise en otage du pro­ces­sus démo­cra­tique entre, d’un côté, les offres poli­tiques néo­na­tio­na­listes et, de l’autre, son approche réduc­tion­niste comme vote. Les offres poli­tiques néo­na­tio­na­listes s’appuient, de façon ins­tru­men­tale, sur un « fonds de com­merce » poli­tique spé­ci­fique : la longue mémoire néga­tive qu’ont les peuples sub­sa­ha­riens du « moment colo­nial3 ». Ces offres poli­tiques néo­na­tio­na­listes ren­contrent inévi­ta­ble­ment une demande poli­tique locale qui leur sert de base popu­laire pour nier le ver­dict des urnes en pré­sen­tant leurs adver­saires vic­to­rieux comme les can­di­dats des Occi­den­taux. Les exemples de Robert Mugabe et de Laurent Gbag­bo sou­te­nus par une par­tie non négli­geable des peuples afri­cains alors qu’ils refusent le ver­dict des urnes, en consti­tuent des cas d’écoles.

Tout se passe comme si, ayant subi humi­lia­tions et dépré­cia­tion iden­ti­taire à cause de la colo­ni­sa­tion occi­den­tale, de nom­breux Afri­cains abou­tissent, par refou­le­ment de la peur néo­co­lo­niale, à une concep­tion morale et inédite de la démo­cra­tie. Concep­tion selon laquelle c’est le can­di­dat qui se dit natio­na­liste qui doit tou­jours gagner quels que soient les votes des popu­la­tions. En consé­quence, on arrive à des amal­games et à une forme de concur­rence des légi­ti­mi­tés car les Afri­cains ne dis­cutent pas du résul­tat des urnes dans les cas ivoi­rien et zim­babwéen, mais plu­tôt de quel can­di­dat est plus ou moins lié à la « Fran­ça­frique » et aux Occi­den­taux. La sub­jec­ti­vi­té et la morale qui ne comptent qu’avant le vote en ce sens qu’elles guident le choix de l’électeur dans l’isoloir, deviennent ain­si des argu­ments pos­té­lec­to­raux pour nier les résul­tats arith­mé­ti­que­ment objec­tifs des urnes. Le néo­na­tio­na­lisme ins­tru­men­tal, l’inflation de la réforme consti­tu­tion­nelle et l’oxymore poli­tique sont les aspects le plus pro­fonds de la crise des dic­ta­tures sub­sa­ha­riennes. Ce sont des preuves que la démo­cra­ti­sa­tion avance et que cette avan­cée trouble les anciens repères des dic­ta­tures afri­caines au point d’aboutir à des « bugs poli­tiques » comme en Côte d’Ivoire et au Gabon en 2011.

Où va l’Afrique subsaharienne au XXIe siècle ?

Une des grandes dis­cus­sions à laquelle donne lieu le modèle domi­nant de déve­lop­pe­ment est celle rela­tive aux oppo­si­tions entre l’approche radi­cale et l’approche cultu­ra­liste du déve­lop­pe­ment, de la démo­cra­tie et du mar­ché. Les radi­caux, adeptes de la « fin de l’histoire », peuvent se sub­di­vi­ser en deux par­tis : les radi­caux de droite sou­tiennent que l’économie de mar­ché et la démo­cra­tie sont les seuls modèles uni­ver­sels de déve­lop­pe­ment en ce sens qu’ils doivent s’appliquer par­tout sui­vant les mêmes prin­cipes qui trans­cendent les cultures. L’approche cultu­ra­liste est celle qui fait oppo­si­tion à ces radi­caux de droite. Pour elle, la « fin de l’histoire » des civi­li­sa­tions est récu­sée au pro­fit d’une approche cultu­ra­liste du déve­lop­pe­ment, du mar­ché et de la démo­cra­tie. Les ana­lyses parlent ain­si, non du déve­lop­pe­ment en Afrique, non de la démo­cra­tie en Afrique et encore moins du mar­ché en Afrique, mais de démo­cra­tie, de déve­lop­pe­ment et de mar­ché afri­cains. Chaque civi­li­sa­tion doit s’inventer un mode de régu­la­tion poli­tique, éco­no­mique et social qui, non seule­ment obéit à son code cultu­rel, mais aus­si, s’attaque à la réso­lu­tion des pro­blèmes concrets et sin­gu­liers d’un peuple. En termes de gou­ver­ne­men­ta­li­té au sens de Fou­cault, cela revient à inter­ro­ger le com­ment et le pour­quoi de l’orientation de la socié­té afri­caine dans l’environnement qui est le sien.

En outre, il existe des radi­caux de gauche sui­vant les­quels le déve­lop­pe­ment, le mar­ché et la démo­cra­tie devraient être d’essence popu­laire par auto-ins­ti­tu­tion de la socié­té (Cas­to­ria­dis, 1975). Ici le peuple est l’alpha et l’oméga de tout pro­ces­sus. D’où l’attrait des révo­lu­tions tuni­sienne et égyp­tienne dont cer­tains sou­haitent qu’elles fassent tâche d’huile en Afrique sub­sa­ha­rienne. Mais est-ce pos­sible ? La meilleure façon de répondre à une telle inter­ro­ga­tion est de mettre en exergue les dif­fé­rences entre les dic­ta­tures sub­sa­ha­riennes et les dic­ta­tures égyp­tienne et tuni­sienne. Dans un pre­mier temps, les écrits de la « biblio­thèque colo­niale » (Mudimbe, 1988) selon les­quels les Afri­cains noirs seraient des peu­reux redou­tant la mort tra­gique, sont à éva­cuer comme argu­ments du sem­blant de dor­mance4 que l’on observe dans une Afrique au Sud du Saha­ra où les condi­tions de vie sont plus misé­rables qu’en Égypte et en Tuni­sie. Les peuples sub­sa­ha­riens ont déjà mon­tré leur capa­ci­té de révolte, non seule­ment dans l’histoire d’Haïti avec Tous­saint-Lou­ver­ture, mais aus­si, lors de la traite négrière, au sein de l’État colo­nial et des dic­ta­tures post­co­lo­niales où la répres­sion des sou­lè­ve­ments estu­dian­tins fut très sou­vent sanglante.

Cela dit, c’est moins la pau­vre­té qui sévit en Afrique noire que l’indignation d’un peuple qui entraine les révo­lu­tions. Une pau­vre­té pro­fonde sans indi­gna­tion paroxys­mique peut même blo­quer la révolte popu­laire alors qu’une classe moyenne indi­gnée peut la pro­vo­quer comme en Tuni­sie et en Égypte. C’est aus­si la preuve que les révoltes popu­laires ont beau­coup plus de chances d’éclater et de réus­sir dans des auto­cra­ties où le niveau de vie s’est net­te­ment amé­lio­ré au point de faire dis­pa­raitre les pres­sions inhi­bantes des carences quo­ti­diennes sur le besoin de liber­té. La révolte arabe s’étend effec­ti­ve­ment dans les pays riches où ce n’est plus le « cri du ventre vide » qui prime sui­vant le prin­cipe « mange et tais-toi ». La richesse par tête de l’Égypte et de la Tuni­sie est presque équi­va­lente à celle de la Chine actuelle, Bah­reïn a un pro­duit par tête iden­tique à celui de la France, quand, mesu­rée en pib, la richesse de la Libye dépasse celle de la Tur­quie, de la Rou­ma­nie et même du Brésil.

En ce qui concerne la nature des régimes, les dic­ta­tures sub­sa­ha­riennes semblent plus dif­fi­ciles à com­battre que les dic­ta­tures tuni­sienne et égyp­tienne où toute l’opposition était muse­lée, la libre expres­sion sévè­re­ment cen­su­rée, et le peuple « tenu en laisse » par des États presque poli­ciers. La révolte y a été d’autant plus bru­tale et vio­lente que l’étouffement fut total et de longue durée. Tel n’est pas le cas en Afrique noire où les par­tis d’opposition sont auto­ri­sés et où cer­tains de leurs lea­deurs par­ti­cipent au pou­voir poli­tique des dic­ta­tures vieilles de plus d’un quart de siècle (cas du Came­roun). De même, la liber­té de la presse est par­fois sur­pre­nante et le zèle des jour­na­listes assez éle­vé5 en Afrique au Sud du Saha­ra : ce sont des « dic­ta­tures en mode accor­déon ». C’est-à-dire plus sour­noises et plus dif­fi­ciles à com­battre à cause du jeu de « des­ser­re­ment » et de « res­ser­re­ment » des liber­tés quo­ti­diennes qu’affectionnent les pré­si­dents en place selon qu’ils veulent faire triom­pher l’illusion démo­cra­tique ou mon­trer qui com­mande effectivement.

Du coup, « la mar­mite poli­tique » sub­sa­ha­rienne est bien en ébul­li­tion sous les braises de pou­voirs par­fois san­glants, mais « le jeu d’accordéon » des régimes agit tel la sou­pape sur le cou­vercle d’une cocotte-minute et laisse pas­ser de la vapeur en évi­tant ain­si l’implosion et l’explosion totale des popu­la­tions. L’optimum de l’efficacité des auto­cra­ties est effec­ti­ve­ment de lais­ser s’exercer une part de contes­ta­tion pour contre­car­rer les risques d’explosion. En plus, le fait que les oppo­sants et leurs par­tis aient été exclus des affaires par Mou­ba­rak et Ben Ali, est un para­mètre man­quant et donc han­di­ca­pant pour la révo­lu­tion dans une Afrique noire où de nom­breux oppo­sants sont deve­nus ministres depuis des années au point de deve­nir l’autre face des dic­ta­tures en place. En consé­quence, ce que les Came­rou­nais appellent la « man­geoire natio­nale » (the natio­nal Cake) semble avoir rem­pla­cé l’ancien par­ti unique dans de nom­breux pays sub­sa­ha­riens en ce sens que les réseaux où se fait la redis­tri­bu­tion des par­tis au pou­voir et ceux où se fait la redis­tri­bu­tion des oppo­sants inté­grés aux gou­ver­ne­ments, recons­ti­tuent les soli­da­ri­tés com­mu­nau­taires et popu­laires des dic­ta­tures sub­sa­ha­riennes : c’est la man­geoire natio­nale comme sys­tème mono­par­ti­san (Amou­gou, 2011). Les recherches du poli­to­logue et afri­ca­niste Jean-Claude Willame à par­tir des­quelles fut énon­cée, de façon pion­nière, la théo­rie de la « poli­tique du ventre » déve­lop­pée par Jean-Fran­çois Bayart, peuvent ser­vir de point d’appui à cette argu­men­ta­tion. Qui plus est, cer­taines armées embour­geoi­sées répriment dans le sang toute ten­ta­tive de sou­lè­ve­ment afin de pré­ser­ver leurs inté­rêts (cas du Came­roun en février 2008 et en février 2011).

En outre, la pos­si­bi­li­té d’une faible « éthique pro­tes­tante » peut être évo­quée en Afrique noire. Le carac­tère anti­ré­vo­lu­tion­naire du chris­tia­nisme fort répan­du en Afrique noire en coha­bi­ta­tion avec un islam modé­ré, peut aus­si expli­quer une cer­taine tor­peur et ato­nie des popu­la­tions qui confient tout au ciel, contrai­re­ment à l’islam d’Afrique du Nord qui est une reli­gion de conquête avec une forte culture d’exaltation du mar­tyre. En effet, ce en quoi les gens croient influence gran­de­ment leurs com­por­te­ments dans cer­taines situa­tions (Max Weber, 2001). Il est dit dans la Bible que le pou­voir qu’ont les gens sur terre a été déci­dé au ciel par Dieu. Les « Afri­cains du bas », majo­ri­taires et très sou­vent très pieux et dévots peuvent consi­dé­rer que c’est un péché que de contes­ter le pou­voir de son pré­sident même si celui-ci est la source prin­ci­pale de son malêtre. Le chris­tia­nisme peut ici don­ner rai­son à Karl Marx en étant effec­ti­ve­ment un opium pour le peuple (Amou­gou, 2010).

Au bout du compte, les pro­ces­sus réels montrent que la dyna­mique de l’ajustement struc­tu­rel a créé un état du monde qui, gros­so modo, divise les peuples afri­cains en deux par­ties. Ceux qui sont lar­gués par la moder­ni­sa­tion poli­tique et éco­no­mique dans un envi­ron­ne­ment de « sous-déve­lop­pe­ment durable » (carences géné­ra­li­sées, cumu­la­tives et trans­mis­sibles d’une géné­ra­tion à une autre), et ceux, très peu nom­breux, qui ont les argu­ments pour s’en sor­tir dans une démo­cra­tie de mar­ché. Le pre­mier groupe, subal­terne au sein de la moder­ni­sa­tion éco­no­mique et poli­tique, réac­tive les réfé­rents tra­di­tion­nels et eth­no­cen­tristes pour se sécu­ri­ser. Il trouble le fonc­tion­ne­ment opti­mal du second groupe presque autant qu’il est conta­mi­né par lui.

Ces deux Afriques se ren­contrent et entament un modèle de déve­lop­pe­ment, une démo­cra­tie et un mar­ché hybrides par le biais des liens qui s’établissent entre l’économie popu­laire, l’économie for­melle et leurs modes de finan­ce­ment et de socia­bi­li­té. En consé­quence, les approches radi­cales et les approches cultu­ra­listes du mar­ché, du déve­lop­pe­ment et de la démo­cra­tie, pèchent à un double niveau. Les pre­mières pensent que le sub­strat cultu­rel n’a aucune influence sur cer­tains réfé­rents dits uni­ver­sels, et les secondes pensent que les cultures sont des stocks, étanches, immo­biles et inalié­nables sans aucune chance de conta­mi­na­tion les unes par d’autres. « L’entre-deux radi­ca­liste et cultu­ra­liste » où les pro­ces­sus réels semblent situer l’Afrique dans sa dyna­mique socio­po­li­tique et éco­no­mique, paraît le plus à même de res­pec­ter l’histoire qui, en matière de déve­lop­pe­ment, de démo­cra­tie et de mar­ché, a hor­reur de tout ce qui se fait sans elle.

  1. Cette expres­sion est de Diop et Diouf.
  2. Un télé­film docu­men­taire sur la « Fran­ça­frique », dif­fu­sé sur France 2 au mois de jan­vier 2011, a mon­tré le témoi­gnage d’un agent des ser­vices secrets fran­çais affir­mant que ce n’était pas Ali Bon­go qui avait gagné les der­nières élec­tions pré­si­den­tielles au Gabon. Depuis lors, le can­di­dat mal­heu­reux au second tour s’est auto­pro­cla­mé vain­queur et pré­sident du Gabon.
  3. Cette expres­sion est de Georges Balandier.
  4. Au moment où nous écri­vions ces lignes, des sou­lè­ve­ments popu­laires dure­ment répri­més avaient com­men­cé au Came­roun, au Gabon, au Zim­babwe et en Mau­ri­ta­nie où les popu­la­tions, en pre­nant exemple sur les Tuni­siens et les Égyp­tiens, demandent le départ des pré­si­dents de ces pays. Voir The Washing­ton Post, 23 février 2011.
  5. En 2000, Plan­tu, le célèbre cari­ca­tu­riste du Monde, décla­ra dans une inter­view à radio Came­roun qu’il ne pou­vait pas un seul ins­tant oser des­si­ner le pré­sident fran­çais dans son plus simple appa­reil comme le font les cari­ca­tu­ristes came­rou­nais de leur pré­sident. Comme autre para­doxe des auto­cra­ties sub­sa­ha­riennes, on peut signa­ler l’explosion des télé­com­mu­ni­ca­tions. En 2010, on dénom­brait 74 chaines de télé­vi­sion, 160 sta­tions radio et 200 titres de presse décla­rés dans la seule RDC (voir L’Afrique va bien, p. 117).

Thierry Amougou


Auteur