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2014, l’année où les droits ont craqué

Numéro 2 - 2015 par Alexis Deswaef

mars 2015

L’avenir tou­jours en clair La période des élec­tions, et la cam­pagne élec­to­rale qui la pré­cède, est un moment démo­cra­tique char­gé d’espoirs. La Ligue des droits de l’Homme (LDH) s’était d’ailleurs mise à rêver un peu grâce aux réponses — sou­vent posi­tives — obte­nues de la part de tous les par­tis démo­cra­tiques à nos « trente ques­tions pour les droits humains ». Mais le gouvernement […]

Dossier

L’avenir toujours en clair

La période des élec­tions, et la cam­pagne élec­to­rale qui la pré­cède, est un moment démo­cra­tique char­gé d’espoirs. La Ligue des droits de l’Homme (LDH) s’était d’ailleurs mise à rêver un peu grâce aux réponses — sou­vent posi­tives — obte­nues de la part de tous les par­tis démo­cra­tiques à nos « trente ques­tions pour les droits humains ». Mais le gou­ver­ne­ment né à l’automne a accou­ché d’un accord pré­sen­tant bien plus de reculs en matière de droits humains que d’avancées. Ne jetons tou­te­fois pas la pierre uni­que­ment à la nou­velle équipe en place. Elle pour­suit la glis­sade sur la pente savon­née par le gou­ver­ne­ment pré­cé­dent qui s’était davan­tage illus­tré par son action sécu­ri­taire que par sa lutte contre l’insécurité d’existence.

Retour vers un futur noir

Ima­gi­nons un ins­tant nous être absen­tés du pays pen­dant les vingt der­nières années. Lorsque nous avions quit­té le pays, le Vlaams Belang, qui n’avait pas encore été condam­né pour racisme, s’appelait encore Vlaams Blok. Raciste, ce par­ti l’était déjà, comme le démontre la lec­ture de son « 70-pun­ten­plan » qui avait pour but de « résoudre le pro­blème des étran­gers ». Ce pro­gramme, après une grosse per­cée élec­to­rale un « dimanche noir » de 1991, allait pro­pul­ser le Vlaams Blok sur la deuxième marche du podium aux élec­tions de 2004, plé­bis­ci­té par un élec­teur fla­mand sur quatre.

De retour au pays, por­tons un regard atten­tif aux dis­cours poli­tiques actuels. Bien que le Vlaams Belang flirte désor­mais avec le seuil d’éligibilité de 5%, une par­tie de ce sinistre pro­gramme, qui fai­sait hur­ler n’importe quel démo­crate à l’époque, a été accom­plie, au fil du temps, par les par­tis démo­cra­tiques. Quant aux idées qui n’ont pas — jusqu’à pré­sent — été concré­ti­sées, une par­tie d’entre elles ne sont plus du tout taboues.

Pas­sons rapi­de­ment sur la créa­tion d’un secré­ta­riat d’État à l’Immigration, minis­tère diri­gé actuel­le­ment par Theo Fran­cken, pour nous concen­trer sur les mesures por­tant atteinte aux droits fon­da­men­taux des étran­gers alors que les concep­teurs de ces mesures n’ont que le mot « inté­gra­tion » à la bouche. Le Vlaams Blok prô­nait l’extension des centres fer­més pour étran­gers en séjour illé­gal ou en fin de pro­cé­dure aux can­di­dats réfu­giés arri­vant dans notre pays. Pour ce faire, il pré­co­ni­sait de construire de nou­veaux centres fer­més hors des zones habi­tées pour évi­ter les nui­sances. Aujourd’hui, ils existent et deux de nos cinq centres fer­més pour étran­gers sont même construits en bord de piste de l’aéroport natio­nal pour accé­lé­rer la rota­tion des expul­sions. Le Vlaams Blok pro­po­sait éga­le­ment d’expulser les per­sonnes en séjour illé­gal col­lec­ti­ve­ment avec les C‑130 de la Force aérienne belge. Cela fait quelques années que nos C‑130 vont livrer des Congo­lais à Kin­sha­sa depuis l’aéroport mili­taire de Mels­broek. Le Vlaams Blok recom­man­dait de dres­ser une liste de « pays non surs » dont seuls les res­sor­tis­sants pour­raient intro­duire une demande d’asile. La pré­cé­dente secré­taire d’État, Mag­gie De Block, a éta­bli une liste de « pays surs » que l’actuel secré­taire d’État vou­drait étendre. Le verre à moi­tié vide ou à moi­tié plein, c’est pareil, pour­vu qu’on ait l’ivresse des demandes d’asile reje­tées le plus rapi­de­ment pos­sible. Et tant pis si ce sont les droits des réfu­giés qui trinquent.

Le Vlaams Blok vou­lait réser­ver les loge­ments sociaux « voor eigen volk eerst ». Il y a quelques années, le gou­ver­ne­ment fla­mand a frap­pé encore plus fort avec son fameux « Woon­code », exi­geant des per­sonnes sou­hai­tant acqué­rir ou louer un loge­ment dans soixante-neuf com­munes sujettes à un phé­no­mène de gen­tri­fi­ca­tion d’apporter la preuve qu’ils entre­tiennent avec la com­mune concer­née un lien social, éco­no­mique ou cultu­rel spé­ci­fique, ce qui excluait de fait les fran­co­phones et les étran­gers. Si cette mesure a été par­tiel­le­ment annu­lée par la Cour consti­tu­tion­nelle, cela n’a pas frei­né l’inventivité du gou­ver­ne­ment fla­mand qui a ins­tau­ré l’exigence de la connais­sance de la langue de Von­del pour occu­per un loge­ment social en Flandre, sous peine d’amende.

La péna­li­sa­tion de l’aide appor­tée aux illé­gaux, l’expulsion en cas de condam­na­tion pénale, la prime au retour, les accords bila­té­raux avec les pays de pro­ve­nance en vue des rapa­trie­ments ou encore le per­mis de tra­vail limi­té pour les étran­gers, méritent éga­le­ment une men­tion spé­ciale dans la liste des mesures rêvées par le Vlaams Blok et mises en œuvre aujourd’hui par d’autres.

Impos­sible de ne pas évo­quer le dur­cis­se­ment de l’accès à la natio­na­li­té belge que le Vlaams Blok appe­lait de ses vœux, avec notam­ment l’instauration d’un « exa­men de citoyen­ne­té ». On constate aujourd’hui qu’avec la der­nière réforme du Code de la natio­na­li­té entrée en vigueur en 2013, l’accès à la natio­na­li­té belge devient un pri­vi­lège qua­si­ment inac­ces­sible alors qu’il consti­tue un véri­table moyen d’intégration, en aug­men­tant notam­ment les chances du can­di­dat de décro­cher un tra­vail sur un mar­ché de l’emploi très dis­cri­mi­na­toire. Viser à ce point les per­sonnes d’origine étran­gère en leur met­tant des bâtons dans les roues de l’intégration tan­dis que l’on célèbre en grande pompe les cin­quante ans de l’immigration maro­caine et turque en met­tant ces popu­la­tions à l’honneur, a quelque chose de fon­ciè­re­ment hypocrite.

Sur cer­tains points, les petits élèves d’aujourd’hui ont même dépas­sé leurs maitres à pen­ser d’hier, à l’exemple de cette taxe d’inscription que la ville d’Anvers vou­lait ins­tau­rer à charge de tout étran­ger qui sou­haite s’y ins­tal­ler et que le secré­taire d’État en charge de la migra­tion a main­te­nant géné­ra­li­sé à tout le pays. Le Vlaams Blok n’avait même pas osé le reprendre dans son « 70-pun­ten­plan » la pos­si­bi­li­té de péné­trer sans man­dat dans un domi­cile sus­pec­té d’abriter des sans-papiers en vue de faci­li­ter leur arres­ta­tion et expul­sion. Cette mesure, le nou­veau secré­taire d’État l’a envi­sa­gée juste avant la Noël.

Si un « cor­don sani­taire » a bien été ins­tau­ré autour du Vlaams Blok/Belang, force est de consta­ter qu’il n’a pas arrê­té ses idées qui se sont bana­li­sées et ont trop sou­vent été soit reprises, soit même mises en œuvre par des res­pon­sables de par­tis tra­di­tion­nels. Le fait que ce cor­don sani­taire n’ait pas non plus empê­ché d’anciens élus ou mili­tants de ce par­ti d’extrême droite de s’engager dans des par­tis démo­cra­tiques a for­cé­ment dû faci­li­ter ce pro­ces­sus inter­pe­lant. La chute ver­ti­gi­neuse du Vlaams Belang aux élec­tions de 2014 s’explique dès lors aus­si par le fait que ses élec­teurs ont vu cer­tains par­tis démo­cra­tiques prêts à appli­quer leur pro­gramme, avec tout ce que cela implique comme régres­sion géné­rale en matière de droits humains.

Il est dif­fi­ci­le­ment com­pré­hen­sible de voir cer­tains res­pon­sables poli­tiques se réjouir de la baisse de l’immigration quand elle va de pair avec une res­tric­tion des droits fon­da­men­taux des étran­gers. Cette auto­sa­tis­fac­tion devient macabre lorsque, chaque semaine, un nou­veau drame se déroule aux portes de la « for­te­resse Europe », dans cet immense cime­tière qu’est deve­nue la Médi­ter­ra­née où reposent notam­ment nombre de Syriens fuyant les mas­sacres rava­geant leur pays aban­don­né par la com­mu­nau­té inter­na­tio­nale. Sou­dain, on res­sent comme une furieuse envie de hur­ler « Not in my name » et de repar­tir pour vingt ans.

2014, une année grise

L’attentat anti­sé­mite du 24 mai 2014 a non seule­ment endeuillé le Musée juif, mais le pays tout entier. L’antisémitisme est la néga­tion des droits humains, tout comme l’est l’islamophobie. Ces deux maux sont les can­cers du vivre-ensemble et doivent être com­bat­tus comme tels encore et tou­jours. Il s’agit là de notre res­pon­sa­bi­li­té à tous.

Pour la LDH, la pro­mo­tion des droits éco­no­miques, sociaux et cultu­rels en ces temps de crise était la prio­ri­té de l’année 2014. Tout au long de l’année, nous nous sommes pen­chés sur ces « droits qui craquent », avec en point d’orgue les trois jour­nées d’activités orga­ni­sées en octobre au centre cultu­rel Jacques Franck. Au même moment, sor­tait l’accord de gou­ver­ne­ment qui, sous cou­vert de « bon sens », oublie trop sou­vent le « sens com­mun » qui repré­sente mieux l’intérêt géné­ral dans une socié­té démo­cra­tique. En frap­pant plus dure­ment les chô­meurs et les allo­ca­taires sociaux, les bas reve­nus et les pen­sion­nés ou encore les sans-abris, ce nou­veau gou­ver­ne­ment ne donne pas l’impression d’être le gou­ver­ne­ment de tous, mais seule­ment de ceux qui le méritent à ses yeux. Cette inquié­tude par­ta­gée réunis­sait plus de 120.000 per­sonnes qui ont défi­lé à Bruxelles le 6 novembre der­nier contre les poli­tiques d’austérité dont la vio­lence intrin­sèque envers les citoyens est sous-estimée.

L’action de la LDH est et reste d’affirmer haut et fort que même en période de crise, une socié­té qui donne la prio­ri­té aux plus fra­giles est pos­sible. Un com­bat qu’il s’agira de mener aujourd’hui… durant au moins les vingt pro­chaines années.

Alexis Deswaef


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